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Life

Le naufrage de l’« Estonia » et quelques leçons de survie

Lorsque le navire a sombré en 1994, seule une personne sur sept a réussi à s'en sortir. Mais selon les psychologues, la survie n’est pas qu'une question de chance.
Sandra  Proutry-Skrzypek
Paris, FR
9.3.21

Paul Barney était presque endormi quand il a entendu un bruit métallique. Ce n'était pas un bruit fort, mais la manière dont il s'est répercuté à travers la superstructure du navire lui a fait ouvrir les yeux. Il était allongé sur un matelas à roulettes, entouré d'autres personnes, dans le restaurant fermé. Pas d’autre bruit. L’Estonia était un grand navire moderne. Il n’y avait sûrement pas de quoi s’inquiéter. 

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Mais après avoir repris quelque peu ses esprits, il a remarqué que le sol était incliné, juste assez pour provoquer une agitation dans la salle à manger. « C'est à ce moment-là que l’alarme a commencé à retentir », se souvient Paul. 

C'était le 28 septembre 1994 et l’Estonia effectuait son trajet habituel de l'Estonie à la Suède à travers la mer Baltique. Constitué de neuf ponts, le ferry comprenait des restaurants, des bars, des chambres, une piscine, un casino et un cinéma. Il y avait 989 personnes à bord cette nuit-là. Paul fait partie des rares survivants. 

Il ne le savait pas à l'époque, mais une écoutille, une grande ouverture rectangulaire destinée au chargement et au déchargement des marchandises, s'était ouverte dans la proue du navire. L'eau avait commencé à s’infiltrer dans le pont-garage et faisait pencher le navire sur le côté. Alors que les meubles glissaient dans la salle à manger, Paul Barney a compris que quelque chose n'allait pas et s'est mis à l'œuvre, même s'il n'était pas sûr de ce qu'il fallait faire. « J'ai commencé à mettre mes bottes, avant de réaliser qu'elles ne serviraient absolument à rien dans l'eau et qu’elles me gêneraient plus qu’autre chose. »

Finalement, Paul a réussi à bloquer la porte entre le restaurant et la terrasse extérieure, afin de ne pas être coincé dans la salle à manger. Puis, lorsque le bateau s'est retourné, Paul l'a chevauché comme une planche de surf jusqu'à ce qu'il soit finalement au sommet de sa coque. De là, il s'est dirigé vers un radeau de sauvetage, où une équipe de secours l'a trouvé le lendemain matin : épuisé, en hypothermie, mais toujours vivant.

Profession : pilote d'avions dans des ouragans

Paul était alors un architecte paysagiste de 35 ans, originaire de Reading, au Royaume-Uni. Il n'avait jamais vécu une situation comme celle-ci auparavant, et pourtant, il a pris les bonnes décisions au bon moment. Au total, 137 personnes ont survécu cette nuit-là, et Paul s'en est sorti en bien meilleure forme que beaucoup d'autres. 

À première vue, tous les survivants avaient le même profil que Paul. Ils étaient relativement jeunes et en bonne santé, avec une capacité inhabituelle à rester calme sous la pression. Ce même profil apparaît dans de nombreuses situations de crise dans le monde entier. Les personnes qui semblent fortes, détendues et confiantes dans la vie de tous les jours s'effondrent parfois en cas de danger imminent, tandis que les plus modestes passent parfois à l'action.

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Alors, quelle est la science derrière l’instinct de survie ? Pourquoi certaines personnes s'en sortent-elles en cas de catastrophe alors que d'autres se figent et paniquent ?

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« Je pense que j'ai passé environ deux ans et demi à travailler sur ce sujet et je n'ai trouvé aucun trait de personnalité spécifique qui permettrait de reconnaître un survivant », explique le Dr John Leach, chercheur principal en psychologie de la survie à l'université de Portsmouth. Selon lui, la survie n'est pas une question de génétique, de force, d'agilité, de personnalité ou même de sexe. C'est plutôt un produit de l'expérience et de la préparation. Si vous savez où se trouve votre gilet de sauvetage, vos risques de noyade sont nettement réduits. 

Il explique que sur le plan neurologique, ça se tient. Normalement, lorsque vous êtes en situation de danger, votre cerveau éteint certaines parties du cortex préfrontal associées à la planification de l'avenir. Cela lui permet de canaliser l'énergie vers des zones associées à des réponses immédiates, comme le ganglion de la base. « Et c'est là que l'on commence à parler de réponse combat-fuite, bien que l'on ait tendance à négliger la réaction initiale, qui est de se figer

L'expérience crée des voies neuronales dans le cerveau qui peuvent se mettre en marche lorsque d'autres zones se ferment. Ainsi, si vous avez de l’expérience et que vous vous retrouvez dans une situation comme celle d'un navire qui coule, votre première réaction n'est pas de vous figer, mais plutôt d'agir en fonction de ladite expérience.

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Selon John, les personnes qui survivent dans les situations de crise ont souvent vécu des événements dans leur passé qui ont nécessité des réactions similaires. À titre d'exemple, il décrit des prisonniers de guerre britanniques qui ont réussi à s'en sortir simplement parce qu'ils avaient fréquenté un pensionnat, ce qui leur avait permis de se préserver en groupe. 

John poursuit en disant que l'expérience permet également au cortex préfrontal de se mettre en marche en quelques minutes, plutôt qu'en quelques heures, ce qui est essentiel à la planification dans la phase qui suit l’impact d'une catastrophe. Mais l’expérience ne garantit pas nécessairement la survie. La résilience émotionnelle et l'adaptabilité sont tout aussi essentielles pour survivre.

En 1991, John a rencontré un groupe de survivants qui avaient passé 13 jours dans le nord du Canada à la suite d'un accident d'avion. Cinq d'entre eux étaient morts, mais seuls deux d'entre eux étaient blessés. Les autres avaient abandonné.

John appelle ce phénomène le « give up itis », littéralement « abandonnite », et l’a défini en 2018 comme un mécanisme d'adaptation passif qui conduit à un déséquilibre de la dopamine qui affecte les zones du cerveau associées à la planification, aux émotions et à la prise de décision). En d’autres termes, certaines personnes entrent dans un état d’apathie extrême après avoir perdu espoir. À l’inverse, d’autres peuvent aller de l'avant parce qu'elles ont une raison de vivre. 

Paul Barney explique qu'il « n'en avait pas terminé avec la vie » et que son objectif était donc de survivre. En ce sens, la question n'est pas de savoir pourquoi certaines personnes survivent, mais plutôt, comme le dit John, « pourquoi certaines personnes meurent-elles alors qu'elles auraient pu ne pas mourir ? » 

Au cours des trois décennies qui ont suivi le naufrage de l’Estonia, Paul en est venu à considérer l'événement comme « une expérience solide et enrichissante ». Mais cela lui a également permis d'éprouver de l'empathie pour toute personne en danger de mort, une capacité que, selon lui, très peu de gens possèdent.

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