Le roi des pickpockets

L'Escargot est une légende vivante pour les malfaiteurs de Juárez, au Mexique.

|
10 Février 2014, 4:48pm


José alias « l'Escargot » alias le « roi des pickpocket » pose devant la soupe populaire où il travaille aujourd’hui. Photos : Alejandro Bringas.

L'Escargot est le meilleur pickpocket de Juárez. Dans ses glorieuses années, il a dérobé sans relâche les portefeuilles des politiciens de Sonora, des officiers de la police fédérale de Durango et des flics en civil chargés de l’arrêter à Mexicali. Si rien que la moitié des histoires qu’il raconte sont vraies, c'est le meilleur pickpocket du Mexique, bien qu’il soit difficile de l’affirmer avec certitude. Il n'y a aucun moyen de quantifier les exploits des auteurs de ces menus larcins, il n'existe pas non plus de Hall of Fame pour les pickpockets, mais il fut un temps – d'après ce qu'il raconte – où l'Escargot était tellement respecté par la police qu'ils ne l'ont plus dérangé dans ses petites affaires.

J'ai découvert l'existence de l'Escargot quand j'ai commencé à m'intéresser aux pickpockets – leur histoire, leur éthique, leur art consistant à voler sans violence. J'ai posé des questions aux individus en lien avec le monde criminel pour savoir à qui je devais m'adresser, et tous – des anciens flics aux vendeurs de DVD piratés dans la rue – m'ont répondu que je devais aller voir l'Escargot, qu'ils appelaient aussi le « roi des pickpockets ».

Je l'ai traqué et j'ai découvert qu'il était à la retraite. Cet homme à la peau sombre d'une cinquantaine d'années s'occupe aujourd’hui d’une soupe populaire à la frontière d'El Paso. Il reçoit toujours des cadeaux de la part de ses vieux amis – des flics et des gangsters – et est toujours entouré de petits voleurs qui apprécient de côtoyer sa grandeur tout en espérant apprendre quelques tricks. Il n'y a pas longtemps, je me suis rendu dans son village pour le rencontrer.

Nous nous sommes assis autour d'une longue table en plastique, le seul meuble de la salle à manger de la soupe populaire. L'endroit peine à survivre avec les dons et la nourriture récupérée dans les poubelles. L’endroit respire la pauvreté – une odeur de nourriture moisie règne, et la porte est en voie de putréfaction. En hiver, ils recouvrent la porte d’entrée avec des couvertures pour empêcher que l'air froid ne s'engouffre à l'intérieur.

Tandis que l'Escargot me parlait, une poignée d'hommes assis autour de la table avec nous tendaient prudemment l'oreille pour écouter ses histoires. Le vrai prénom de l'Escargot est José (il a accepté l'interview à condition que je ne dévoile pas son nom de famille). Son surnom lui vient de son père, voleur, comme lui, avec des cheveux bouclés et une dégaine d'escargot. José a hérité de la coiffure de son vieux et de son talent pour dérober les objets de valeur dans les manteaux et sacs des gens.

José m'a expliqué qu'il avait commencé à voler à l’adolescence, au milieu des années 1970, et qu'à l'époque, il bossait souvent en équipe. « Parfois on travaillait seul, quelquefois à deux, parfois même à quatre, en fonction du job, m'a t-il raconté. L'un de nous s’occupait de distraire la “proie” : c'était un poste stratégique. Un autre faisait l'ombre : il devait couvrir l'opération en détournant l'attention de la police. Le suivant était en charge de l'action directe – du vol. Le dernier veillait sur l'ensemble de l’opération. »

José m'a raconté qu'il dérobait jusqu'à 10 000 pesos (soit environ 570 euros) en une journée, et qu'il ne dépensait jamais cet argent pour célébrer ses réussites, dans la mesure où il pouvait aussi facilement voler des bouteilles de whisky : à peu près tout devient gratuit lorsque vous avez les mains lestes. Quand José se faisait prendre, il rendait l'argent ou les objets de valeur à ses victimes et foutait le camp avant que la police ne débarque.

Il n'y a pas de code d'honneur parmi les voleurs, ou du moins ceux avec qui traînait José. José empochait plus de la moitié du butin en piochant dans les portefeuilles des victimes et ne distribuait qu'une petite partie de l'oseille à son équipe lors de la paie. « Il n'y a pas de rapports d’honnêteté entre nous, a t-il dit. On essaie tous de s'arnaquer mutuellement, c'est pourquoi on se bat et on s'entretue. »


José étale le contenu de son portefeuille, qu'il garde en toute sécurité dans la poche arrière droite de son pantalon.

Les aspirants Escargots se sont rapprochés de nous à mesure que José racontait son histoire. Il leur a ordonné de déguerpir, mais l'un d'eux lui a demandé de raconter « l'histoire des quatre boutons ».

Jose a émis un gloussement. « Une fois, j’étais dans une gare routière. J'ai dû ouvrir le manteau d'un homme, passer ma main sous son chandail et déboutonner quatre boutons pour pouvoir prendre l'argent ». Il m'a ensuite raconté qu'il s'était enfui peinard avec l'oseille – il s'en tirait bien dans toutes ses histoires.

Une autre fois, on l’avait arrêté après le vol de l'arme à feu d'un capitaine de police de Juárez. Le policier lui avait demandé comment il avait fait. « Je lui ai dit : “Je ne peux pas vous le dire.” Il a ensuite essayé de me menotter. J'ai réussi à m'échapper avec son portefeuille à la main. Alors je lui ai dit : “Commandant, regardez, j'ai votre portefeuille. Vous voyez, c'est comme ça que nous faisons, je ne peux pas vous l'expliquer avec des mots.” »

José a toujours eu une relation assez symbiotique avec la police. Certes, ils l'arrêtaient de temps en temps – il ne se souvient plus combien de fois il a été envoyé en prison – mais une fois qu'ils ont commencé à le connaître, José s’est retrouvé en mesure d’acheter sa liberté en échange d'un bracelet en or ou d'une montre. La police locale était probablement plus concernée par le taux astronomique d'assassinats à Juárez, les guerres violentes entre les cartels de drogue et l'épidémie d'enlèvements, que par des pickpockets « inoffensifs » comme José.

José opérait à Juárez, mais il a voyagé partout au Mexique pour le travail – les voleurs qui ne se faisaient pas choper avaient tendance à beaucoup bouger : « On partait jusqu'à Chihuahua, on y restait deux jours, ensuite on partait à Durango, de là on allait à Mazatlàn, puis de Mazatlàn on se rendait à Guadalajara, m'a-t-il expliqué. Ensuite, on partait pour Mexicali – on y restait une semaine, le temps de se remplir grassement les poches en volant des passeports. »

Sa femme l'accompagnait lors de ses voyages. Elle aussi était une voleuse ; ils rentraient tous les deux dans les magasins et en pillaient les étagères, et elle cachait les marchandises sous sa jupe. Une fois, en pleine virée à Mexicali, ils ont remarqué qu'un jeune homme les suivait. Quand il les a suivis à l'intérieur d'un bus, l’épouse de José lui a suggéré de voler son portefeuille, pour voir si c'était un flic.

José et son escadron se sont mis en position. Ils ont feint de voler un autre passager, et quand l'agent s'est approché pour les arrêter, José lui a volé son portefeuille à la place. « Pauvre flicaille. Il était désorienté, il s'attendait à ce qu'on vole quelqu'un, mais c'était déjà fait et la cible c'était lui, et il ne s'était rendu compte de rien. Il s'est levé et a essayé de sortir son badge, mais il n'a pas pu le trouver. Il est sorti du bus, honteux. »

Le talent de voleur de José a fait de lui un homme riche. José possédait des maisons à Juárez et employait des domestiques pour le servir, mais il n'était pas heureux. Il est devenu toxicomane et agressif. Il a essayé plusieurs fois de poignarder sa femme avec « tout ce qui se trouvait à portée. Des fourchettes, des couteaux, des crayons. Pauvre femme, c'était le bordel dans ma vie », m’a-t-il dit en baissant les yeux, comme un enfant qui comprend qu’il a commis une grosse bêtise.

À la fin des années 1980, José touchait le fond. « Un jour, ma femme a décidé de me quitter, et j'ai tout perdu : elle, mes deux maisons et ma fille. Je me suis retrouvé à la rue, j'avais même perdu le goût de voler les gens. Je me camais tous les jours – de l’héroïne. » José a vécu dans la rue pendant une dizaine d'années jusqu'à ce qu'il rencontre le prêtre qui s’occupait de la soupe populaire. « Il m'a sauvé la vie, m’a affirmé José. Il a fait entrer Jésus dans ma vie. »

Aujourd'hui José file doux. C'est un malfaiteur légendaire qui a trouvé le Seigneur, un récit édifiant tout droit sorti d'un cours de catéchisme sur le pardon de Dieu. Cela n'empêche qu'il a une certaine lueur dans ses yeux quand il parle de son bon vieux temps de brebis égarée.

« Est-ce que je vous ai dit que j'avais réussi à voler un conseiller municipal dans un meeting politique et une dizaine d'autres personnes qui se trouvaient là-bas ? m'a t-il demandé. Je n'ai même pas eu besoin d'aide. C'est plus facile à faire quand il y a un beaucoup de gens autour. Le conseiller municipal n'avait qu'un billet de 50 pesos au milieu d'un tas de cartes de crédit et de cartes d'identité. Tout ce travail pour rien ! Je me suis approché de lui [avec son portefeuille] et je lui ai dit : “Est-ce le vôtre ?” Il m'a répondu que oui, alors je lui ai dit : “S'il vous plaît, la prochaine fois, mettez plus de liquide à l'intérieur.” Il ne m'a rien répondu. »