Nazaré, le monstre portugais
Courtesy WSL
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Nazaré, le monstre portugais

Longtemps réservé aux surfeurs tractés par un jet-ski, le célèbre spot de Nazaré voit de plus en plus de pros s’élancer sur ses énormes vagues à la simple force de leurs bras.
11 mai 2017, 7:13am

« Dès qu'on voit quelque chose de nouveau dans le surf de grosses vagues, ç__a crée autant de ferveur que de rejet », déclare Sebastian Steudtner au volant de sa Mercedes dans le centre-ville de Nazaré, une petite ville portuaire à deux heures au nord de Lisbonne, célèbre dans le monde entier pour ses énormes vagues. En 2011, Garrett McNamara y a établi le record du monde en s'élançant sur une vague d'une hauteur de près de 24 mètres. Certains y auraient néanmoins surfé des vagues de plus de 30 mètres.

Ces dernières semaines, le village était essentiellement peuplé de vidéastes et de surfeurs qui souhaitaient être le réalisateur ou la vedette de la prochaine vidéo virale de surf. Steudtner faisait partie de cette deuxième catégorie. Né et élevé en Allemagne, c'est un outsider du monde du surf. Initialement windsurfeur pro, il a commencé à se lancer sur les grosses vagues de Jaws en tow-in - du surf tracté en jet-ski, ce qui permet de se lancer sur des vagues trop grandes et trop rapides pour être prises à la force des bras - avant de se mettre finalement au surf à la rame. Il a depuis déménagé à Nazaré, où il espère ajouter à son palmarès de nouveaux TAG Heuer XXL Biggest Wave Awards - titre qui récompense les surfeurs de grosses vagues et qu'il a déjà remporté à deux reprises.

« Initialement, Nazaré était un spot de tow-in__, et non un spot o__ù on se lance à la rame », explique Steudtner. Si le surf en tow-in est devenu populaire grâce à des icônes comme Laird Hamilton et qu'il a permis de pousser un peu plus les limites du surf, la pratique reste toujours mal vue par les puristes. « Les images des vagues prises en tow-in ont été diffus__ées partout. Nazaré attire les journalistes. C'était le genre de surf qui revenait en permanence dans les médias, alors les gens se sont mis à détester ç__a, et j'étais l'un d'eux. »

Steudtner n'était pas le seul. Alors que les vidéos de Nazaré se propageaient et que les records explosaient, beaucoup de surfeurs sont restés sceptiques ou ont même méprisé cette vague de Nazaré.

« Pour être honnête, il ne faut pas de compétences extraordinaires pour pouvoir se lancer dans la vague [de Nazaré] en tow-in. En revanche, quand c'est très gros, y aller à la rame est effrayant et très technique », explique Shane Dorian, une autre figure du surf de grosses vagues. Dorian a concouru durant 11 ans sur le World Tour avant de se consacrer uniquement aux grosses vagues. Ses exploits à Nazaré, où il se lançait à la rame dans des conditions dantesques, ont permis aux puristes de changer d'opinion concernant le spot portugais.

Nazaré. Photo WSL

Nazaré a d'abord été considéré comme plus adapté pour le tow-in, étant donné que sa vague est moins creuse que Mavericks, en Californie, ou que Jaws, à Hawaï. Plus une vague est plane, plus il est important pour le surfeur de prendre de la vitesse afin de se lancer dessus. Étant donné la taille de la vague de Nazaré et ses caractéristiques, une tractation en jet-ski semblait nécessaire pour les grosses sessions. Cependant, ces dernières années, avec une sophistication du shape des guns - le modèle de planche que les surfeurs de gros utilisent - et l'apparition d'équipements de sécurité comme les vestes gonflables, les surfeurs de l'élite ont pu commencer à se lancer à la rame dans des vagues précédemment considérées comme hors-normes.

Le 20 décembre dernier, la World Surf League y a organisé pour la première fois un évènement, le Nazaré Challenge. Le contest a réuni les meilleurs surfeurs à la rame face à une houle de plus de 12 mètres ainsi que de nombreux jet-skis et bateaux de secours prêts à leur venir en aide.

« Nazaré est unique pour de nombreux facteurs. Mais, surtout, c'est un énorme beachbreak », explique Dorian. Le spot est situé à l'extrémité du canyon de Nazaré, un canyon sous-marin d'une centaine de kilomètres qui peut atteindre une profondeur de 5 000 mètres. La forte houle s'engouffre dans un entonnoir jusqu'à atteindre la plage de Nazaré, ce qui se traduit par la formation de la vague la plus constante au monde. Nulle part ailleurs il est possible de surfer d'aussi grosses vagues aussi souvent. Pourtant, le spot est loin d'être parfait.

Damien Hobgood en plein vol à Nazaré. Photo WSL

En effet, les mêmes configurations géologiques qui créent les conditions uniques de Nazaré rendent la vague particulièrement difficile pour les surfeurs. Sur la plupart des spots de grosses vagues, le peak – l'endroit où les vagues cassent et d'où on s'élance sur sa planche – est bien délimité, grâce aux houles qui se brisent contre un récif. Dans ces cas, un canal situé de chaque côté du peak permet de remonter au line-up – là où on attend que les vagues arrivent – à la rame ou de rejoindre un jet-ski qui peut nous y ramener. Étant donné que la houle de Nazaré se brise contre un gigantesque banc de sable sous-marin, la zone où les vagues cassent est immense et change en permanence, et il n'y a donc pas de zones où l'on peut trouver refuge.

« Revenir au peak après avoir surfé une vague ou être tombé est presque impossible [seul] », affirme Dorian. Ainsi, les scooters des mers sont présents afin d'y conduire les surfeurs. Néanmoins, la manœuvre peut s'avérer plus risquée que sur d'autres spots. « Parfois, quand il y a de grosses conditions, il peut être difficile de revenir au peak et, lorsque vous conduisez le jet-ski, vous pouvez facilement perdre le contrôle avec toutes les vagues qui cassent à proximit__é. »

Se retrouver pris au piège de plusieurs tonnes d'eau était un rite de passage pour tous les surfeurs qui ont participé au Nazaré Challenge.

McNamara sur un jet-ski à Nazaré. Photo Mercedes

Le vétéran nazaréen et recordman mondial Garrett McNamara a été confronté à cet important défi qui a bien failli avoir des conséquences fatales pour un surfeur.

Lors de la compétition de décembre, toujours en convalescence depuis une blessure de janvier 2016, McNamara conduisait un jet-ski afin d'apporter un éventuel secours aux surfeurs, de les conduire loin de la zone d'impact ou de retourner au line-up. À un moment donné, avec Damien Hobgood à l'arrière, alors qu'il remontait au large, il n'est pas parvenu à aller assez vite pour éviter d'être emporté par une vague.

L'homme, Hobgood et leur engin ont alors été pris dans une énorme machine à laver. Il n'y avait rien à faire et nulle part où aller. Pris dans la vague, le jet-ski a bien failli heurter de plein fouet Hobgood, éliminé en demi-finales.

À la fin du contest, environ un quart des surfeurs ont dû passer par la tente des secouristes, voire aux urgences : par exemple, Nic Lamb, qui a terminé troisième, a été victime d'une commotion cérébrale. Si l'Australien Jamie Mitchell a quant à lui passé beaucoup de temps sous l'eau, il a réussi à s'en sortir indemne et à remporter la compétition.

Avec les évènements survenus et la couverture médiatique de l'évènement, celui-ci semble avoir été un succès. Mais malgré tout, la polémique chez les professionnels et les journalistes surf continue. Il ne s'agit plus de remettre en question la qualité de la vague, mais de répondre à cette question : la vague est-elle appropriée pour y organiser une compétition ?

Selon le surfeur sud-africain Grant "Twiggy" Baker, qui a réagi sur Instagram, « la vague de Nazaré est phénoménale. Elle est aussi stimulante et belle que toute grande vague [qu'il a] pu surfer, mais les dangers qu'elle recèle semblent [donner encore plus de saveur à] la récompense », a-t-il écrit.

Même Peter Mel, le commissaire du Big Wave Tour, a laissé entendre que les plus grosses vagues n'étaient pas forcément les meilleures pour organiser un contest de qualité : « Si c'est trop gros, il s'agit de vagues que l'on peut prendre uniquement en tow-in, a-t-il déclaré. La barrière est néanmoins quasiment franchie avec ces énormes vagues prises à la rame. »

Une chose reste sûre : quand les vagues atteignent des tailles records, comme à Nazaré, les meilleurs surfeurs seront toujours présents au rendez-vous, avec le monde entier pour spectateur.