Culture

Et si Basquiat était un mec comme les autres ?

« Basquiat : Rage to Riches », est un documentaire qui décrypte le mythe entourant l'artiste peintre.

par Taylor Hosking; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
12 Octobre 2018, 7:29am

Jean-Michel Basquiat, sujet du documentaire dans American Masters—Basquiat: Rage to Riches ©Marion Busch

Cet article a été initialement publié sur VICE US

Que vous rencontriez ses œuvres dans un musée, une maison, sur un t-shirt ou sur les réseaux sociaux, l’interprétation frénétique et urgente de notre monde de Jean-Michel Basquiat est facilement reconnaissable. Des yeux exorbités et décolorés de Untitled (Head) aux musiciens de jazz entourés de mots barrés dans Horn Players, ses peintures reconfigurent notre monde. L'artiste derrière ces œuvres n'est pas emblématique pour la simple raison qu'il a été le premier Américain de l’histoire contemporaine à vendre un tableau pour plus de 100 millions de dollars, ni même parce qu'il est décédé à l'âge de 27 ans. Il est légendaire parce que le public essaie, encore aujourd’hui, de comprendre le langage visuel codé qu’il a créé.

Cette quête a donné lieu à un nombre vertigineux de films sur sa vie : le biopic Basquiat (1996), le documentaire Jean-Michel Basquiat : The Radiant Child (2010) ou encore le documentaire Boom for Real : The Late Teenage (2018), consacré uniquement à son adolescence. Il existe également plus de dix ouvrages majeurs sur lui. Basquiat : Rage to Riches, le nouveau documentaire des studios américains de la BBC, raconte comment l'homme est devenu le mythe. Le film vise à fournir une vision holistique de Basquiat en tant que personne, notamment en interviewant des membres de sa famille qui s'étaient jusqu’à maintenant éloignés du feu des projecteurs. Mais en offrant une perspective plus humaniste et terre-à-terre, le film révèle – peut-être involontairement – que derrière tout ce travail incroyable se cache non pas un messie de l'art, mais un type comme les autres.

Lors d'une projection le 30 août dernier au Brooklyn Museum, ses deux sœurs, Lisane et Jeanine Basquiat, étaient présentes. Ce sont toutes les deux des mères de famille de Brooklyn âgée d'une cinquantaine d'années. Pour des femmes qui gèrent le patrimoine de l’un des artistes les plus célèbres de tous les temps, on ne peut pas dire qu’elles ont une fibre artistique particulièrement développée. Elles ont décidé de participer à ce film pour faire taire les rumeurs selon lesquelles leur frère avait coupé les ponts avec sa famille, avait grandi dans la pauvreté, etc.

À gauche : Jean-Michel Basquiat, Air Power, 1984 ©Monica Schipper/WireImage.
À droite : Jean-Michel Basquiat ©Yutaka Sakano

Lors de la projection, les proches de Basquiat l’ont décrit comme ayant eu une enfance plutôt agréable. Il vivait dans une maison bourgeoise avec son père, allait au musée avec sa mère, jouait dans la rue avec ses copains. Lorsqu’il a pris la décision de quitter la maison de son père pour les rues pavées du centre-ville de New York dans les années 1980, ce n’était pas dû à un manque d’amour, mais à l’ambition qui « brûlait à l’intérieur de lui », selon Lisane.

En entendant ces récits familiaux ordinaires, on comprend pourquoi Basquiat a mis la version la plus extraordinaire de lui-même dans son travail. Il a aussi souvent dénoncé le fait que son image d’artiste noir, fou et explosif avait une connotation raciste, allant jusqu’à dire à un journaliste qu'il « n'était pas un singe contrairement à ce que les gens disent ». Dans la scène d'ouverture du film, Lisane déclare d’emblée : « Si vous voulez savoir ce qu'il y a à savoir sur Basquiat, vous n’avez qu’à regarder son œuvre. » Ce sentiment général se retrouve tout au long du film.

Jean-Michel Basquiat en train de peindre © Marion Busch

La première séquence du film est une interview dans laquelle le journaliste demande à Basquiat : « Contre quoi êtes-vous en colère ? » Après une longue pause où il a l'air visiblement frustré par la question, il se contente de pousser un petit ricanement. Il existe un certain nombre d'autres scènes comme celle-ci, où l'artiste apparaît comme un homme doux et taciturne, ce qui contraste complètement avec l'assurance saisissante de son art.

Cependant, son caractère se dévoile dans certains cas. Notamment quand il a fait face à une injustice raciale. Il était en colère de toujours devoir expliquer aux journalistes ce que signifie être un homme noir dans le monde de l’art blanc. Un jour, un collectionneur lui a apporté un bucket de poulet frit KFC. Basquiat l'a chassé et lui a jeté la nourriture à la figure.

Un visiteur devant un tableau intitulé « Dos Cabezas » de Jean Michel Basquiat, représentant Andy Warhol et lui-même, présenté dans l'exposition « Basquiat : Boom for real » au Barbican à Londres en 2017. © Chris Ratcliffe / Getty Images

Bien qu’il ne soit pas le premier, le film tente de remonter les racines du génie et du succès de Basquiat. Il tente également de trouver la source de son style, évoquant ses nombreuses influences, comme le hip-hop, le jazz et la poésie avant-gardiste. Malheureusement, aucun de ces moments du film ne vaut les mots de Lisane Basquiat lors de la projection. Quand un membre du public lui a demandé comment son frère avait conquis le monde de l'art blanc avec ses créations, elle a simplement répondu : « De lui-même ».

Vu à quel point sa famille et son enfance semblent normales, le mystère reste de savoir comment il a pu mettre le doigt sur la vision féroce qui brûlait sous la surface. En sortant de la projection, je me suis dit que la réponse était peut-être plus simple que ce que le public veut bien admettre. Il avait un langage visuel propre et exprimait sa vision du monde principalement dans son art. Alors que son travail invite, presque par réflexe, le spectateur à mieux comprendre l'homme derrière le puzzle, il nous a déjà donné tout ce qu'il y avait à savoir.

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