Liège Is Burning

Une histoire commentée du punk belge de la fin des années 1970, par Luc Lacroix.

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févr. 20 2015, 9:00am


Toutes les photos sont de Luc Lacroix. Merci à Patrice Poch pour son aide et sa collaboration.

Après leur exposition au printemps dernier, le photographe Luc Lacroix et l'artiste Patrice Poch viennent de publier le livre Bloody Belgium. Si vous ne l'achetez pas, c'est que vous êtes un blaireau doublé d'un hippie. Il s'agit d'un condensé de photos et d'histoires qui racontent comment quelques mecs de Bruxelles, Liège, Amay et Seraing ont créé et fait vivre la scène punk belge entre 1977 et 1983, pendant que vos parents écoutaient Kansas.

Les photos de Luc Lacroix sont plus qu'un témoignage de l'existence historique de quelques jeunes mecs tordus en t-shirts déchirés. Elles constituent l'un des derniers restes de ce que Fixator, les Kids, Stress, Streets et leurs proches ont laissé à l'humanité. On a demandé à Luc de commenter pour nous quelques-unes de ces archives enfouies et retrouvées dans un grenier près de Liège.

Soirée rock and roll. Amay, 1977

Première soirée punk dans la cave du bar La Vieille Ferme dans la ville d'Amay, où j'habitais, en 1977. On avait invité quelques potes de Seraing et de Liège, sans savoir ce que ça donnerait. C'est l'intégralité du Seraing rock and roll d'alors qui a débarqué. Tout s'est enchaîné, je me souviens : bière, musique, filles – il n'y en avait pas beaucoup – et photos. Cette soirée fut particulièrement intense. La cave était très petite. J'avais demandé à plusieurs gars de sortir pour les photos, par petits groupes. Je les connaissais presque tous. C'est l'une des plus belles photos de cette soirée, la plus naturelle, selon moi.

Un petit détail qui m'a toujours amusé : le vomi de Pascal – ici, la tête dans le cou d'Évelyne – sur la pierre de taille au premier plan, à côté de Marco.

Fixator. Tilleur, 1978

J'ai pris cette photo à Tilleur, ancienne cité industrielle de la province de Liège. On avait repéré les lieux qui semblaient à l'abandon et quelques semaines plus tard, on a investi le site. Celui-ci était difficile d'accès, car sécurisé. Juste après les photos on a vu arriver des flics, prévenus de notre intrusion. On a peint rapidement le graffiti « Fixator », geste pas évident car la veille on avait éclusé des bières et je m'étais tapé une solide crise d'acétone. Sur la photo, on peut voir Thiery, Igor, Philippe et moi, à droite – je posais un pied devant l'appareil photo de temps en temps.

Cette photo était préméditée depuis qu'on avait lancé notre groupe fictif nommé Fixator. Il nous fallait faire des clichés pour le rendre crédible aux yeux des autres – enfin, c'est ce qu'on croyait.

Le groupe verra finalement le jour pour de vrai en juillet 1981, avec Thiery à la basse. Les enregistrements de Fixator (1981-1991) sont sortis sur Poch Records en octobre 2014.

Les frères Capitaine. Amay, 1978

Philippe Capitaine, dit « Grand Capit », était un client hors pair en termes de photo. Il était spontané, incontrôlable souvent, mais débordant d'imagination. Il répondait toujours présent devant mon appareil, un Minolta. Toutes les photos que j'ai prises de lui, c'était généralement des poses. Mais même en posant, il était tellement vrai que ça rendait le truc très naturel. Cette cigarette qui lui colle au bec et la fumée qui monte lentement, c'est tout lui. Une métaphore de la vie qui se consume.

Je me souviens que j'ai pris cette photo au Pigeonnier (ce lieu était, de fait, un ancien pigeonnier), le premier endroit que l'on s'est approprié. On y buvait, écoutait de la musique. On déconnait à plein tube. À l'arrière-plan, on voit son frère Thiery dit « le petit Capit ».

Boule et un policier. Chênée, 1978

Voici une photo de Boule, qui embrasse un flic, et de grand Capit, le monsieur aux lunettes vertes à 5 francs derrière eux. Deux showmen. L'action se passe le 30 avril 1978 à Chênée, dans la banlieue de Liège, lors d'un festival avec les groupes Foxy Jane, Stress, Mad Virgins, Streets, Cell 609 et The Kids. Je me souviens que cet après-midi-là, les Kids ont été interrompus par la police au bout de trois morceaux. Quelques échauffourées s'en sont suivies devant la salle, là où j'ai pris la photo. Résultat : plusieurs combis Wolkswagen de la police renversés.

Michel Verjans du groupe Acétylène, à la Cave 22. Liège, 1978

La photo a été prise à la Cave 22, une petite cave dans le quartier le plus populaire de Liège, où des groupes se produisaient le vendredi – et remettaient le couvert le samedi soir. Lors de cette soirée, deux groupes jouaient : Acétylène et Streets, qui venaient de Bruxelles.

Acétylène étaient pour leur part un pur produit de la ville de Seraing. Ils avaient tout un tas d'influences mélangées, mais au lieu de capturer l'ambiance typiquement morose de la banlieue belge, eux se la jouaient très énergiques, avec beaucoup d'humour. Michel, le mec sur la photo, dès qu'il avait une guitare dans les mains, rayonnait. Il partait parfois dans des solos hors contexte, toujours très drôle. Cette photo est simple : il n'y a que deux sujets, Michel et sa guitare. Mais ils ne font qu'un.

Réginald et Marc, à la Cave 22. Liège, 1978

Toujours à la Cave 22, mais coté public. À droite, Marc, un pote de longue date, une sorte d'aventurier qui a bourlingué dans le monde entier. Sur la gauche, Réginald, un jeune de la rue Roture, dans le quartier de la Cave 22, dont la vie fut fauchée quelques années plus tard lors d'un cambriolage qui a mal tourné. Ce qui m'interpelle ici, ce sont les regards des deux personnages. Marc, qui regarde Réginald, qui me regarde, tandis que moi je vois l'ensemble – et l'arrière-plan, où une rixe est en train d'éclater.

J'ai très peu photographié les groupes lors des concerts. Mais dans la Cave 22, le public se fondait avec les musiciens ; 50 personnes et c'était sold out. De fait, il n'y avait aucune barrière entre le public et les groupes, tout se mélangeait.

Bob Seytor, des Streets, à la Cave 22. Liège, 1978

Bob, le chanteur du groupe de Bruxelles Streets, toujours dans cette fameuse Cave 22 de Liège. Avec ses textes engagés, le public liégeois fut conquis au bout de deux morceaux. Historiquement, dès qu'il y a eu une contestation, une grève ou une fronde quelque part en Belgique, c'est toujours parti de Liège. Bob était un chouette mec, moi et mes potes l'avons très vite adopté. Dans le fond, il était très Liégeois.

À la Cave 22, je prenais uniquement mon 35 mm – il n'y avait jamais assez d'espace et donc aucun moyen de prendre du recul.

Jeck. Amay, 1979

Un jour j'étais au bistrot à Amay avec Jeck, et on s'ennuyait ferme. Après quelques scotchs, on est sortis pour faire deux, trois photos, histoire de tuer le temps. Là, on a réalisé une série où il s'est livré tel quel. Au début, c'était avec sa bière en main et ça s'est terminé torse nu avec un couteau sous la gorge. Quand je prenais des photos de lui et de Grand Capit, il était difficile de les arrêter dans leurs délires. Il ne fallait pas les pousser.

Je n'ai pas compris le message de ces photos sur le moment. Ce n'est que quelques années plus tard, quand Jeck nous a quittés, que cette photo a pris tout son sens. Il ne trichait pas. Il a été plus loin qu'un simple cliché.

Pour plus d'informations au sujet du livre, allez voir le site Bloody Blegium. Poch et Luc exposent jusqu'au 27 février à la galerie Central, à Liège, Belgique.

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