Léolo, ou quand la merde, le sexe et la maladie mentale font un ben beau tableau

Regard d’une Y sur un classique du cinéma québécois.
23.2.17
Léolo/Les Productions du Verseau

On m'a envoyée voir Léolo, qui fête ses 25 ans, parce que j'ai 25 ans. Mes collègues sont drôles de même.

Non, ça ne me disait rien. « Qui a le temps de voir tous les classiques du cinéma en une seule vie? » me suis-je défendue devant mes collègues surpris que je n'aie jamais vu ce grand classique du septième art québécois (je me suis gardée de leur dire que j'avais par contre su caser trois marathons ironiques de Twilight dans l'agenda de ma courte vie).

On m'a dit que c'était le film le plus raw jamais tourné au Québec. J'avais bien hâte.

Pour les non-initiés, Léolo, c'est l'histoire du petit Léo Lauzon qui tripe solide sur sa voisine italienne Bianca, qui s'imagine être venu au monde à travers une tomate sicilienne pourrie et qui exige qu'on l'appelle dorénavant Léolo Lauzone.

C'est un lecteur, un rêveur qui se réfugie dans l'écriture pour échapper à la souffrance de sa vie réelle, dans une famille dysfonctionnelle frappée par la maladie mentale. L'imaginaire devient son seul rempart contre la folie : « Parce que moi je rêve, moi je ne le suis pas », répète-t-il sans relâche depuis qu'il a vu ces mots écrits à la main dans les premières pages de L'avalée des avalés, roman de Réjean Ducharme et surtout seul livre qui se soit jamais retrouvé entre les murs de son appartement infesté de rats, dans le Mile End des années 50.

Le film est à la fois autobiographique et ancré dans le monde de Ducharme.

« C'est un choc. C'est un film… d'un être qui est très marginal. C'est un film qui est pas doux. Il est très violent », m'a mise en garde Ginette Reno, qui joue la mère de Léolo, quelques minutes avant la projection du film à la Cinémathèque québécoise, mardi.

Elle m'a raconté que le film résonnait avec son propre vécu, qu'elle l'avait dans les pores de la peau, au point où elle avait dû se faire prescrire des pilules pour dormir par son médecin. Et qu'après la première, elle ne voulait plus voir personne, tant elle avait trouvé dur de se voir ainsi présentée à l'écran, tantôt accouchant d'une tomate pourrie, tantôt sur la toilette, les jambes écartées, l'éclairage truqué pour que ses cuisses paraissent énormes et disgracieuses, la caméra faisant un travelling avant jusque dans sa vulve.

Léolo/Les Productions du Verseau

« C'est un film qui devrait rester dans votre esprit », m'a-t-elle prévenue, avant que j'entre en salle.

Je m'attendais donc à vivre un traumatisme équivalent à la fois où j'ai regardé Histoire de Pen, de Michel Jetté. Un film que j'ai vu beaucoup trop jeune à sa sortie, en 2002, qui traite des violences dans les pénitenciers du Québec, et dont l'écœurement et l'angoisse suscités sont encore ancrés dans ma psyché.

J'ai été surprise de constater que Léolo, c'est un tout autre registre.

Du dégoût mur à mur

C'est vrai que le film n'est pas doux. En fait, tout ce qui pourrait faire horreur est projeté à l'écran.

Le père sans éducation a la croyance ferme que faire caca, c'est bon pour la santé. La merde est centrale chez les Lauzon : on prend des laxatifs en famille, on chie, on vérifie que la crotte est bien évacuée. La merde est si présente que l'odeur en transperce presque le quatrième mur.

Il y a aussi la fameuse scène du foie (imaginez American Pie avec une tranche de foie au lieu d'une tarte), où l'éveil sexuel se passe à travers un morceau de viande qui sera plus tard servi pour souper.

Ajoutez à cela la belle et jeune voisine qui se prostitue en rongeant les ongles de pieds du grand-père de Léolo, Léolo qui se masturbe en regardant cette scène révulsive et quelques autres scènes de sexe déjantées – dont celle où un petit bum viole une chatte (littéralement). Et de la sueur, du vomi, du sang, de la crasse, de la vermine.

Gros plans sur l'abject, les fluides corporels qui suscitent un dégoût viscéral, les désirs réprimés dans l'inconscient qui refont surface. Si grand tabou que soit la sexualité des mineurs, elle est ici exploitée sans vergogne dans une crudité qui peut certes déranger.

Autant d'images qui illustrent la tension entre l'animalité de l'homme et la civilisation des sociétés.

Malgré tout, je n'ai pas vu cette œuvre comme trash, triste, ni même vulgaire.

Peut-être que la société nous a donné la couenne dure, à nous, la génération d'internet. Difficile de s'émouvoir d'un trafic de crottes après que 2 Girls 1 Cup se soit si vivement imprimé dans l'imaginaire collectif; difficile d'être marqué par de la bestialité suggérée quand la toile regorge d'exemples beaucoup plus explicites (S/O à Kazaa, le site de partage P2P, pour avoir ruiné mon innocence aussi facilement).

Et je n'entrerai pas dans le registre de ce qu'il y a de plus violent que Léolo, je laisserai ça aux rapports d'Amnistie internationale, aux Sade des temps modernes et aux vidéos d'exécutions en direct que j'ai pu croiser sur le web.

En somme, dans la réalité comme dans la fiction, j'ai vu pire du haut de mes 25 ans, et je suis bien loin d'être la seule.

De la merde infestée de vers (DES VERS DE POÈME T'SAIS)

De toute manière, Léolo, ce n'est pas un film marquant pour sa violence.

C'est un film qui se démarque par sa poésie, sa poésie sale, mais sa poésie quand même.

Il y a quelque chose d'infiniment beau dans des plans comme celui où sa sœur Rita, représentée en reine dans une cave-grotte éclairée aux chandelles, règne sur la collection de bibittes de Léolo, réclamant à son frère un pot de thons vivants en échange de sa crotte.

Ces images, ce sont des œuvres d'art faites de grotesque. C'est la Vénus de Milo sculptée en bouse, le Requiem de Mozart en bruits de pets, chanté en rotant. De l'exécrable vu de proche, mais un chef-d'œuvre dans son ensemble. Riche en symboles et en chaos, le film pourrait se situer quelque part entre le panneau central et le panneau de droite du Jardin des délices, de Jérôme Bosch.

Car si on est bien ancrés dans l'enfance du réalisateur, dans toute sa souillure, le fantasme est présent. Léolo est le Peter Pan de la décharge municipale.

Ce film est fait d'un équilibre étonnant entre la réalité et le rêve, entre le drame violent et la comédie burlesque. Chef-d'œuvre de contrastes, c'est un réel tour de force que d'arriver à rendre la légèreté devant le drame absolu d'une famille déchirée – pensons simplement à la scène où Léolo tente de pendre son grand-père nu dans sa baignoire, avec un mécanisme digne de Maman, j'ai raté l'avion.

Et cette farce tragicomique ne verse jamais dans la bête caricature. L'œuvre qu'on nous présente en est une mûre, même si elle est remplie de pourriture.

Jean-Claude Lauzon semble l'exprimer clairement dans sa scène finale, que son œuvre n'est pas une personnification de l'abject, qu'elle va bien au-delà : le collectionneur de vers, joué par Pierre Bourgault (!), intronise une liasse de brouillons de Léolo (récupérés dans les poubelles) dans son temple des plus grandes œuvres d'art, de l'antiquité à aujourd'hui. Des vidanges à la collection : il y a dans cet oxymore un charme infini.

Time Magazine lui a donné raison en 2010, le nommant parmi les 100 meilleurs films au monde.

Et qu'aurait dit Lauzon, le vrai, s'il avait été présent mardi, à la projection? « Je pense qu'il nous enverrait tous chier! » balance Ginette Reno, avant d'éclater de rire.

Sur ce, allez donc (re)voir Léolo, si ce n'est pas déjà fait.

(Je ne donnerai pas une note sur 5 parce que c'est con.)