Une interview d’un des complices de l'assassinat de Yitzhak Rabin, 18 ans jour pour jour après sa mort

J'ai tenté de comprendre comment on pouvait devenir le Lee Harvey Oswald du Moyen-Orient et ne jamais regretter d'avoir tué le prix Nobel de la paix.

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nov. 4 2013, 2:50pm

Hagai, lors de sa rencontre avec Nira le 24 octobre 2013 à la plage d'Herzliya, ville où il vit désormais ; photo : Nira Yadin

Il y a 18 ans aujourd'hui, le prix Nobel de la paix et Premier ministre israélien Yitzhak Rabin était assassiné par Yigal Amir, jeune militant d'extrême droite. Condamné en 1996, il purge désormais une peine de prison à perpétuité. Ses complices, son frère Hagai et leur ami Dror Adani, ont écopé respectivement de 16 et 7 ans fermes. Libéré au printemps 2012, Hagai fut accueilli avec colère par ses opposants et avec joie par ses soutiens. Bénéficiant de nombreux sympathisants à leur cause dans l'extrême droite israélienne, les deux frères sont considérés par un certain nombre de personnes comme des héros.

L'assassinat de Yitzhak Rabin par trois balles dans le dos à la fin d'un meeting pour la paix sur la place de la mairie de Tel-Aviv, le 4 novembre 1995. Plus tôt dans l'année, son assassin avait essayé de l'abattre à trois reprises.

En 2006, le journal Yediot Aharonot révélait des chiffres troublants : d'après les résultats d'un sondage, alors qu'ils n'étaient que 10 % en 1996, les Israéliens prêts à pardonner et favorables à la libération anticipée de Yigal Amir seraient désormais 30 %. La même année, un comité de soutien se créait et des manifestations pro-Amir étaient organisées à Tel-Aviv, à tel point que la journaliste Tamara Traubman s'est senti le devoir de dénoncer ce climat et la « starisation » de Yigal Amir.

À l'international également, parmi la diaspora juive, Yigal Amir compte des soutiens parmi ses éléments les plus extrémistes. La Ligue de défense juive, mouvement connu pour ses actions violentes et classé comme groupe terroriste par le FBI, a pris parti à de nombreuses reprises pour l'assassin de Yitzhak Rabin. En France, la LDJ a même réclamé sa libération en affirmant : « Si les assassins Palestiniens sont graciés, il convient d'accorder à Yigal la même faveur. »

L'une des « fanpages » Facebook de Yigal Amir. Soutenu majoritairement par l'extrême droite sioniste religieuse (et donc par des gens qui vomissent Internet et Facebook), il n'est pas étonnant que Yigal n'ait « que » 1 300 soutiens sur cette page ; image via

Afin de savoir ce qu'il en pensait, j'ai contacté Adam, militant au sein de l'association de gauche La Paix Maintenant. Il m'a confirmé que l'assassin et son frère étaient de véritables stars dans certaines franges de la population israélienne, et m'a expliqué ce phénomène par la grande haine qu'éprouvait alors toute la droite envers le premier ministre travailliste Yitzhak Rabin, signataire des accords d'Oslo, jalons d'un effort de paix dans le conflit israélo-palestinien. Pour Adam, c'est non seulement les frères Amir mais aussi l'intégralité de la droite israélienne qui portent la responsabilité de l'attentat. Adam a insisté sur le contraste entre l'hommage à son défunt prédecesseur rendu il y a quelques jours par l'actuel Premier ministre, Benyamin Netanyahou, et ses fanfaronnades d'il y a vingt ans, en tant que leader du Likoud, en compagnie de militants brûlant des portraits de Rabin, brandissant des affiches haineuses et menaçantes et insultant à tout va celui qui serait assassiné quelques semaines plus tard (suite aux accusations d'Adam, j'ai contacté la porte-parole du Likoud qui n'a pas répondu à ma demande d'entretien).

Hagai Amir à sa sortie de prison, le 4 mai 2012 ; image via

Dans la foulée de sa libération l'année dernière et fort de ses nombreux soutiens, Hagai Amir s'est créé un compte Facebook dans le cadre de la campagne qu'il mène désormais pour faire libérer son frère. C'est par ce biais que j'ai, il y a un an, commencé à échanger avec lui. Sur sa page, on trouve notamment des extraits du journal qu'il a tenu durant sa détention, des photos et des dessins, de la propagande politique, des théories conspirationnistes et des messages postés par quelques-uns de ses 669 amis.

Quand VICE a accepté ma proposition d'interview, je pensais que tout se passerait via Internet. Mais, le charme de mon interprète Nira aidant, on lui a non seulement parlé à plusieurs reprises sur Facebook, mais il a aussi accepté de la rencontrer. Leur entretien a eu lieu dans un café sur la plage de Herzliya, ville dans laquelle il vit désormais avec ses parents. Leur rencontre a duré plusieurs heures durant lesquelles il fut question de son frère, de leurs liens, de leur action, de sa détention, de son retour à la liberté, de politique, de religion, de l'État d'Israël et de plein d'autres trucs. On a tenté de comprendre comment on pouvait devenir le Lee Harvey Oswald du Moyen-Orient et ne jamais regretter d'avoir tué le prix Nobel de la paix.

Réservé, poli, sûr de lui, parfois légèrement contradictoire dans ses propos et parlant relativement facilement de l'assassinat et du reste de l'affaire, il est reparti en espérant revoir Nira « prochainement ».

Le meurtrier Yigal Amir (à droite) accompagné de ses deux complices : son frère Hagai (au centre) et son ami Dror Adani (à gauche), tout sourire lors de leurs retrouvailles au tribunal ; image via

VICE : Comment en arrive-t-on, un jour, à assassiner son Premier ministre ?
Hagai Amir :
Mon frère et moi avons toujours été impliqués politiquement. Au lieu de nous résigner, d'accepter les décisions de nos dirigeants, comme la signature des accords d'Oslo, et d'être les premiers à en supporter les conséquences, nous avons décidé de changer le cours des choses. Nous avons préparé notre action pendant deux ans. Nous y avons longtemps réfléchi. Notre but n'était pas de tuer Rabin mais d'interrompre un processus qui conduisait à la mort du pays. Si sur certains points notre action a rempli ses objectifs, il est encore trop tôt pour dire si elle a vraiment été utile. Mais nous avons fait ce qui nous semblait le plus juste, le meilleur pour le peuple juif et l'État d'Israël à ce moment précis.

Vous ne regrettez pas votre geste, donc.
Non. Yigal a sacrifié sa liberté pour le peuple d'Israël, et nous n'avons aucune raison de le regretter. Nous avons agi dans le respect de la loi juive et mon frère a accompli une grande mitzvah.

J'ai du mal à comprendre comment vous pouvez avoir agi « dans le respect de la loi juive » quand l'un des commandements les plus importants est le très clair : « Tu ne tueras point. » Vous avez tué un homme, élu démocratiquement par le peuple.
On parle de la Torah du peuple d'Israël, pas de la Torah des imbéciles. Et, si la loi prohibe clairement le meurtre, elle dit aussi : « Tue au lieu d'être tué. » Parfois, on n'a pas le choix : il faut tuer afin de sauver des vies. Là, ça devient autorisé. Dans notre cas, une personne [ Yitzhak Rabin] a mis en danger la vie de milliers de Juifs en aidant l'Autorité palestinienne et en lui donnant l'opportunité d'attaquer Israël encore plus facilement. Nous l'avons tué dans une bonne intention : celle de sauver le peuple juif. Quand un soldat israélien tue un arabe qui tente de blesser le peuple juif ou l'État d'Israël, tout le monde comprend pourquoi il le fait, bien que le risque de mort pour le soldat qui a tiré soit faible la plupart du temps. Yigal a tiré avec la même légitimité.

Beaucoup de rabbins ont jugé votre acte contraire à la loi juive.
Ces rabbins n'ont jamais eu le courage d'étudier la question avec objectivité

Quelque chose aurait pu vous empêcher d'assassiner Yitzhak Rabin ?
J'étais amoureux d'une fille. Nous n'étions pas en couple mais, si elle avait découvert ce que mon frère et moi préparions et qu'elle m'avait demandé d'arrêter, tout aurait sûrement été différent.

Et si Yigal avait décidé d'abandonner, vous auriez pu tuer Rabin seul ?
Yigal était beaucoup plus déterminé que moi, il était même prêt à mourir - pas moi. Mais s'il avait abandonné, je l'aurais sans doute fait moi-même, tôt ou tard. Mais pas de la même manière que lui.

Quelle a été la réaction de votre famille après le meurtre ?
Par amour pour nous, notre famille aurait préféré qu'on ne passe pas à l'action. Mais elle nous a toujours soutenus, que ce soit en prison ou depuis que je suis sorti de prison.

Comment s'est déroulée votre détention ?
J'ai beaucoup étudié la Torah et fait des maths. Mais la vie en prison n'a pas été facile. Toutes ces années, tous les jours, les gardiens m'humiliaient, essayaient de me casser. Par exemple, ils annulaient sans arrêt des visites pourtant autorisées par le juge. Ma cellule était fouillée jusqu'à trois fois par jour. Mais ma foi en Dieu m'a aidé à supporter tout cela et je ne regrette rien.

Dans la seule interview que vous ayez donnée depuis votre sortie de prison, pour 972mag.com, l'année dernière, vous dites avoir rencontré en prison des militants du Hamas. Êtes-vous toujours en contact avec eux ? Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur vos relations avec les autres détenus ?
Je n'ai jamais eu de problèmes avec les autres détenus, qu'ils soient juifs ou arabes. J'ai discuté avec certains d'entre eux, comme par exemple le leader du Hamas en Cisjordanie, sans la moindre haine ni tension. Nous nous considérions comme ennemis, mais aussi comme des soldats de deux camps opposés, emprisonnés par un régime violent qui devrait être le dernier à se plaindre quand la violence est dirigée contre lui. Aujourd'hui, je ne suis plus en contact avec ces terroristes mais, dans d'autres conditions, nous aurions pu être amis.

À part étudier la Torah et les maths, vous faire emmerder par les gardiens et discuter avec les autres détenus, vous n'avez rien fait d'autre durant ces seize ans ?
J'ai eu beaucoup d'autres activités. Par exemple, une année, pour Pourim [ fête juive durant laquelle tous les religieux se bourrent la gueule, ndlr], j'avais pour mission d'aider à la préparation du vin. Mais nous nous sommes trompés dans le dosage d'alcool. Tout le monde a fini saoul et ceux qui se sont écroulés ont dû être conduits à l'hôpital !

Euh, ok. En 2006, depuis votre cellule, vous avez aussi menacé de mort Ariel Sharon, le Premier ministre de l'époque. Vous avez écopé de 6 mois de prison supplémentaires pour ces propos. Après avoir tué Rabin, pourquoi vouliez-vous tuer Sharon ?
Comme je l'ai déjà expliqué, le but de notre action n'était pas de tuer ni même de blesser qui que ce soit, mais plutôt d'arrêter le processus qui conduit à la mort d'Israël. Et Sharon comme Rabin est responsable de cette déliquescence.

OK. Continuez-vous à militer et seriez-vous prêt à tuer de nouveau ?
Je ne milite plus, mais je suis sympathisant du Foyer Juif [4e parti politique du pays, le Foyer Juif appartient à l'extrême droite religieuse et est dirigé par Naftali Bennett, actuel ministre du Commerce, de l'Industrie et des Affaires religieuses, qui s'est récemment fait remarquer à l'international pour son : « J'ai tué beaucoup d'Arabes dans ma vie, aucun problème avec ça », ndlr]. Je suis en désaccord avec toute une frange de l'extrême droite qui hait les arabes simplement parce qu'ils sont arabes. S'attaquer à eux en raison de leur appartenance ethnique n'a aucun sens. Aussi, je suis contre le fait de céder des terres aux Palestiniens, particulièrement si des juifs vivent dessus, et je pense qu'Israël doit revenir à ses frontières d'après la guerre de 1967.

Comment voyez-vous l'avenir de votre pays ?
L'État d'Israël est un pays sans futur et en voie de désintégration. Je pense que le régime finira par s'effondrer, comme en Égypte et en Syrie.

En 1994, les trois signataires d'Oslo, Yitzhak Rabin, Shimon Peres, artisan de ces accords et actuel président Israélien et le leader Palestinien Yasser Arafat ont reçu le prix Nobel de la paix. Que pensez-vous de cette récompense ?
Récompenser de ce prix des commanditaires d'actions et des signataires de traités qui ont directement mené à la mort de nombreuses personnes est honteux et ridicule. Après avoir été remis à de tels assassins, ce prix a perdu toute sa crédibilité et n'a plus aucun sens.

Hum. Le prix Nobel de la paix peut venir récompenser les efforts menés en faveur de la paix en temps de guerre, afin d'encourager les protagonistes dans leur effort de paix, justement. Mais à quelles actions faites-vous référence ?
Rabin est, avec les autres signataires, responsable des attentats qui ont découlé de la signature des accords. Tout comme il est responsable du naufrage de l'Altalena en 1948 et donc de la mort de 16 juifs innocents. La famille de Rabin et ses soutiens n'ont jamais pleuré ces morts mais pleurent aujourd'hui leur assassin, qui n'a rien récupéré d'autre que ce qu'il a semé.

Cette vision de l'histoire et la responsabilité de Rabin dans les attentats qui ont suivi les accords d'Oslo sont très discutables.
Les critiques que mon frère et moi recevons sont toutes plus stupides les unes que les autres car elles viennent toutes de gens qui n'ont pas montré de vergogne quand il s'est agi de faire de cet assassin un Premier ministre. Ces critiques ne viennent pas de gens qui sont, comme moi et mon frère, par principe, opposés au meurtre. Leurs manifestations comme celle du mois dernier en hommage à Rabin [ qui a rassemblé 30 000 Israéliens, ndlr] n'ont en réalité pas d'autre but que celui de soutenir le retrait israélien de Cisjordanie et de mettre ainsi Israël et son peuple en danger.

Depuis le début de l'entretien, vous parlez souvent au nom de votre frère. Vous semblez très proches l'un de l'autre. Comment vous définiriez votre relation ? Vous pouvez nous parler de votre enfance ?
Nous avons grandi à Herzliya dans une famille religieuse de 8 enfants. Mon frère et moi sommes très proches, comme si nous formions une seule et même personne. Nous étions inséparables pendant notre enfance, et nous avons toujours été heureux. Aujourd'hui, nous passons notre temps à discuter au téléphone et nous nous sommes vus en personne une demi-heure, il y a trois ans. En 2007, Yigal a eu un fils avec la femme qu'il a épousée en prison. Je représente aujourd'hui la figure du père pour cet enfant et je m'en occupe comme si c'était mon fils.

Comment s'est passé votre retour à la liberté ?
Mon retour à la liberté s'est bien passé. Après seize ans et demi en prison, dont la plupart en cellule d'isolement, je vois que beaucoup de choses ont changé dans le pays. Et pas forcément pour le mieux.Je fais désormais des études d'ingénieur et j'ai monté mon entreprise en tant que métallurgiste et soudeur. Je vis avec mes parents, je gagne confortablement ma vie et je reçois beaucoup de témoignages de sympathie. On m'invite à des événements, je n'ai pas de problèmes pour rencontrer des femmes et je ne me sens pas du tout rejeté. Les gens préfèrent rester discrets, mais beaucoup me soutiennent et comprennent ce qu'on a fait.

OK, au revoir Hagai. RIP Yitzhak Rabin.

@GlennCloarec

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