Tatouages prison Balkans
Crime

Derrière les barreaux, les tatouages

Dans « Behind Bars », on suit le quotidien d'un jeune ukrainien détenu dans les Balkans et devenu un peu par hasard tatoueur de taulard.
27 juillet 2020, 7:30am

À force de scroller sur Instagram, en passant de compte en compte, on finit bien par tomber sur un truc qui sort un peu de l’ordinaire. Fuzi, graffeur du Paris des années 1990, tombe un jour sur le compte d’un certain Gramata, qui poste des photos de fresques au stylo Bic bleu, de drôles de machines bricolées avec de petits rotors et des aiguilles, puis des barreaux et des barbelés. Jeune ukrainien condamné à perpétuité dans une taule des Balkans pour une histoire de trafic de drogue international, Gramata semble aussi tatouer régulièrement ses codétenus, principalement ceux d’origine russe.

Pour occuper ses journées, Gramata papote alors avec Fuzi, qui a vite l’idée de documenter le quotidien du jeune homme coincé entre quatre murs. Habitué à sortir des bouquins, comme cette étonnante somme de graffitis saisis dans le quartier gitan de Perpignan, Fuzi s’allie avec Gramata et sa copine (son seul lien avec l’extérieur) pour coucher sur papier glacé les dessins, inspirations, tatouages et camarades du jeune détenu.

Depuis deux mois, Gramata est sorti de prison – après y avoir passé quatre ans et vu son rôle dans le trafic minimisé. Dans le même temps, le résultat de ce travail commun réalisé entre Los Angeles (où vit Fuzi) et cette sombre prison des Balkans, sortait aussi des imprimantes. Sobrement intitulé Behind Bars (éditions Seulement Pour La Vie), cet agrégé de photos pixellisées prises à l’intérieur du pénitencier présente brutalement la vie d’un jeune type qui se retrouve un peu par hasard tatoueur de détenus.

VICE : Comment s’est faite votre rencontre ?
Fuzi : Je traque les réseaux sociaux régulièrement, à la recherche de nouveautés, d'inspirations, et de personnes avec qui j'aurais envie de monter des projets. Gramata montrait sur son compte Instagram ses tattoos et son quotidien en prison et j’ai trouvé que sa démarche et son expérience méritaient d'être mise en valeur à travers une publication. Et correspondaient parfaitement à l’état d‘esprit de ma maison d’édition.
Gramata : Avant que Fuzi me contacte, je mettais déjà de côté des visuels, puis je les envoyais à ma copine pour les utiliser plus tard, pour un magazine ou autre. Donc, quand Fuzi m’a envoyé un message sur Instagram pour collaborer avec lui, j’étais ravi. Ça me plaisait bien de faire ça depuis ma cellule avec ma copine et Fuzi, qui se trouve à l’autre bout du monde.

Behind Bars

Gramata dans la cour de la prison.

Comment tu t’es retrouvé en prison ?
Gramata : On m’a balancé. Ici, le système est plutôt avantageux pour les balances. Si tu ne veux pas finir en prison, tu balances trois types, et tu t’en sors. Bah moi, j’étais de l’autre côté, je faisais partie des trois types balancés.

Tu expliques dans un texte que ton premier rapport avec les tatouages remonte à ton enfance, quand tu observais ceux de tes oncles. Qu’est-ce qui te fascinait là-dedans ?
Gramata : C’était des tatouages de taulards typiques de ces années 1990, post-soviétiques. Ils se tatouaient avec un moteur de Walkman, une corde de guitare et de la semelle de chaussure brûlée. Ils se faisaient des scorpions, des armes, des crânes ou des poèmes vulgaires – en gros, le combo parfait pour fasciner un enfant de 10 ans.

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Gramata tatoue une rose avec une machine de fortune.

Tu avais déjà des tatouages avant d’atterrir en prison ?
Gramata : Ouais, des trucs punk ou issus du graffiti, que je m’étais fait tatouer dans des squats ou des trap houses à travers l’Europe.

« En fait, le tatouage est apparu comme un moyen de vivre un peu mieux derrière les barreaux. En quelques mois, j’ai réussi à me fabriquer une machine avec une brosse à dents électrique après avoir embrouillé le dentiste » – Gramata

Il existe des points communs entre le graffiti et le tatouage ?
Fuzi : La culture populaire, les symboles liés à l’illégalité, puis ce côté créatif et libre. Mais jusqu’à récemment, les deux activités n’étaient pas vraiment associées. Pourtant, dans certaines branches du tatouage et du graffiti, je vois de réelles connexions. Si on prend le graffiti vandale, où le mec risque sa vie tous les soirs pour peindre son nom ou celui de son crew sur les parois du métro ou les toits d’immeubles, et bien on peut facilement comparer ce mode de vie et celui de Gramata dans sa cellule. Il tatoue ses codétenus avec du plastique fondu en guise d’encre, et une machine faite-maison avec le moteur d’une brosse à dents. Les deux font chacun preuve d’une extrême abnégation dans leur acte créatif.

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Dessin au stylo Bic.

Du coup Gramata, comment as-tu commencé à tatouer tes codétenus ?
Gramata : C’était mon deuxième mois à l’intérieur, je passais mes journées à dessiner pour m’évader un peu. Les locaux me regardaient dessiner et ils se sont donc persuadés que je savais tatouer, alors que je n’avais jamais fait ça de ma vie. Vu qu’ils me prenaient maintenant pour un tatoueur, j’ai vu l’attitude des détenus changer à mon égard. C’était comme récupérer un pass vers une partie de la prison qui aurait dû rester inaccessible pour un type comme moi – sans fric, ni connexion. J’avais alors accès à de l’alcool, de la weed et bien d’autres trucs. En fait, le tatouage est apparu comme un moyen de vivre un peu mieux derrière les barreaux. En quelques mois, j’ai réussi à me fabriquer une machine avec une brosse à dents électrique après avoir embrouillé le dentiste. Puis, j’ai essayé de tatouer et ça m’a vite paru assez facile – enfin, plus facile que ce que je pensais. La première année, je faisais vraiment des choses simples. Au fil du temps, je me suis senti de plus en plus à l’aise, jusqu’à tatouer presque que des dessins à moi, à la main levée, sans modèle.

Behind Bars

Dessin de Gramata au stylo Bic.

Et tu utilisais quoi comme machine ?
Gramata : J’utilisais des rotors que je récupérais dans des tondeuses. Mais tu peux aussi en trouver dans des manettes de PlayStation, dans des brosses à dents électriques, des lecteurs DVD, des walkmans… Après, j’utilise les tubes d’encres de stylos Bic. Et pour l’aiguille, généralement je prends le ressort d’un briquet. Au début, j’avais l’habitude d’utiliser un marqueur qui s’efface à l’eau pour calquer sur la peau le dessin que j’avais fait sur du nylon. Mais, encouragé par les détenus, j’ai commencé à dessiner directement sur la peau en ajoutant des détails et des ombres avec l’aiguille. C’est bizarre, les détenus me prenaient pour un type avec des super-pouvoirs artistiques. Mais bon, quand tu sais que savoir lire et écrire est suffisant là-bas pour être considéré comme un type très instruit, j’imagine que dessiner en 3D une lettre fait de toi un artiste.

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Le matériel de Gramata pour tatouer en prison.

Tu es tatoué toi Fuzi ?
Fuzi : Quand j’étais jeune, j’avais essayé de me tatouer tout seul au fond de la cour de l’école, avec la pointe d’un compas et de l’encre de Chine. Je voulais me faire un serpent avec une dague, mais le résultat était très décevant. Après, je me suis fait tatouer des trucs pour marquer mon affiliation à mon groupe de graffiti UVTPK. Les tattoos qui m'ont toujours intéressé étaient liés à l’illégalité, au rite de passage et à la symbolique qu'ils représentent. Ce n'était pas seulement un ornement qui embellit, mais vraiment un blason d'appartenance.

Un peu comme les tatouages du bouquin. Qu’est-ce qu’ils voulaient comme tatouages tes co-détenus ?
Gramata : Ça dépend. Maintenant, tout le monde en prison peut avoir un tatouage, alors que dans les prisons soviétiques traditionnelles, seulement une caste de criminels respectés avaient le droit de se tatouer. Aujourd’hui, ils veulent tous un truc en rapport avec leur famille, les prénoms de leurs gamins ou des mains qui prient pour des êtres chers disparus… Le fait de pouvoir accéder à toute la merde disponible sur les réseaux sociaux a eu un gros impact sur le goût des gens, je pense. T’en as qui me demandaient des signes de l’infini ou des cœurs brisés. Que des trucs de mauvais goût contre lesquels je devais me battre, comme si tu te battais contre les mouches pendant une chaude journée d’été. En revanche, avec les criminels russophones de ma prison, c’était bien plus intéressant pour moi. Ils voulaient se faire tatouer des symboles qui passent de génération en génération et dont la signification est transmise par le bouche-à-oreille. Du coup, je me suis surtout concentré là-dessus pour en apprendre plus et aider à transmettre cette tradition.

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Gramata (à gauche) avec un co-détenu tatoué par ses soins.

Et ils veulent dire quoi ces symboles ?
Gramata : Et bien, ils sont « secrets » pour une raison. Personne de sérieux ne te dira ce que signifient ces anagrammes ou symboles. Quand j’étais ado et que je demandais à des criminels plus vieux ce que tel ou tel tatouage signifiait, ils me répondaient la même chose : « J’espère que tu ne finiras jamais là où tu apprends ce genre de trucs. Sois prudent gamin. » Il y a aussi de fausses significations qui circulent, des sortes de blagues, que tu retrouves dans les encyclopédies de tatouages de taulards russes réalisées par des détectives. Quand tu consultes ces sortes d’encyclopédies, tu te rends vite compte que les détectives ont été menés en bateau et associent certains symboles et des significations farfelues. Mais parfois, il y a des fuites et certaines informations sont proches de la vérité.

Quelles sont tes inspirations ?
Gramata : Ma mère, ma copine, les rues des ghettos post-soviétiques, les tatouages du XXème siècle et prendre de l’acide dans une prison surpeuplée.

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Pourquoi les tatouages réalisés en prison ont quelque chose de plus que les autres ?
Fuzi : Il y a des tatouages qui ne s’achètent pas, qui se méritent et ne s’imitent pas sans conséquence. Comment comparer le tatouage d’un dessin « cool » fait dans le confort d’un studio avec celui réalisé sur le matelas pourri d’une cellule, sous la menace de se faire choper à tout moment par le maton. Le résultat est tout autre, visuellement, mais aussi et surtout dans la signification et le souvenir auquel il est lié. Ces lignes tracées derrière les barreaux cachent souvent bien plus qu'un dessin, mais la retranscription d'un vécu, d'un rite, d’une histoire personnelle et/ou collective. Tous les « défauts » d’exécution perçus comme des erreurs grossières par le monde extérieur, sont au contraire leurs marques distinctives, qui les enrichissent et attestent de leur authenticité, rendant un dessin pourtant mille fois reproduits, captivant et unique.

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