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Motherboard

Il est grand temps de pardonner la fin de Lost

Six ans après la diffusion du dernier épisode de la série, on peut peut-être en reparler sans s'insulter. Peut-être.

par Giulia Trincardi
25 Mai 2016, 5:00am

Images via Lostpedia

Cela fait exactement six ans que le dernier épisode de Lost a été diffusé pour la première fois sur ABC. Je me souviens de ce jour comme si c'était hier : je m'étais levée au beau milieu de la nuit pour le regarder en même temps que les Américains et pleurer toutes les larmes de mon corps devant un final qui, pour tout le monde sauf moi, s'est avéré être l'expérience la plus décevante de l'histoire du divertissement made in USA.

Entendons-nous bien : je ne pense pas que le final de Lost est un bon final. Mais je pense qu'il n'aurait pas pu être meilleur. Car en fait, l'idée même de donner une fin définitive (et explicative) à la série était une erreur. Lost n'aurait pas du avoir de fin, c'est tout.

Je vais tenter de vous expliquer pourquoi.

Lost a représenté une sorte de tournant dans l'histoire des séries TV, son mérite principal étant sans doute d'avoir fait prendre conscience aux producteurs de l'importance d'une écriture cohérente, même au détriment de la longévité de la série. Lost a révélé au monde le véritable potentiel d'une série bien écrite et dotée d'une narration linéaire et imperméable aux variations – et donc développée sur un nombre de saisons défini à l'avance – précisément parce que c'est là qu'elle a échoué. Dès la première saison, il était évident que Lost avait quelque chose d'innovant dans la manière dont elle bâtissait ses mystères, que nous avons découverts comme autant de poupées russes : à chaque saison, nous voyions apparaître un nouveau scénario qui renversait le statu quo, tout en conservant les éléments majeurs de l'intrigue générale et en en modifiant le sens. Des ennemis devenaient des alliés, et des détails étranges prenaient subitement un sens grâce à des révélations qui l'étaient encore plus.

Toutes les images via Lostpedia.com

Et pourtant, le renouvellement de la série dépendait du nombre de spectateurs, ce qui a contraint les auteurs et les producteurs à étaler l'histoire quand on le leur demandait, tout en cherchant à développer les intrigues mises en place lors de la première saison en sachant que la série pouvait très bien s'arrêter plus tôt que prévu. Depuis Lost, et sans doute en partie grâce à Lost, on a compris tout le potentiel que pouvait avoir une série capable de raconter une histoire de façon magistrale sur une longue durée. D'autres séries y sont parvenues depuis, comme Breaking Bad ou Fringe, elle aussi produite par JJ Abrams.

Mais Breaking Bad n'est pas une série de science-fiction, et c'est bien cela l'autre grand défi que Lost s'était lancé par rapport aux séries qui l'avaient précédée : présenter au grand public une quantité de concepts philosophiques, scientifiques et religieux sans précédent.

Dans la première saison, les survivants du vol Oceanic 815 Sydney-Los Angeles doivent s'adapter au fait qu'ils se sont écrasés sur une île au milieu de nulle part et trouver un moyen de survivre, tout en ayant affaire à des bruits inquiétants provenant de la forêt et à une population « autochtone » agressive et étrange rebaptisée « les Autres », ainsi qu'à des rencontres pour le moins étonnantes : cet ours polaire sorti de nulle part, ou encore cette scientifique française qui émet un signal de détresse depuis des années sans obtenir de réponse. Dès le départ, il se dégage une atmosphère surnaturelle de la série, qui en fait le modèle type de cette lignée de séries apparues depuis dans lesquelles la science-fiction tourne à l'ésotérisme.

L'île représente l'inconnu, l'incompréhensible, auquel s'oppose la rationalité humaine.

La dichotomie science/foi est l'un des thèmes principaux de la série, mais elle est traitée différemment de ce dont on a l'habitude. J'ai déjà évoqué la manière dont cette pensée binaire servait de substrat à la plupart des réflexions d'une autre grande série de science-fiction, X-Files. Pourtant, les deux séries sont très différentes : alors que la dynamique entre Mulder et Scully est pour ainsi dire classique – où l'athéisme est opposé à la religion occidentale par excellence, le christianisme -, le discours de Lost est bien plus nuancé, et la foi n'y est pas tant religieuse que spirituelle. L'île représente l'inconnu, l'incompréhensible, auquel s'oppose la rationalité humaine.

Ce n'est pas par hasard (et cela a toujours été l'un de mes détails préférés de Lost) que les personnages principaux portent des noms symboliques, empruntés à la philosophie jusnaturaliste (ce courant de pensée qui, aux 17ème et 18ème siècles, se préoccupait des rapports entre les hommes et la loi naturelle, et qui a introduit le concept de contrat social), à la littérature romantique et à l'histoire de la physique. Pensez donc à des personnages comme John Locke, Danielle Rousseau, Kate Austen, Desmond Hume et Daniel faraday : chacun d'entre eux joue un rôle spécifique dans la série, qui est lié à l'héritage historique de l'auteur dont il/elle porte le nom.

L'autre source d'inspiration majeure qui n'a pas été saisie par tout le monde et qui, à mon avis, est nécessaire pour comprendre et pardonner l'erreur qui est à l'origine de la fin de Lost, est littéraire. Lost est librement inspirée d'un chef d'œuvre de la littérature du début du 20ème siècle, Lost Horizon ("Horizon perdu" en VF), écrit par James Hilton en 1933. Ce livre raconte l'histoire de quelques personnages – un ambassadeur anglais, une bonne sœur, un escroc professionnel et un jeune soldat – dont l'avion est détourné et atterrit finalement dans les vallées du Tibet, dans un endroit hors du temps où les gens vivent selon une morale modérée, sous le regard attentif et détaché d'un lama extrêmement âgé. Il y est question de Shangri-La, archétype d'un monde perdu où le temps s'écoule différemment (exactement comme sur l'île de Lost) et les protagonistes se retrouvent à devoir répondre à une série de questions fondamentales sur l'existence, sur le destin de l'humanité (le livre prophétise un nouveau conflit international d'une ampleur dramatique) et sur les conséquences relatives des choix que l'on opère tout au long de la vie.

Le parallèle entre Lost et le roman en question est évident à plusieurs moments, même s'ils ont été passablement remodelés : le Lama a convoqué (lire : fait enlever) les personnages du livre car l'un d'entre eux peut devenir son successeur et faire face aux événements terribles qui se préparent, exactement comme le personnage de Jacob dans Lost a délibérément amené les passagers du vol Oceanic 815 sur l'île pour que l'un d'entre eux en devienne le gardien.

Si vous avez vu la fin de la série, vous savez déjà que ce n'est finalement pas Jack Shephard qui prend la place offerte (lire : imposée) par Jacob, mais Hurley. L'arc narratif de Jack est basé sur son rapport conflictuel avec l'île : il réussit à s'enfuir, mais sa perception du réel est tellement affectée par cette expérience qu'il lui est impossible de reprendre une vie normale. « We have to go back, Kate » est devenue l'une des répliques les plus célèbres de la série, qui symbolise parfaitement la perte du personnage : sa foi en l'île est un état d'illumination existentielle que Jack recherche et désire mais qu'il ne parvient pas à atteindre, en vérité, jusqu'à sa propre mort sur l'île.

C'est le même conflit qui anime le protagoniste d'Horizon perdu, qui refuse l'offre qui lui est faite d'une vie dédiée à la contemplation détachée de l'univers à Shangri-La car il ne peut se résoudre à abandonner ses amis. Le héros d'Horizon perdu fera de ce conflit, de ce bouleversement, la nature même de l'existence : la perte de la grâce est en elle-même une dimension de l'existence, qui le pousse à continuer à avancer.

Il y a une différence subtile entre les deux personnages : alors que le premier assume son propre choix, acceptant dès lors de vivre « entre deux mondes », Jack est littéralement tourmenté par son incapacité à s'abandonner, et c'est très clair dans cet ultime épisode qui a tant subi les foudres des fans : Jack est le dernier à entrer dans l'église où tous les autres l'attendent, pour la simple et bonne raison qu'il est le dernier à atteindre une forme de paix intérieure. Par ailleurs, Jack est le personnage à travers lequel, que nous le voulions ou non, nous vivons l'essentiel de l'expérience de Lost. Il est en quelque sorte notre avatar narratif, et c'est bien pour cela qu'il ne peut pas davantage se résoudre que nous au vertige de l'absence de sens de notre existence.

La seule alternative aurait été de laisser Lost en suspens, avec une fin ouverte et encore plus « décevante. »

L'autre versant de la dichotomie classique science/foi que Lost s'emploie à dynamiter, c'est évidemment l'opposition entre science positiviste et humanité prométhéenne. Certains des plus grands mystères de la série tournent autour des lois de l'électromagnétisme, des voyages dans le temps et de la mécanique quantique, mais toujours d'un point de vue existentiel. Dans Lost, la science n'est pas la réponse à tout, mais un moyen d'étudier et de créer le réel.

Desmond Hume, le personnage qui vit dans une trappe mystérieuse et qui est obligé d'entrer une série de nombres et d'appuyer sur un bouton toutes les 108 minutes, est l'incarnation même du conflit entre ce qui doit être et ce qui est. Tout comme le philosophe du même nom, qui a beaucoup écrit sur le déterminisme et le libre arbitre, Desmond est un personnage halluciné, persuadé que sa vie est déjà écrite et qui répète sans cesse et mécaniquement une action qui lui a été imposée et dont lui-même ignore les effets. Jusqu'à sa propre libération, Desmond vit en somme comme un hamster dans une roue, irrémédiablement poursuivi par les événements de son passé.

Mais suite à l'explosion de sa trappe et à sa libération subséquente, Desmond devient l'un des personnages-clés de la série, sa vie étant liée aux expériences du physicien Daniel Faraday : dans l'un des plus beaux épisodes de toute la série, « The Constant », Desmond, en proie à des flashbacks entre l'île et son existence passée, rend visite à Faraday à l'université d'Oxford, pour faire en sorte que les deux personnages deviennent chacun la constante de l'autre, et ainsi survivre à leur exposition à l'électromagnétisme de l'île. Faraday souffre lui de trous de mémoire, que l'île semble apaiser. Les deux personnages représentent deux aspects de notre rapport à la technique : un rapport mécanique et aveugle d'une part, où l'homme est assujetti à sa mission, mais aussi une forme de recherche acharnée et éternelle. La mort de Faraday, qui survient à l'intérieur d'un paradoxe temporel, symbolise d'une certaine manière l'incapacité de la science à tout expliquer.

Mais si nous en revenons à la métaphore que j'ai formulée au début de cet article et que l'île représente l'inconnaissable, alors aucune fin « explicative » n'aurait pu véritablement fonctionner : l'île n'est rien d'autre que les effets qu'elle a sur les personnages, dont elle détermine l'existence de manière irrémédiable.

Si l'île est effectivement l'archétype de l'inconnaissable, que la science et la religion tentent toutes deux de saisir pour échouer autant l'une que l'autre, le temps passé sur l'île est comme l'illumination offerte au héros d'Horizon perdu à Shangri-La : une prise de conscience ineffable qui transforme radicalement l'âme humaine. Les personnages de Lost partagent cette expérience, et peu importe ce qu'il advient de l'ogranisation Dharme, des Autres, de l'ours polaire et même de Jacob (dont la mort est comme celle de Dieu, l'aube d'un monde libre mais aussi brisé) : le cœur de l'intrigue, c'est cette expérience partagée, et en cela, le final de Lost – avec cette sorte de réunion larmoyante – fait sens : le seul moyen dont nous disposons pour affronter la perte de sens, c'est de partager cette angoisse avec d'autres personnes.

La seule alternative aurait été de laisser Lost en suspens, avec une fin ouverte et encore plus « décevante ». Mais il est absurde d'attendre une fin explicative d'une série dont l'essence même est d'évoquer l'absence de sens de l'existence. Peut-être maladroitement, Lost nous a rappelé qu'il n'y avait pas toujours une explication à tout, et que c'est justement cette incertitude qui nous pousse à avancer et à parcourir la Terre. Et rien que pour cela, c'est une très grande série.