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Les enfants de Ceausescu

Le décret 770, adopté en 1966, interdisait l’avortement à toute femme de moins de 45 ans n’ayant pas au préalable accouché d’au moins quatre enfants ...

par Stephen Sanchez
19 Juin 2013, 4:12pm

Le dictateur Nicolae Ceausescu est resté trente-quatre ans à la tête de la Roumanie socialiste, de 1965 à 1989. Durant cette période, le « Génie des Carpates » a autorisé l’exécution de plus de 500 000 hommes et femmes, puis conduit la Roumanie dans une merde économique sans précédent – plus encore que celle des autres pays de l’autre côté du Rideau de fer. Outre la brutalité de son régime, on retiendra de l'héritage de Ceausescu une politique de contrôle des naissances destinée à transformer la Roumanie, alors rurale, en « puissance industrielle sans commune mesure » : le décret 770, adopté en 1966.

Cette loi interdisait l’avortement à toute femme de moins de 45 ans n’ayant pas au préalable accouché d’au moins quatre enfants. Ce décret sévère a permis à la Roumanie de maintenir un fort taux de natalité (plus de 2,30 enfants par femme jusqu’à 1989) au moment où celui des autres républiques socialistes était en chute libre. En 1989, on a estimé que cette répression systématique de l’avortement avait engendré une surnatalité de deux millions d’enfants. Une majorité d’entre eux a grandi à l’orphelinat.

Giada Connestari, jeune photojournaliste italienne, s'est rendue en Roumanie en 2007 afin de travailler auprès de la deuxième vague d’enfants (aujourd’hui adultes) non souhaités nés de cette politique, et forcés par leur propre famille à vivre dans la rue – les « decretei » et leurs enfants, nés entre 1978 et 2000. Elle a profité de cette opportunité pour les prendre en photo et leur faire raconter ce qu’ils avaient vécu – ou ce qu’ils vivaient – dans la rue. Giada ayant récemment publié son projet sous la forme d’un livre, Dimebticami, Ormaie’ Tutto Spento [« Oublie-moi, tout est sombre », en français], je l’ai rencontrée samedi dernier à Paris pour en parler.

VICE : Comment as-tu entendu parler du problème des kids du décret virés de chez eux dans les années 1980 et 1990 en Roumanie ?
Giada Connestari : Un ami avait passé du temps là-bas à la fin des années 1990 et le nombre d'enfants dans les rues l'avait frappé. De mon côté, j’ai trouvé une offre de volontariat européen auprès de ces enfants, et je m'y suis rendue, pour voir ce qui se passait. En partant, j'ignorais tout de mon sujet – je connaissais vaguement le problème, mais pas ses causes. La proximité des langues italienne et roumaine et le fait que l'Italie soit l'une des premières destinations de la diaspora roumaine m'ont également confortée dans l’idée de couvrir ce sujet.

Combien de temps es-tu restée sur place ?
Je suis restée six mois à Bucarest, entre 2007 et 2008. À l'époque, je travaillais avec l'association Concordia, auprès des enfants des rues. Et j'y suis retournée une seconde fois en 2011. Lors de cette deuxième visite, je me suis concentrée sur les orphelinats. Ces endroits ont une grande importance dans cette histoire.

Comment es-tu entrée en contact avec ces jeunes ?
Grâce à mon travail dans l'association. Comme ils ont toujours été marginalisés, ils sont contents lorsqu’on leur demande « Comment ça va ? », qu'on leur offre un café, une clope. Il faut juste trouver le moment où ils sont réceptifs. Quand ils sont drogués, c'est impossible.

Oui, j’imagine. Parle-moi un peu du centre, des enfants, et de leur environnement.
Passer une nuit là-bas a souvent été instructif, pour eux comme pour moi. Les kids se rendent compte de ce qu'est la vie ailleurs que dans la rue. Mais la rue, pour eux, c'est un monde de certitudes. Ils savent à quoi s'attendre, comment se débrouiller ; d'une certaine façon, c’est leur zone de confort. D’ailleurs, j’ai vu qu’au centre, lorsqu’ils affrontent des difficultés, des tâches domestiques ou des disputes, ils s’en vont. Ils préfèrent la rue, quelquefois.

Quel genre de relations as-tu pu nouer avec ces enfants ?
Je me rappelle d'une petite fille, Simona. Au début, elle ne parlait pas. Elle communiquait avec la psychologue du centre uniquement par écrit. Un jour, lors d'un jeu – on devait danser ensemble –, je l'ai prise et lui ai couvert les yeux ; elle s'est laissé aller et à partir de là, on a été très proches. Ensuite, elle s'est liée à un garçon du centre et ils sont partis dans la rue. On a continué de se voir, mais elle refusait de rentrer au centre. Elle restait dans la rue parce qu'elle voulait être avec ce garçon – et aussi parce qu'elle pouvait y sniffer de la colle.

Qu'est-ce qui t'a le plus marquée au cours de tes deux séjours là-bas ?
La visite des égouts. Si certains jeunes dorment dans des bâtiments désaffectés, d'autres se réfugient dans les égouts pour trouver la tranquillité et la chaleur des canalisations. C’est flippant. Je ne connaissais pas bien les jeunes qui vivaient là. Dans la pénombre, on aurait dit des fantômes.

À quoi ressemblent les égouts, en Roumanie ?
Parfois, l'endroit est propre, mais d'autres fois c'est assez malsain. La saleté et puis l'ambiance, l'état des gens. Tu dois descendre des escaliers et tu marches longtemps, voûté, dans le noir.
Une autre situation m’a marquée : un jour, une fille est arrivée au centre où je travaillais, en pleine crise d’autodestruction. Elle se brûlait et se mutilait devant nous. On l'a immobilisée au prix de gros efforts. D'habitude, elle était sociable et souriante, on partageait des repas ensemble. 

En France, on fait souvent l'amalgame entre Roumains et Roms. J’imagine qu’au centre et dans la rue, les deux ethnies étaient parfaitement mélangées.
Tout à fait. Dans mon livre, je parle des Roumains en général. J'ai décidé de ne pas faire de distinction parce que tous les Roumains, Roms et Caucasiens, ont été également touchés par la politique de Ceausescu. Devant la Casa Poporului, le palais présidentiel, il y a une longue avenue flanquée de bâtiments dans lesquels vivait toute l’intelligentsia du régime. C'est la seule distinction qui opérait à ce moment-là au sein de la population roumaine : l'intelligentsia et les autres. D'ailleurs, comme le pays manquait cruellement de main-d’œuvre pour son industrie, les Roms, au même titre que les autres, devaient travailler pour le régime, en plus de faire des enfants.

Dans le décret 190, il est dit que : « Les femmes qui auront enfanté et élevé dix enfants recevront la Médaille de la mère héroïque. Les femmes qui auront enfanté et élevé neuf enfants recevront quant à elles la Médaille de premier degré de l'Ordre de la gloire maternelle. » À quel point Ceausescu favorisait-il les familles nombreuses ?
Lorsque Ceausescu est devenu leader du Parti communiste roumain en 1966, il a voulu créer la Grande Roumanie et faire de ce pays culturellement agricole une grande puissance industrielle. Mais, bien entendu, le pays manquait de main-d’œuvre.Il a donc considéré que l'avortement était l’une des sources du problème et fait passer le décret 770,interdisant l'avortement de même que la totalité des contraceptifs modernes. Aujourd’hui, des enfants naissent encore, du contrecoup de cette politique démographique.

Que se passait-il lorsque des femmes se faisaient surprendre en train d’avorter – ou qu’elles étaient dénoncées ?
L'avortement n'était autorisé que lorsque la mère risquait sa vie ; sinon, elle était envoyée en prison. L’État allait jusqu’à placer des espions dans les bâtiments qui abritaient la classe ouvrière. Les dénonciations se sont multipliées. En 1980, des crédits contractés à l'Ouest ont peu à peu mené le pays vers la banqueroute. Il n’y avait plus de nourriture et Ceausescu a dû faire des coupes dans les subventions reversées aux mères de familles nombreuses.

OK, et c’est là que les kids du decretei se sont retrouvés à la rue, j’imagine.
Oui. Elles ont été contraintes de placer leurs enfants dans des orphelinats surpeuplés qui manquaient déjà de moyens. C’était la loi de la jungle. Maladies, malnutrition, sida, tabagisme précoce, et autres obstacles à un développement « normal » sont apparus. Je crois que si l’on se remet dans le contexte d’époque, on peut comprendre que beaucoup d'enfants aient choisi la rue, où la débrouille permettait de s'en sortir – ou à peu près. Même s'ils ont dû faire face à la violence, la drogue et la prostitution, ils y ont également trouvé des amis, bons ou mauvais.

Comment la population voit-elle ces gens aujourd'hui ?
La plaie n'est pas complètement refermée, et j'ai l'impression que la Roumanie cherche à oublier cette période. Elle regarde vers l'avenir, la mondialisation. Les gens veulent passer à autre chose.
En 2006, les orphelinats et résidences familiales comptaient environ 77 000 enfants – il y en avait 100 000 en 1990. Le phénomène diminue, mais près de 30 ans plus tard, on voit que le pays subit encore les conséquences de cette politique démographique catastrophique. Les gens qui vivent dans la rue ont, eux aussi, des enfants. Si les chiffres témoignent d'améliorations, c'est que les gens grandissent, ils deviennent des adultes pour les statistiques, mais de simples clochards, des boschetari, aux yeux de la population. Et là où celle-ci s’émouvait face à des enfants, elle détourne plutôt le regard quand il s'agit d'adultes.

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