Les photos de cadavres bucoliques de Fernando Brito

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Les photos de cadavres bucoliques de Fernando Brito

L'approche de Brito quant à la photographie de gens morts tranche avec ce que l’on voit normalement, dans la mesure où ses clichés montrent les cadavres comme faisant partie du paysage.
8.10.12

Le photographe mexicain Fernando Brito vient de Culiacan, une ville située dans la province de Sinaloa au Méxique. En tant que photo editor du journal local El Debate, il lui arrive souvent de croiser le chemin de cadavres. Ces deux dernières années, il a reçu d’innombrables récompenses pour sa série intitulée Tus Pasos Se Perdieron con el Paisaje – qui se traduit littéralement par « Tes pas se sont égarés dans le paysage » – qui, sans surprise, comporte des clichés de macchabées.

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Aujourd’hui, on est plus ou moins habitués à se faire bombarder d'images de cadavres en provenance du Mexique vu la guerre que mène le gouvernement aux cartels de narcotrafiquants. Cependant, l'approche de Brito vis-à-vis du sujet tranche quelque peu avec ce qu’on voit normalement, dans la mesure où ses clichés montrent les cadavres comme faisant partie d'un ensemble plus large : le paysage. On ressent une certaine paix en regardant ces photos qui parviennent à adoucir l'horreur que provoque la vision d'un mort. Si son travail relève plus de la photographie artistique que du journalisme pur et dur, Brito cherche à attirer l'attention sur les crimes auxquels il est confronté de manière récurrente et qui, selon lui, devraient être connus du monde entier. Excités par son travail morbide, on lui a passé un coup de fil pour en discuter.

VICE : Vous travailliez à El Debate quand vous avez commencé à faire un travail plus artistique. Comment ça s’est passé ?
Fernando Brito : Ça me rendait triste de voir tous ces gens morts et oubliés chaque jour. Ils passent du statut d'être humain à celui de chiffre dans des statistiques en une seule journée. Et puis, en voyant le type de photos qui sortaient quotidiennement dans les journaux, j'ai réalisé qu'aucun de ces photographes n'avaient l'expérience nécessaire pour ce genre de sujet et qu'aucun cliché n'était véritablement réussi, au final : toutes ces photos allaient très mal vieillir avec le temps. Pour parvenir à bien veillir, une photo doit capturer le regard et éveiller l'attention. Mon objectif principal a toujours été de montrer ce qui se passe, pas de gagner des prix. Je me suis efforcé d’introduire mes photos dans des galeries, de travailler à ce qu'elles se fondent dans le contexte artistique ambiant afin de voir ce que cela produisait.

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Les photos que vous preniez pour le journal et celles que vous exposiez en galerie se rejoignaient-elles ?
Au départ, je ne travaillais sur cette série que pour moi-même. Je ne les ai jamais montrées à personne et aucune d'elles n'ont été publiées dans le magazine. Pour moi, ce que je faisais pour le journal n'était destiné qu’à être imprimé sur du papier journal. Les photos de ma série ont été prises à part.

Qu'en pensaient vos collègues ? Les trouvaient-ils étranges ou curieuses ?
Ils n'en savaient rien puisque je n'ai jamais montré les photos à qui que ce soit. En réalité, j'ai dévoilé l'existence de ces clichés plusieurs années après les avoir pris.

Comment avez-vous réussi à les prendre sans qu'on ne voie personne d'autre que le cadavre ?

Je n'ai jamais été seul avec un cadavre. Je n'ai jamais été le premier à me rendre sur les lieux – on appelle d’abord la police. Aussi, on trouve généralement d'autres journalistes qui travaillent pour différents titres de presse. On s'organise entre nous pour ne jamais être seul. Quand j'ai fini d'observer le corps et de prendre les photos pour le journal, je cadre de façon à ce que plus personne ne soit dans le champ. Parfois je prends des tonnes de photos, parfois une seule fait l'affaire.

Quand pensez-vous boucler ce projet ?
C'est sans fin. À chaque fois que je suis sur le terrain et que je vois une opportunité de prendre une photographie pour ma série, je saute dessus. J'ai refusé toutes les propositions d'en faire un livre. Un ouvrage rempli de personnes mortes ne m'attire pas vraiment.

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Pourquoi pensez-vous que vos photos intriguent à ce point ?
C'est simple, à chaque fois que quelqu'un regarde une de ces photos, il en sait plus sur la situation actuelle du Mexique. Ils se sent par conséquent plus enclin à rejeter le statu quo, et a envie de faire quelque chose pour y mettre fin. C'est aussi la raison pour laquelle Pedro Pardo a gagné une récompense au concours international de photographie de presse, parce qu'il montre exactement ce qui se passe en ce moment.

Quels autres sujets souhaitez-vous couvrir ?
Beaucoup d'autres sujets m'intéressent, mais je ne cesserai jamais de me battre contre ces crimes. Je vis dans un pays extrêmement corrompu où la transparence n'est pas de rigueur.

Qu’est-ce que vous comptez faire maintenant ?
Je vais sûrement continuer à travailler en tant que photo editor pour El Debate mais j'ai d'autres projets qui se profilent à l'horizon. J'enquête en ce moment sur les réfugiés du Sinaloa. Tellement de personnes sont touchées par ce phénomène qu'il me faut attirer l'attention sur le sujet. Plus il y a de personnes qui parlent de ce qui se passe dans le monde, mieux c'est. J'espère que je ne serai pas le seul.