L'architecture futuriste s'enracine aussi en Géorgie

Rena Effendi a photographié la dégénération progressive de la ville de Batoumi.

|
mai 28 2014, 8:00am

Photos : Rena Effendi/INSTITUTE

Rena Effendi est une photographe de 36 ans basée au Caire et originaire de Bakou, la capitale de l’Azerbaïdjan. La quasi-totalité de son travail relate les effets produits par la course au pétrole dans le Caucase sur les populations qui y résident. En 2009, elle a publié aux éditions Schlit un premier livre rétrospectif contenant une grosse somme issue de ces travaux : Pipe Dreams : A Chronicle of Lives Along the Pipeline, avant de publier Liquid Land l’année dernière. Ses photos figurent également dans plusieurs revues telles que 6 Mois, Raw Magazine, le Sunday Times, National Geographic ou Zeit Magazine.

Dernièrement, elle a passé du temps à Batoumi, la deuxième plus grande ville de Géorgie, flanquée sur les bords orientaux de la mer Noire. Son séjour dans cette vieille ville côtière, balafrée par les constructions de buildings et l’afflux d’investisseurs internationaux, a abouti sur une série de photos reflétant une nouvelle réalité dans le Caucase : la défiguration des villes et la transformation de celles-ci en d’immenses zones faites de verre et de plastique. Je lui ai posé des questions sur ce qu’elle avait retenu de son passage dans le Blade Runner de la vraie vie.

VICE : Qui vit dans ces nouveaux bâtiments érigés à Batoumi ? La ville a l’air de ressembler à une parodie de film de science-fiction.
Rena Effendi :
L’architecture de Batoumi aujourd’hui est confuse en tous points. C’est une ville en crise. Cette confusion se ressent dans sa démographie, mélange de vieux habitants planqués dans leur cour, d’émigrés revenus chez eux et ayant retrouvé leur ville transformée en parc d’attractions, de petits entrepreneurs turcs, de touristes du Caucase, d’investisseurs opportunistes et de jeunes gens du coin désenchantés et maussades, n’ayant envie que d’une chose : fuir.

OK. À quoi ressemblait le centre de Batoumi avant sa reconstruction ?
Je suis venue pour la première fois à Batoumi en 2007, à l’occasion d’un reportage en Géorgie – je devais documenter le construction d’un pipeline reliant Bakou en Azerbaïdjan, Tbilissi en Géorgie et qui continuait jusqu’à Ceyhan en Turquie, dans la mer Méditerranée. Même si Batoumi n’est pas directement sur le passage de l’oléoduc, il s’agit d’un port important en Géorgie – et déjà à l’époque, on pouvait voir les prémisses d’une transformation grotesque.

Le centre de Batoumi s’est toujours caractérisé par une architecture de type européenne, napolitaine presque : une ville en bordure de mer un poil soporifique, avec des palmiers et de petites allées. C’était une sorte de Rivera oubliée, échouée quelque part sur la mer Noire. Le Batoumi d’aujourd’hui en revanche est un mirage, inventé de toutes pièces par son ancien président Mikheil Saakachvili – qui est une sorte de magicien d’Oz qui s’est servi de Batoumi comme de son parc d’attraction personnel.

C’est lui qui a investi dans la reconstruction ?
Saakachvili et ses amis ont en effet été les premiers investisseurs. L’affaire s’est ensuite répandue et d’autres investisseurs internationaux ont été entraînés dans ce nouveau « boom » de Batoumi. Quelques-uns venaient du Golfe, beaucoup de Turquie, d’autres d’Azerbaïdjan, puis Donald Trump est arrivé – il est en train de construire une tour là-bas. J’ai entendu dire que les oligarques du pétrole d’Azerbaïdjan s’étaient acheté des suites à la pelle à l’hôtel Kempinski de Batoumi.

Pour ma part, j’ai été impressionnée par le faste de l’hôtel qui m’hébergeait. Je dormais au Radisson Blu, entourée de businessmen. Je me demande toujours quand cette bulle créée de toutes pièces finira par exploser.

Comment décrirais-tu Batoumi aujourd’hui, comparée aux autres villes géorgiennes ?
La plupart des villes de Géorgie que j’ai visitées étaient en morceaux. Tbilissi, la capitale, est détruite de la façon la plus charmante, photogénique qui soit. Mais lorsque je suis revenue à Batoumi, en 2012, j’ai été déboussolée. Le Batoumi d’aujourd’hui est rempli à ras-bord de grands panneaux de verre lustrés et de sculptures ultra kitch ; on peut comparer ça à un lifting raté. Ça a rendu la ville plus désespérée, plus triste encore. Ça l’a aussi semble-t-il réveillée de sa douce somnolence : aujourd’hui, les rues sont bondées, et ce jusque tard dans la nuit.

Quel sentiment général se dégage du Batoumi d’aujourd’hui ?
C’est un mélange de nostalgie d’un temps révolu et de peur d’une destruction à venir. Lors de ma première visite en 2007, j’ai rencontré une famille originaire d'Ajaria dont les membres venaient de quitter leur maison en montagne à cause d’un éboulement. Ils squattaient donc un bâtiment en construction à côté de la plage, en attendant mieux. En réalité, cette habitation temporaire était un hôtel dont la construction avait été abandonnée ; ils pensaient que la situation en resterait là, mais c’était en réalité leurs dernières heures là-dedans. Des investisseurs géorgiens venaient de racheter le bâtiment et étaient sur le point de le démolir pour rebâtir par dessus un nouvel hôtel. Aucune habitation de fortune ne leur était proposée en retour, on les renvoyait à la rue avec une minuscule compensation.

J’ai vu plusieurs familles se faire évacuer ici et là dans la ville. Je me souviens de cette femme assise sur un tapis enroulé devant ce qui était jusqu’alors sa maison. Sa vie était empaquetée dans plusieurs petits sacs – une chaudière électrique, un miroir, quelques sacs plastiques contenant de la nourriture et des produits de première nécessité. La tension était lisible sur tous les visages : ils passaient leurs 30 dernières minutes chez eux. Mais en même temps, ils avaient l’air presque heureux de rencontrer leur destin. Batoumi est un peu comme ça aujourd’hui : la ville attend son destin en silence, espérant des jours meilleurs.

Que pensent les habitants des changements architecturaux à l’œuvre dans leur ville ?
Un jour, j’ai rencontré ce charmant duo de vieilles femmes qui habitaient la ville depuis toujours. Elles marchaient sur le boulevard de la plage, nouvellement pavé, pour y respirer le bon air de la mer que leur avait conseillée leur médecin traitant. Elles avaient l’air en parfait désaccord avec ce qui les entourait. Quand je leur ai demandé ce qu’elles pensaient de la ville aujourd’hui, elles ont simplement haussé les épaules. Tant qu’elles pouvaient faire leur aller-retour le long de la plage, elles se fichaient pas mal de passer devant l’énorme symbole « @ » en bordure de mer ou les ridicules fontaines fraîchement bâties. L’air était toujours le même, le soleil aussi, et les chaises en plastique alignées le long des parasols Coca-Cola ne changeaient en rien leur représentation de la plage de Batoumi – cet endroit pluvieux, tiède et beau qu’elles connaissaient depuis toujours.

Ce ravalement de façade est-il endémique dans les villes côtières de la région ?
Je ne pourrais pas parler de la région dans son entier, mais je peux la comparer à ma ville d’origine, Bakou. Bakou est une sorte de Batoumi sous stéroïdes, hébergeant encore plus d’argent et plus d’ambition. J’habite Le Caire aujourd’hui mais quand je reviens, je m’aperçois que je ne reconnais plus la ville où j’ai grandi. Le dernier ravalement de façade en date correspond à l’Eurovision 2012, lorsque l’Azerbaïdjan était organisateur. Je trouve ça fou qu’une pop song ait le pouvoir de détruire un quartier entier – ils y ont construit une salle de spectacle à ciel ouvert pouvant accueillir 25 000 personnes.

Où que j’aille à Bakou aujourd’hui, je me sens suivie par les Tours des Flammes, ce gratte-ciel énorme construit par des robots, censé représenter les Langues de feu de l’Ancien Testament mais qui ressemble plutôt aux cornes du Diable lui-même. On peut les voir de partout dans la ville, perchées sur une colline et constamment éclairées par des lumières psychédéliques. Au lieu de représenter les progrès économiques du pays, je trouve au contraire que ces tours ne font que mettre en lumière toutes les choses que le gouvernement a ratées, toutes les disparités sociales existantes en Azerbaïdjan.

J’ai trouvé que beaucoup d’humour se dégageait de tes photos de Batoumi. Était-ce une manière de montrer l’absurdité de tout ce renouveau architectural ?
Non, je n’aime pas me moquer des gens ou des endroits que je prends en photo. J’essaie toujours de me focaliser sur l’humanité. J’observe une scène et je cherche à me connecter à elle, spirituellement je dirais. Ce qui m’a touchée à Batoumi, c’est ce clash des personnalités qui se sont retrouvées là – il y a peut-être quelques éléments humoristiques, certaines scènes peuvent paraître absurdes, pourtant je me suis rendu compte que j’avais été vraiment charmée par cette ville. J’ai été marquée par sa fragilité.

Plus de VICE
Chaînes de VICE