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Le boss du championnat de foot des aveugles

A 22 ans, Yvan Wouandji est le roi incontesté du cécifoot.

par Lenny Pomerantz
11 Janvier 2016, 2:15pm

AS Cécifoot - St Mandé

25 avril 2015. On joue les trois dernières minutes d'un France-Allemagne âprement disputé mais toujours vierge de buts. Dans tous les sports, à tous les niveaux, c'est la même chose : cette rivalité crée des tensions. Sur le terrain, les joueurs sont un peu à bout. Même si ce n'est qu'un match amical, les deux équipes veulent l'emporter. Question d'honneur. Malgré sa très nette domination, l'équipe de France n'arrive pas à concrétiser. Jusqu'à ce moment, qui va tout changer dans l'histoire.

Yvan Wouandji hérite du ballon sur le côté gauche de la surface. Son gardien lui indique la présence d'un coéquipier mais il préfère garder le cuir. Un premier défenseur se présente, immédiatement mis dans le vent grâce à un astucieux râteau. Le numéro 10 des Bleus avance jusqu'au milieu du terrain et croise la route d'un nouvel adversaire qu'il dribble facilement avec un double contact. Devant le dernier défenseur, Yvan Wouandji fait parler sa vitesse, se décale dans la surface avant de déclencher une frappe croisée – flashée à 87 km/h – qui laisse le gardien impuissant. Explosion de joie. Les dizaines de spectateurs présents au stade exultent pendant qu'Yvan improvise une célébration digne du but extraordinaire qu'il vient de marquer. Une caméra capture la scène qui, en quelques jours, va faire le tour du monde. Elle propulsera Yvan comme la superstar d'un sport méconnu : le cécifoot.

D'Argentine en Australie, en passant par l'Angleterre et l'Italie, tous les médias parlent de cette percée désormais légendaire, visionnée depuis plus de 750 000 fois sur YouTube. Mais, en fait, rien n'a vraiment changé pour Yvan, qui ne vit pas dans un 400 mètres carrés à Neuilly et ne prend pas des selfies après les matches avec Rihanna. Ce n'est pourtant pas faute de vouloir essayer de populariser un sport qui mériterait un petit coup de pouce : « Si Zlatan marque, va chercher un bandeau sur le banc sur lequel il y a écrit "I love cécifoot", le porte et se met à courir avec, les gens vont s'intéresser, se mettre à chercher » explique celui qui n'a pas peur de rêver plus grand.

Le cécifoot, c'est avant tout une histoire de cris : « Voy ». Ce sont ces cris qui permettent aux joueurs de se repérer sur le terrain, et de savoir où se trouvent leurs adversaires. Avant d'aller au contact, un joueur est obligé de crier «Voy», tout comme le porteur du ballon. Les coéquipiers, eux, se déplacent et crient en même temps pour qu'on puisse les repérer sur le terrain et leur faire un passe. Les joueurs entendent le ballon – de la même taille que celui du futsal – grâce aux grelots qui se trouvent à l'intérieur. Enfin, les cécifooteux sont aidés par des guides qui se trouvent sur le côté du terrain et derrière le but et qui leur indiquent où se trouvent leurs potes et leurs adversaires et à quel niveau du terrain ils se trouvent. Simple comme bonjour.

Pour se donner les moyens de faire connaître ce sport, Yvan n'hésite pas à solliciter ses amis des médias comme Alexandre Ruiz et Jean Resseguié. C'est d'ailleurs ce dernier qui l'a invité à commenter France-Belgique sur RMC en juin dernier aux côtés de Jean-Michel Larqué. Une expérience inédite pour ce passionné de football « classique » qui a pour habitude de suivre les rencontres chez lui avec son frère jumeau ou au Parc des Princes.

Il est d'ailleurs très reconnaissant envers les commentateurs « qui l'aident à comprendre le match et le suivre ». La prochaine fois que vous gueulez sur Christian Jeanpierre, pensez donc qu'il y a au moins une personne à qui il rend service.

Depuis cette hype médiatique, « le super ambassadeur du cécifoot » comme le surnomme le DTN de la fédé Julien Zelela, a repris sa petite vie d'étudiant en info-com' qui vit toujours ses parents à Rosny et se débrouille seul dans les transports. « Il y a pas mal d'aveugles qui n'osent pas sortir, notamment avec la canne. Franchement on s'en fout du regard des autres, on n'a qu'une vie faut en profiter », clame-t-il. Et d'ajouter : « Si des gens me regardent alors tant mieux, moi je suis là pour leur expliquer et les avertir sur la cécité. C'est la pédagogie qui éduque les gens ». Alors le cécifootballeur continue de sortir, de retrouver ses potes et se fait même draguer dans le métro : la semaine dernière, une fille est venue taper la discut' avec lui avant de lui demander toute gênée si elle pouvait prendre son numéro.

Et si Yvan est aussi habile en texto que balle au pied, nul doute qu'il va concrétiser. Car des buts comme celui qui l'a rendu célèbre, il en a marqué des dizaines depuis qu'il a commencé à jouer en cinquième. C'est deux ans auparavant qu'il perd la vue à cause d'un décollement de la rétine. Pour ce passionné du ballon rond c'est le déchirement.

C'est finalement son prof de musique, conscient de son amour pour le foot, qui l'emmène un jour avec lui à un entraînement de cécifoot. Oui, les enseignants de flûte et de triangle en milieu scolaire ont une utilité. Décidément, la vie d'Yvan Wouandji ne ressemble en rien à celle du commun des mortels.

En même temps il n'a vraiment rien d'un mec lambda. Fort de ses talents d'ancien footballeur valide, Yvan prend rapidement goût au footballl des aveugles et se met à cartonner dans son nouveau club de l'AS Saint-Mandé. A tel point qu'il est vite appelé en équipe de France. Il y est le plus jeune joueur en 2012 lors des Jeux Paralympiques de Londres où les Bleus remportent la médaille d'argent. Décoré de l'Ordre national du mérite en 2013, le jeune prodige est pourtant loin d'être blasé.

« Les gens me voient comme un ambassadeur, je ressens qu'il y a beaucoup d'attente autour de moi. Mais je me mets pas la pression et j'essaie de faire de mon mieux pour que cette discipline gagne en reconnaissance »

. Le vocabulaire des joueurs pros, un charisme et un bagout qui détonnent dans le milieu, celui qui a rencontré son idole Samuel Eto'o au Cameroun est prêt à porter sur ses épaules tous les espoirs du cécifoot. Et se dit prêt à aller reconquérir le titre de champion de France remporté la saison passée.

Ça tombe bien, le week-end du 19-20 décembre, le championnat des non et mal-voyants fait son grand retour dans les petits boudins rouges. Et vous qui croyez que c'est galère d'arriver à un stade pour un match de Ligue 1, essayez donc de rejoindre Châtenay-Malabry le premier samedi des vacances. Il faut un bus, un métro, un RER et un nouveau bus pour arriver au stade Pitray-Olier, perdu quelque part entre le parc de Sceaux et l'Ecole Centrale de Paris. Réchauffement climatique aidant, il fait grand soleil et les températures avoisinent les 13 degrés. Des conditions idéales pour un festival de bruit et de couleurs. Huit équipes se sont retrouvées, venues des quatre coins de la France. Pour son premier match depuis son titre, l'AS Saint-Mandé ne fait qu'une bouchée du Don Bosco Nantes : 3-0 net et sans bavure contre les canaris.

Une pause déjeuner plus tard, c'est le retour dans les vestiaires pour la causerie du coach Christopher avant la prochaine rencontre : « Les gars, il va falloir faire vivre le ballon, imposer le rythme et faire courir l'adversaire. Pour les gens à l'extérieur c'est plus agréable si vous faites du beau jeu, mais n'oubliez pas de vous replacer. Les mecs en face sont moins forts, ils vont jouer à deux derrière et vont envoyer des ballons à leur grand attaquant. Yvan tu connais sa qualité, à toi de faire gaffe à ton placement. Mais n'hésite pas à monter pour apporter le surnombre ».

S'ils ont l'air un peu fous depuis le bord du terrain, quand le match commence ça calme tout le monde. Parce qu'en plus d'être super technique, le cécifoot est un sport de bonhommes. « On laisse beaucoup jouer, il y a des contacts vraiment durs mais eux ont besoin de se sentir. Et puis, ils sont solides, ils se relèvent à chaque fois », explique un arbitre de touche. « Ça fait du bien d'avoir des joueurs qui se plaignent moins, qui sont plus respectueux, même s'ils sont un peu vicieux et essayent souvent de nous avoir en faisant genre que le contact n'est pas volontaire », raconte Guillaume Lionnet qui arbitre aussi des matches de foot classique. Ici, pas de place pour les joueurs fragiles type Sergi Busquets, il faut être capable d'encaisser les coups et la fermer en plus derrière.

Malheureusement pour le spectacle, les adversaires de l'après-midi sont Mourinhesque. Ils jouent à trois derrière et envoient des longs ballons à leur attaquant qui se démerdent plutôt bien pour causer des soucis à la défense.

Ce qui est sûr, c'est qu'Yvan est de loin le plus fort et le plus technique. Avec ses touches de balles à répétition et sa capacité à visualiser le terrain et ses adversaires, il fait plusieurs coups d'éclats qui malheureusement n'aboutissent pas. Globalement les joueurs jouent trop seuls. Mouez, un coéquipier sur la touche, commente : « On part dans tous les sens, c'est trop le cafouillis. On n'a pas écouté ce que nous a dit le coach. » Christopher engueule d'ailleurs les siens : « Les mecs si vous voulez coacher moi je me casse au vestiaires ! C'est quoi ce bordel ? »

L'arbitre siffle la mi-temps au bout de 25 minutes, les deux équipes sont dos à dos. « Calmez vous, jouez comme vous savez le faire, ça va venir ».

Encore énervé d'avoir raté tellement d'occas, Yvan se confie : « On me fait beaucoup de compliments donc je me dis que je dois faire la bonne action, marquer un but pour soulager mon équipe. Mais là c'est chaud, ils sont tous derrière y'a pas d'espaces. »

A la reprise les bleus se remobilisent et le numéro 10 court partout. Un peu à la manière de son joueur préféré en EDF, Paul Pogba. Comme lui, c'est un milieu box-to-box capable de revenir en défense mettre des coups de virilité et remonter balle au pied avant de décocher une grosse frappe. Sa façon de jouer surprend. Il défend les bras écartés, accompagne le ballon, fait des gestes précis, des roulettes et des talonnades qui arrivent dans les pieds de ses coéquipiers. On rappelle que ce mec est non-voyant.

Malheureusement, ça ne veut pas aujourd'hui. Malgré un coup-franc magnifiquement tiré, le score en reste à 0-0. Grosse déception pour les joueurs et Yvan qui reste prostré, silencieux, pendant des longues minutes.

« Ça me dégoûte, on mérite de le gagner ce match »,
« Je te vois à la prochaine journée de championnat ? »,

lâche-t-il enfin. Mais dans cette grande famille qu'est le cécifoot, le sourire revient rapidement quand ses adversaires viennent le chambrer. Puis, ses amis viennent le féliciter. Il reconnaît tout le monde à la voix, et remercie chacun de s'être déplacé avant d'enchaîner les blagues et retrouver sa bonne humeur qui fait sa réputation. Yvan Wouandji a à peine 22 ans. Il a encore des années devant lui pour marquer plein d'autres buts "maradonesques" et remporter des titres avec son club et l'équipe de France. lance-t-il avant de partir.

Lenny est sur Twitter.

Toutes les photos sont publiées avec l'aimable autorisation de l'AS Cécifoot Saint-Mandé.

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