Attila Csihar

Attila Csihar, le chanteur de Mayhem, pousse très loin sa passion du déguisement, assez pour avoir chez lui des centaines de tenues de scène horrifiques ­composées à partir d’éléments aussi disparates que...

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avr. 12 2011, 11:00pm

ATTILA CSIHAR


INTERVIEW : JULIEN MOREL
PHOTOS : ESTELLE HANANIA


Attila Csihar, le chanteur de Mayhem, pousse très loin sa passion du déguisement, assez pour avoir chez lui des centaines de tenues de scène horrifiques ­composées à partir d’éléments aussi disparates que des branches d’arbres ou des têtes de cochons morts. Je sais bien que le black metal satanique est une musique plutôt austère et méconnue, alors pour tout simplifier et susciter chez notre lectorat un intérêt quelconque, on pourrait dire que Mayhem étaient les NWA du rock ‘n’ roll extrême. C’est-à-dire un groupe­ mythique au sein duquel se sont retrouvées les plus grandes stars (défuntes ou non) de ce genre musical. L’histoire et la haine se sont chargées d’écrire la suite. Dead s’est éclaté la cervelle, quelques églises ont cramé, Varg a buté Euronymous puis tout le monde s’est enfui en courant. Sauf Attila. Dans ­l’intervalle, il a eu le temps de participer à des dizaines de projets, allant du drone au doom metal ­(parfois même les deux mélangés), de faire revivre Mayhem et de prêter main forte au groupe le plus lent de tous les temps, Sunn O))), avec qui il vient de passer par Paris. En attendant qu’Estelle le prenne en photo dans son habit de miroir, on a pu lui parler de mode, de la mort et du sens de la vie. Et même des bootleggers qui ne tarderont pas à faire dans leur froc quand s’abattra sur eux un grand souffle froid venu de Transylvanie.

Vice : Quand as-tu commencé à t’intéresser au black metal ? Il me semble que tu étais déjà dans un groupe de black, Tormentor, quand tu étais adolescent.
Attila :
Oui, notre premier concert remonte à 1986, mais j’écoutais déjà du metal extrême depuis quelques années. J’étais pas mal dans Venom, Slayer, Destruction, Kreator, Celtic Frost ou Sodom.

C’est quand que t’as rencontré les autres membres de Mayhem ?
La première fois que j’ai entendu parler d’eux, c’était aux alentours de 1991, au moment où le guitariste d’Euronymous m’a demandé de rejoindre le groupe. Puis, je les ai rencontrés en 1993 pour enregistrer avec eux l’album De Mysteriis Dom Sathanas, en Norvège.

Tu es arrivé dans le groupe juste après le suicide de Dead – de la balle que lui avait offerte Varg Vikernes à son anniversaire. C’est pas un peu relou de devoir remplacer un mort ?
Je ne pourrais pas dire exactement ce qui est arrivé à Dead, mais oui, j’étais censé le remplacer. Dead et les autres étaient tous de gros fans de Tormentor, c’est pour cette raison qu’ils ont fait appel à moi. En réalité, Tormentor a énormément influencé la scène black metal norvégienne, et quelques autres groupes scandinaves de metal extrême.

J’ai lu quelque part que tu flippais un peu à l’idée de rencontrer les mecs de Mayhem. C’est vrai ?
Je ne sais pas qui a dit ça, mais ce n’est pas vrai du tout.

Euh, OK. Mais ça devait quand même être chelou l’ambiance dans le groupe après la mort de Dead. Ils ont quand même mis son cadavre sur la cover d’un de leurs albums et la légende veut qu’Euronymous ait bouffé des morceaux de son cerveau explosé.
Ce n’était pas drôle du tout, et c’est pour cette raison que le groupe n’a jamais utilisé la photo pour faire sa promo. En revanche, c’est vrai qu’Euronymous avait envie d’en faire une pochette. Il y a plein de bootlegs de Mayhem qui traînent ici ou là, et qui ­utilisent la photo de Dead mort, ce qui est un manque de respect absolu envers nous. Nous haïssons ce genre de mecs qui se foutent de notre gueule et essaient de se faire de l’argent sur notre dos en rippant des vieux concerts et en les foutant à disposition. Mais nous disposons d’une liste d’accusés remplie de noms et d’adresses, et un jour ou l’autre, tous ces gens devront assumer les conséquences de leurs actes.

J’ai pas vraiment envie de m’éterniser sur le sujet et je sais que tout a été dit, mais est-ce que c’était difficile de vivre, jouer, et tourner avec Varg et Euronymous à l’époque ?
C’était chaud oui, mais ça ne me semblait pas si grave à ce moment-là. Je suis réellement désolé de tout ce qui s’est passé par la suite parce que tous ces gens étaient mes amis. C’était une affaire personnelle et ça n’avait rien à voir avec Mayhem.

Et quand Euronymous s’est fait buter, comment t’as réagi ? Tu t’y attendais plus ou moins ou t’étais là : « Putain, mais qu’est-ce qui se passe ? »
J’ai été tout à fait choqué. Je ne m’y attendais pas du tout.

Quand Varg est allé en taule et que le groupe s’est disloqué, tu as participé à pas mal de projets de drone metal expérimentaux – notamment Plasma Pool, Aborym, Limbonic Art, puis finalement Sunn O))). C’était dans tes projets de faire de la musique plus « intelligente » que du black primitif typique ?
Eh bien, je ne suis pas vraiment sûr que « intelligent » soit l’adjectif qui convienne le mieux à la musique que je fais. J’ai toujours écouté beaucoup de musiques différentes, c’est normal que j’aie envie de faire autre chose. C’est toujours le cas aujourd’hui. Je vais bientôt enregistrer un morceau avec Andrew Liles de Nurse With Wound. J’aime faire de la musique avec des gens que je respecte. Je pense que toutes les formes d’art sont connectées. C’est pour ça que je participe à des projets avec d’autres artistes – des sculpteurs, notamment. Mon nouveau projet s’appelle Void Ov Voices et c’est peut-être le plus intéressant de tous mes projets. Je n’utilise que ma voix comme instrument.





Il paraît que tu as une collection de costumes terrifiants assez impressionnante. Depuis quand tu t’intéresses à ces trucs-là ?
La plupart de mes costumes sont imaginés par moi-même. Je donne les idées directrices et les créateurs les concrétisent. En fait, la plupart des masques sont réalisés par Nader Sadek, un New-Yorkais, et la plupart des costumes sont créés par Mate Benyovszky, un ami de Budapest. Bien sûr, lorsque c’est possible, il m’arrive aussi d’en acheter. Le costume que j’utilise en ce moment avec Mayhem, c’est celui d’un vrai prêtre. Il a été cousu main par des bonnes sœurs il y a plus de soixante-dix ans. Il a servi à des dizaines de veillées funèbres au cours des années. Je l’ai acheté dans un magasin chrétien. Il coûte assez cher mais je crois qu’il le vaut largement, il est vraiment beau. Évidemment, en l’achetant, je n’ai pas dit à quoi il me servirait. J’ai dû mentir un petit peu et prétexter que je bossais dans le cinéma, que j’en avais besoin pour un ­tournage. Mais comme je pense que l’Église nous ment aussi, ce n’est pas si grave.

Si tu mens aussi bien, tu dois avoir un paquet de costumes.
Je n’ai jamais compté. Ça demanderait un boulot monstrueux. Dernièrement, j’ai essayé de changer de costume à chaque nouveau concert de Mayhem pendant la tournée pour Ordo Ad Chao. C’est un défi assez fou que je me suis lancé. Je n’ai pas vraiment réussi à m’y tenir, d’ailleurs.

Si tu devais choisir un costume dans ta ­collection, ce serait lequel ?
Il y en a plusieurs. Tout d’abord « Dr. Pig – The Leather Face », qui a été composé à partir d’une véritable tête de cochon. Il a d’ailleurs fait scandale dans un de nos shows en Suède. « The Mummy », un masque qui imite le visage d’une personne âgée, « The Pimp » qui nécessite que j’aie deux assistantes avec moi sur scène. « Slavetrader » aussi, pour lequel j’ai besoin qu’un noir m’accompagne. Je lui passe des chaînes autour du corps, et j’essaie de le vendre aux spectateurs. La dernière fois que je l’ai fait, le mec en question avait un peu peur mais il a vite ­compris que je n’avais rien contre les noirs. Dans le même genre, il y a « The Dictatore », qui a connu un franc succès à Tel Aviv et à Moscou. J’aime bien « Chief » aussi, avec lequel je prépare une soupe de chaos dans une grande marmite, « De Gaulle », « Alien », « Satan Klaus » qui me sert pour sortir d’un tombeau, « Quasimodo », « Invisible Man »...

Pas mal. Et le pire ?
Euh, j’adore celui avec la tête de lapin, mais c’était peut-être un peu trop extrême pour les gens dans la salle. J’aime bien défier le public. Dans tous les cas, le pire pour moi, ce serait d’arriver sur scène avec un corpse paint, tout le monde a déjà vu ça des ­millions de fois. En fait, la dernière fois que je me suis maquillé en blanc, c’était en 1987 avec Tormentor. Et j’étais influencé par Alien Sex Fiend, qui se barbouillaient de maquillage blanc partout sur le visage. On trouvait ça cool et du coup, je me suis mis à me maquiller en blanc, en rajoutant du noir autour des yeux et sur la bouche. C’est là que tout a démarré pour moi. Plus tard je me suis aperçu que Dead le faisait aussi et qu’il avait été le premier à appeler ça « corpse paint ». À cette époque, c’était encore cool de faire ça.

J’ai lu quelque part que tu avais peur des cochons. En général, on est censé ne pas se déguiser en cochon quand on a la trouille des cochons, non ?
Non, on est censé surmonter sa peur et forcer le public à regarder la mort en face.

Et ce costume d’inspiration végétale dans lequel tu ressembles à un arbre, c’est quoi en fait ?
Quand j’ai montré certains de mes costumes aux autres membres de Sunn O))), ils ont vraiment été impressionnés. C’est la raison pour laquelle je me suis mis à les porter même pendant les concerts du groupe. Mais ils ont une signification totalement différente. Quand on fait des sets avec Sunn O))), je me transforme au cours du show. Je passe ­graduellement d’être humain à plante verte.

En tant que spécialiste des costumes, tu éprouves un intérêt quelconque pour la mode ?
Oui, j’aime la mode. J’aime bien les sapes de Cyber Dog, par exemple.

Est-ce qu’il y a un costume sur lequel tu n’as jamais réussi à mettre la main – parce que trop rare, trop cher, ou impossible à créer ?
Oui bien sûr. J’avais une idée dont j’ai parlé à Banks Violette. Je m’imaginais dans une « autre dimension ». C’est-à-dire, être entouré par une sorte d’aquarium rempli de liquide au sein duquel je pourrais léviter selon les flux. Et dans lequel pourraient aussi nager des animaux étranges. Des ­calmars, des pieuvres ou des ­hippocampes, par exemple. J’adore les combinaisons ­d’astronaute... mais elles coûtent extrêmement cher. J’aimerais aussi en avoir un entièrement composé de gros diamants. Ou être transformé en fossile. Il y en a une ­infinité... Mais comme j’ai récemment remarqué que les gens s’attendaient de plus en plus à me voir arriver sur scène avec un nouveau costume, j’ai mis un frein à mes ambitions. Ma plus grande philosophie en musique et en art en général, c’est d’être libre. C’est pour ça que dès que je sens une quelconque pression extérieure, je change de direction. Pour moi, tout doit avoir un sens. La chose la plus importante à mes yeux est de loin la musique, le reste ne sert qu’à l’accompagner.

Y a-t-il un collectionneur de costumes dont tu es particulièrement jaloux ?
Pas vraiment, je me fous des collections des autres. Je ne suis même pas collectionneur. Pour moi, la vie a un autre sens.




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