Utiliser ses règles pour faire pousser des tomates cerises est OK en 2019

Certaines femmes partagent sur les réseaux sociaux leurs différentes techniques pour utiliser leur sang menstruel comme engrais pour leurs plantations. Un moyen de se réapproprier leurs corps selon elles.

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16 janvier 2019, 8:52am

Photos : Dailly Armony 

Cela fait cinq ans que Laëtitia arrose tous les mois son petit potager d’appartement avec un engrais spécial. Ce n’est pas un mélange qu’elle a acheté dans son supermarché mais un fait maison. Cette infirmière de 42 ans utilise son sang menstruel comme fertilisant. « Cette pratique a complètement changé mon mode de vie. Je n’utilise plus de serviettes jetables ou de tampons qui ne me permettent pas de récolter mon sang » raconte-t-elle. Laëtitia utilise des serviettes lavables qu’elle laisse tremper dans de l’eau ou directement une cup menstruelle, une coupe en silicone qui permet de recueillir le sang des règles. Un engrais peu commun que cette Dijonnaise a découvert grâce à une amie. « C’est une collègue qui m’a dit s’y être mise après un voyage au Canada. Beaucoup de femmes là-bas utilisent leur sang sans tabou. Ici cela reste encore très rare. J’espère que beaucoup de Françaises s’y mettront. On sait maintenant que les mensurations contiennent des cellules-souches et du potassium alors pourquoi ne pas en tirer profit » affirme-t-elle avec un grand sourire.

Selon Laëtitia, cela ne fait aucun doute, ses tomates cerises, son basilic et autres herbes aromatiques se portent bien mieux depuis qu’elle utilise son sang comme engrais. Mais au-delà de faire pousser ses végétaux, cette pratique est un véritable engagement féministe. « Quand j’ai arrosé mes plantes avec mon sang menstruel, j’ai commencé à entrevoir mes règles de façon plus sacrée » déclare-t-elle. Sur Internet, les passionnées du féminisme et de l’écologie se réunissent sur des groupes Facebook pour parler de coupes menstruelles et ou encore de flux instinctif libre. Différentes manières de se réapproprier et se réconcilier avec leurs corps. Des échanges qui leur permettent d’appréhender leur sang autrement et non plus comme une souillure sur un tampon ou une serviette. « Être en contact et utiliser ses règles, c’est aussi récupérer une partie de notre dignité et en finir avec de nombreux tabous. Non nous ne sommes pas impures, non ce n’est pas dégueu. Lorsque les menstruations prennent tout ce sens, il n’est plus possible de les jeter, mais bien de les redonner à la terre, afin de boucler le cycle. En versant le sang on peut laisser aller tout ce dont on a plus besoin et cela va se composter dans la terre, pour nourrir de nouveaux possibles » raconte Laëtitia, les yeux brillants. S’il est certain que des femmes tirent une confiance de l’utilisation de leur sang, les vertus fertilisantes restent à prouver.

Dans les dédales des enseignes de jardinerie, les recettes miracles pour faire pousser ses plantes se vendent comme des petits pains. Des livres de conseils d’entretien aux engrais en poudre à répandre sur sa terre, il y en a pour tous les passionnés. Thomas, un vendeur spécialisé parisien n’a jamais entendu parler de l’utilisation du sang menstruel sur une terre mais n’hésiterait pas à essayer s’il était une femme : « Je trouve ça assez bizarre mais cela marche peut-être. Nous vendons régulièrement des sachets de sang séché d’origine animale. Il est considéré comme l’un des engrais naturels les plus efficaces. Je le recommande très souvent à ceux qui ne veulent pas utiliser de produits chimiques sur leurs plantations » raconte le vendeur. Au dos du sachet de sang séché, la marque se vante de la composition riche en azote et en phosphate dans l’engrais et de résultats en moins d’un mois. Les règles seraient probablement une bonne solution pour les véganes.

Mais le sang humain n’a pas forcément les mêmes propriétés que celui des animaux d’abattoir – en gros, les composants ne sont pas exactement les mêmes. Pour savoir enfin si le tabou de toujours ferait un excellent engrais, il faut passer des étals de fleurs aux cabinets médicaux. La gynécologue Catherine Soulat s’étonne de ce phénomène et met en garde contre cette pratique. « Le sang menstruel n’est pas un sang comme un autre. Il contient du mucus et des sécrétions vaginales. Sans être sale, il peut contenir des maladies comme des MST mais aussi des bactéries qu’il faudrait éviter de verser sur ses produits destinés à la consommation au risque de les contaminer » affirme-t-elle. Sans pour autant affirmer que nos tomates peuvent contracter des maladies sexuelles transmissibles, certains germes peuvent se développer dans les aliments.

Quant à son efficacité en matière d’engrais, le médecin reste sceptique. « Même si le sang contient du calcium, du sodium ou encore du potassium, le taux varie selon chaque femme. Il est difficile d’imaginer qu’il s’agisse d’une recette miracle pour faire pousser ses légumes même sous la grisaille » ironise-t-elle. Sans aucune preuve tangible de son efficacité, ce phénomène s’inscrit dans une réappropriation du corps chez les féministes et d’une fierté pour les règles encore taboues dans de nombreux pays. Être féministe commence peut-être par son potager.

Justine Reix est sur Twitter.

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