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Trop loin de la maison

Les deux frères Tsarnaev sont les premiers Tchétchènes impliqués dans une attaque djihadiste présumée sur le sol américain. Mais plus on en apprend sur Djokhar et Tamerlan, plus leurs motivations semblent floues.
22.6.13

Lorenzo Vidino est chercheur au Centre pour les études de sécurité de l’École polytechnique fédérale de Zurich, en Suisse. Nous avons confronté son texte aux images d’archives du photographe et vidéaste Robert King, qui, de son côté, a usé ses baskets en esquivant balles et roquettes en Tchétchénie au milieu des années 1990. Robert King était l’un des rares photographes occidentaux à couvrir le conflit à cette époque ; ses images sont autant de justifications des différences entre la situation réelle en Tchétchénie et le fantôme du terrorisme national cyber-connecté qu’auraient mis en œuvre les frères Tsarnaev.

Un combattant tchétchène pose une grenade sur un transporteur de troupes blindé russe. En août 1996, les rebelles tchétchènes réussissaient à bouter l’armée russe hors de Grozny, la capitale tchétchène, pour la perdre à nouveau en 2000 au profit de ces mêmes forces armées russes. Photo : Robert King. 

Les deux frères Tsarnaev sont les premiers Tchétchènes impliqués dans une attaque djihadiste présumée sur le sol américain. Mais plus on en apprend sur Djokhar et Tamerlan, plus leurs motivations semblent floues. Pourquoi ces deux jeunes gens visiblement intégrés auraient-ils tué, sans distinction, des citoyens d’un pays qui les a accueillis à bras ouverts ? Qu’ont fait les États-Unis à la Tchétchénie ? Aussi, l’horreur dont nous avons été témoins à Boston marque-t-elle le début d’une nouvelle tendance : l’amalgame entre terrorisme étranger et terrorisme domestique ?

Alors que nous continuerons, dans les mois – voire les années – à venir, à chercher des informations pertinentes sur les frères Tsarnaev et sur les raisons qui les ont encouragés à passer à l’acte, leurs racines tchétchènes et l’histoire de leur pays d’origine constitueront le meilleur des points de départ.

Au début du XIXe siècle, la Tchétchénie a résisté aux assauts des Russes qui voulaient occuper ce petit pays montagneux situé à 1 500 kilomètres au sud de Moscou. Les combats sont devenus plus intenses quand la région a été intégrée à l’Union soviétique. Dans les années 1940, Staline a cherché à étouffer la rébellion en forçant la population à partir vers des contrées isolées d’Asie centrale et en repeuplant les montagnes tchétchènes de Russes. Lors de cet exode forcé connu sous le nom d’« opération Lentil », quelque 200 000 Tchétchènes ont perdu la vie – soit un tiers de la population de l’époque.

Une famille fait une promenade postprandiale au milieu des habitations ravagées pendant les combats entre l’armée russe et les rebelles tchétchènes. Photo : Robert King.

Alors que l’islam occupe encore aujourd’hui une place centrale dans l’identité tchétchène, la religion n’avait jamais joué un rôle majeur dans leur quête nationaliste. Au début des années 1990 et suite à la chute de l’URSS, les Tchétchènes ont à nouveau essayé de conquérir leur indépendance en s’affranchissant de l’autorité de Moscou. Des combattants étrangers, des prédicateurs de tout poil et plusieurs ONG ferventes du wahhabisme (courant ultra-conservateur de l’islam, originaire du golfe Persique) ont massivement gagné la région afin de combattre les armées russes et d’inculquer leur islam radical aux Tchétchènes. À l’époque, un haut fonctionnaire tchétchène expliquait : « Ils [les wahhabites] sont allés au marché et ils ont payé avec des dollars. Il n’y avait aucune autorité ici ; leur influence n’en a été que plus forte. Nos garçons ne pouvaient pas réfléchir. Ils étaient prêts à accepter n’importe quelle idée. »

Ces vingt dernières années, les militants tchétchènes ont maintenu leur timide insurrection, à la fois contre les autorités russes et les institutions islamiques modérées. En 2004, des militants ont envahi une école à Beslan, une ville d’Ossétie du Nord, avant d’assassiner sauvagement plus de 300 écoliers et parents. On a aussi noté des cas d’attentats isolés : des femmes tchétchènes – surnommées les « veuves noires » – se sont fait sauter dans plusieurs avions russes, un théâtre moscovite et dans l’aéroport et le métro de la capitale russe.

Un jeune sniffeur de colle se tient près d'un mur criblé de balles à Grozny, 1997. Photo : Robert King

Bien qu’une grande majorité de Tchétchènes s’inscrive contre ces violences et l’interprétation radicale de l’islam qui se cache derrière, ceux-ci restent cependant de fervents nationalistes qui réclament l’indépendance du territoire. De fait, cette même majorité n’éprouve aucune animosité à l’égard des États-Unis, pays qui a critiqué à plusieurs reprises la stratégie militaire russe dans le Caucase et qui a accordé l’asile politique à des chefs de file de la résistance tchétchène.

Mais pour des raisons politiques, il est opportun pour les autorités russes de qualifier les combattants tchétchènes de terroristes « liés à Al-Qaida ». En effet, à travers cette caractérisation erronée, Moscou espère s’attirer la sympathie internationale, tout en écrasant la résistance tchétchène. Ceci dit, l’existence de liens entre des militants tchétchènes radicaux et différents groupes d’Al-Qaida ne fait aucun doute. Des djihadistes du monde entier ont combattu en Tchétchénie, et des Tchétchènes ont combattu aux côtés des djihadistes en Afghanistan, au Pakistan, en Irak, et plus récemment, en Syrie.

Pour autant, ces dynamiques religieuses et politiques sont-elles vraiment responsables de la radicalisation des frères Tsarnaev ? Des vidéos postées sur les comptes Facebook et YouTube de Tamerlan indiquent un véritable intérêt pour l’idéologie salafiste et djihadiste. En revanche, on n’y voit pas la moindre vidéo de combats ayant pris place en Tchétchénie. Les deux frères semblaient bien plus intéressés par l’Afghanistan et les discours extrêmes de Feiz Mohammed, un imam radical anglophone très populaire chez les salafistes occidentaux. Il est possible – et même probable – que des réminiscences de la lutte tchétchène aient influencé les frères Tsarnaev d’une façon plus ou moins consciente ; il en reste que les deux frères connaissaient en réalité à peine cette région.

Un groupe de Tchétchènes réuni autour d’une roquette défectueuse envoyée sur leur village par les forces armées russes, 1999. Photo : Robert King.

À la suite des attentats de Boston, le président tchétchène Ramzan Kadyrov a déclaré : « Toute tentative de connexion entre la Tchétchénie et les Tsarnaev, si tant est qu’ils soient coupables, est vaine. Ils ont grandi aux États-Unis. Leurs esprits et leurs croyances se sont construits là-bas. C’est aux États-Unis qu’il faut chercher la racine du mal. » Comme lors de chaque intervention d’un politicien, cette déclaration est à prendre avec des pincettes. Pourtant, les faits semblent indiquer avec de plus en plus de certitude que la radicalisation des frères Tsarnaev s’est faite là où tout se fait aujourd’hui : sur Internet.

Avant que la responsabilité des deux frères ne soit mise en cause, beaucoup de commentateurs spéculaient sur la possibilité que les responsables des attentats de Boston soient « nationaux » (l’extrême droite américaine/une milice) ou « étrangers » (djihadistes). Cette analyse passe trop rapidement sur le problème que représente le djihadisme national, problème qui a pris une ampleur manifeste aux États-Unis ces dernières années. Certains de ces jeunes Américains sont très pieux et correspondent à l’image stéréotypée du musulman fondamentaliste ; d’autres mènent une vie mixte et embrassent l’idéologie djihadiste en même temps qu’ils fument de l’herbe, portent des fringues à la mode, sortent avec des filles et écoutent du rap.

Plus on en apprend, et plus l’ensemble s’avère confus. En 2012, Tamerlan a fait un voyage au Daguestan, une région russe frontalière avec la Tchétchénie, vraisemblablement pour établir des contacts avec des djihadistes locaux. Pourtant, il aurait visiblement échoué dans sa tentative. Il a cependant réussi à attirer l’attention des services de renseignements russes, qui ont immédiatement alerté le FBI. Après un entretien avec l’aîné des frères Tsarnaev, les fédéraux ont décidé de ne pas le surveiller. Cette décision s’est avérée fatale.

En revenant sur les événements de Boston, rien ne pourrait être plus contre-productif que de stigmatiser la communauté musulmane américaine, une communauté qui est, comme les autres, horrifiée par ces attentats et qui pourrait s’avérer d’une aide inestimable en vue d’empêcher de potentiels attentats à venir. De plus, il ne faudrait pas trop insister dessus ou même politiser ce problème ; pourtant, c’est précisément ce qui va arriver.