Quinze jours 
dans les 
quartiers nord
Culture

Quinze jours 
dans les 
quartiers nord

Les dessous de notre documentaire « Marseille, le son des quartiers nord », diffusé sur VICELAND.
20.2.17

Photo : Le groupe marseillais Ghetto Phénomène nouvellement signé chez Def Jam France, en caisse. Toutes les photos sont de Melchior Ferradou-Tersen. 

Pour le tournage de notre documentaire Marseille, le son des quartiers nord, l'équipe et moi-même, présentateur de l'émission, sommes restés une quinzaine de jours à Marseille, dans les Bouches-du-Rhône. Déjà, il faut savoir un truc : Marseille ne ressemble qu'à Marseille. C'est sans doute plus proche d'une ville telle que Naples que de n'importe quelle ville française. Là-bas, environ 25 % des 855 000 habitants vivent sous le seuil de pauvreté, c'est-à-dire qu'ils gagnent moins de 800 euros par mois. Et cela n'influence en rien l'ambiance, lente et chaleureuse, que l'on retrouve des quartiers touristiques du centre et du Vieux-Port jusque dans les coins prétendument plus chauds. C'est-à-dire : là où l'on a filmé.

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On compte énormément de différences avec les autres grandes métropoles françaises. Marseille c'est un grand port, ouvert sur la mer Méditerranée, ce qui implique de fait un brassage de nombreuses cultures – italienne, corse, maghrébine, et d'Afrique subsaharienne – fondues en une seule. Les Marseillais ne quitteraient leur ville pour rien au monde. On trouve encore, à tous les niveaux sociaux, cette espèce de fierté liée à la ville, ou à des marqueurs culturels tels que l'OM – quoique les jeunes de 2016 ne supportent plus forcément de club de football en particulier. L'accueil est extrêmement bienveillant. Les gens que tu croises dans la ville se plaignent qu'on ne parle de Marseille qu'en mal – c'est-à-dire seulement pour évoquer les tristement célèbres règlements de comptes –, et que l'on occulte presque systématiquement les bons côtés.

Les petits jeunes de La Coza dans le quartier de Kallisté, 15e arrondissement.

Pour documenter le rap de Marseille en 2016, on est allés dans plusieurs cités du 14e arrondissement au 16e, c'est-à-dire les fameux « quartiers nord » de la ville : les Bleuets, Kallisté, la Castellane ou encore le quartier de la Solidarité. Ce sont des zones géographiques où le taux de chômage avoisine les 50 % – comme c'est d'ailleurs le cas dans toutes les autres cités des quartiers nord. Évidemment, on retrouve les maux qui vont de pair avec une telle pauvreté. C'est sur ces derniers qu'insistent les émissions grand public. Cependant, le truc le plus frappant, c'est qu'est demeurée cette mentalité de « quartier » à l'ancienne, telle qu'on l'envisageait encore dans les années 1990. Dans toutes les cités, toutes les familles se connaissent, sont solidaires les unes des autres. Il y a un vrai côté village. C'est pourquoi on ne note aucun communautarisme, aucune tension religieuse. Ce fait qui relève en 2016 du miracle, les médias nationaux n'en parlent jamais.

Il y a un truc qui continue de fonctionner socialement à Marseille, au moment même où le reste de la France s'avère extrêmement crispé sur la question dite identitaire.

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On a shooté beaucoup de jeunes groupes du coin : La Coza, les Guirri Mafia, Dadinho, les Numbers ou encore les Ghetto Phenomène. Leurs origines ethniques sont nombreuses et diverses. On compte de nombreux jeunes d'origine comorienne – c'est l'une des communautés les plus implantées à Marseille – mais généralement, c'est très ouvert. Il s'agit de jeunes qui souhaitent réussir socialement par le rap, mais qui ne se bercent pas d'illusions non plus. Ils savent qu'il est très difficile de percer et surtout, de faire aujourd'hui des sous avec sa musique. Ils ne sont pas naïfs. Mais en même temps, ce sont des mecs qui ont vu des gars de chez eux péter du jour au lendemain, sans réel calcul. C'est pourquoi ils continuent, tant bien que mal.

Deux des trois membres du groupe marseillais Numbers, à l'apéro.

Du point de vue de leur rapport à l'art, et à leur art, je crois qu'une bonne majorité se fout du rap. Tout simplement. Des discussions que j'ai eues avec eux, les jeunes rappeurs écoutent rarement les anciens – et n'écoutent pas les Ricains non plus. Parmi tous les groupes que j'ai croisés, personne n'écoutait IAM. Certains connaissaient la Fonky Family, parce que tous admirent le talent du Rat Luciano, qui continue de faire des featurings avec eux de temps en temps. En gros, ils racontent leur quartier et puis c'est tout. Et c'est précisément ça qui fait la force du rap de Marseille : ils ne produisent pas un son calqué sur tel ou tel gros rappeur américain du moment. Les groupes que j'ai rencontrés possèdent en effet tous leur style, leur délire – et ne connaissent rien d'autre. Ce ne sont clairement pas des groupies.

De la même manière, il est difficile de retenir ou de s'attarder sur un groupe plus que sur un autre. Le son de Guirri Mafia néanmoins est assez fou ; les Ghetto Phenomène sont géniaux aussi. J'aime beaucoup la philosophie des GP, dans la lignée de leur pote (et plus gros rappeur marseillais du moment) Jul : ils ne se prennent pas la tête, ils font leur son, sans se soucier de ce que l'on va dire sur eux. À Paris, comme on le sait, les mecs passent beaucoup de temps sur leur look, leur image ; à Marseille, ils s'en foutent. Ils savent qui ils sont, c'est-à-dire des gars de quartier, simples, toujours souriants, toujours habillés pareil, toujours avec leurs potes. Ce sont de vraies bandes de potes, d'ailleurs. Les gens que j'ai rencontrés avaient entre 15 et 25 ans. Presque tous bossent à côté du rap ; parmi eux, un seul avait poursuivi des études longues.

Niveau coiffure, on trouve toujours des looks de fou. J'ai vu un gamin de dix ans faire la misère à un coiffeur parce qu'il lui coupait sa mèche trop courte.

Je garde un souvenir spécial du jeune rappeur Veazy, de Ghetto Phénomène. Son cas est particulier : à la base déjà, il est parisien. Ce qui ne l'empêche pas de connaître tout le monde à Marseille, tous les quartiers. Il a beaucoup zoné plus jeune, et comme c'est un mec enjoué, avenant, qui parle à tout le monde, il a sillonné la ville dans tous les sens. Je l'ai croisé une fois, un jour où l'on partait tourner ; le mec était en train de se faire tresser les cheveux sur une corniche, au soleil, comme si de rien n'était. Là, il m'a raconté son parcours. C'est un mec qui est parti de rien – quelquefois même, il n'a pas eu de toit au-dessus de sa tête. Et il a toujours été mélomane, notamment parce qu'il vient d'une famille de musiciens. Aussi, avec sa voix cassée, hyper mélodieuse, il dégage une forme particulière de charisme, un truc difficile à expliquer, qui se ressent seulement à son contact – et en l'écoutant chanter.

Pour tous ces mecs-là, le monde se résume à la rue. D'un point de vue extérieur, on peut voir du négatif là-dedans ; notamment parce qu'ils grandissent dans une sorte de ghetto, extérieur à la société, avec la pauvreté et la violence qui vont avec. Mais on peut tout aussi bien y voir du positif, et précisément pour les mêmes raisons. Tu peux les mettre devant toutes les tentations du monde avec une télé, un ordinateur, ou un smartphone, ça reste les mêmes gars : des gamins simples, et gentils. Des gars amoureux de leur quartier, et de Marseille.

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Ils sont également moins fascinés par les symboles de consommation que les gamins issus des quartiers périphériques de Paris. Ils sont attachés à leur « village », au fait de connaître tout le monde. Là encore, je vais prendre l'exemple de Jul ; c'est un mec qui vend objectivement des millions d'albums, mais qui ne flambe jamais, ne parle jamais d'argent dans ses morceaux. Ce qu'il dit à la jeunesse française, c'est : « Je suis comme vous, un mec en survêt qui kiffe faire des roues arrière en bécane. » Il ne s'invente pas une vie. Il paraît qu'il a fêté son disque de platine en organisant un barbecue avec ses collègues, sur un parking.

Les mecs de Guirri Mafia chez eux dans le quartier Félix Pyat, 3e arrondissement.

Il faut également savoir un autre truc à propos du rap de Marseille : aucun de ces mecs n'est fasciné par l'idée de violence comme les rappeurs d'ailleurs, qui exagèrent systématiquement leur quotidien. Sans doute parce qu'eux grandissent vraiment dans « les affaires ». Des morts, ils en ont tout le temps. Du coup, ils refusent instinctivement de mettre en avant la face sombre de Marseille. Ils constatent, simplement. Ils utilisent le rap comme une manière de sortir la tête de l'eau.

Même s'il s'agit de jeunes gens qui grandissent presque en dehors du monde, ils influencent en même temps tout le territoire français en termes de style. Cette façon de porter le survêt des grands clubs européens de football, ça vient d'eux. À l'origine, c'est le « style Marseille ». Lorsque j'étais là-bas, j'ai assisté à l'explosion d'une nouvelle mode, par ailleurs : celle des maillots de foot thaïlandais, dont les sponsors sont presque systématiquement des marques de bécanes. Niveau coiffure, on trouve toujours beaucoup de cheveux longs, défrisés, parfois couplés avec des décolorations. Toujours des looks de fou. Car c'est très important, là-bas. J'ai par exemple vu un gamin de dix ans faire la misère à un coiffeur parce qu'il lui coupait sa mèche trop courte – en assistant à ça, j'étais mort de rire.

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Au quartier, ils passent leur temps à se vanner mutuellement, toute la journée, comme d'ailleurs dans n'importe quel quartier de France. Et de la même façon, comme tous les adolescents, ils matent énormément de séries télé. En ce moment, ils sont comme des fous sur Gomorra, la série de Stefano Sollima sur les dessous du crime organisé à Naples. Sans doute parce qu'il s'agit d'une histoire dont ils se sentent proches.

Le soir, c'est bon enfant : il n'y a jamais d'excès. Sur la quinzaine de jours que j'ai passés là-bas, je n'ai assisté à aucune grosse fête. Les mecs traînent entre eux, boivent l'apéro, puis vont à la rigueur au bar à chicha du coin. Le centre-ville n'est géographiquement pas super loin de chez eux, mais les quartiers nord sont tellement enclavés qu'ils n'en sortent pas beaucoup. Pourtant, une fois encore : il y a bien plus de mixité sociale à Marseille que dans les autres villes de France. Notamment parce que la jeunesse dans son ensemble se sape de manière identique, et que tous les mecs qui la composent partagent le même accent.

Veazy de Ghetto Phénomène, en train de se faire couper les cheveux.

J'ai passé quinze jours merveilleux à Marseille. Merveilleux et éprouvants. J'ai retrouvé cette ambiance de cité des années 1990 avec laquelle j'ai grandi, perdue avec le temps. Un truc chaleureux, où les tensions intercommunautaires n'existaient pas encore, où l'individualisme était proscrit. Je ne ressens plus la même chose aujourd'hui dans les quartiers populaires de région parisienne, avec cette mentalité très dure, cette perte d'innocence qui a été beaucoup plus brutale. À Marseille, c'est un plaisir de voir tous ces adolescents aimer leur ville, leur quartier – ce qui n'implique pas pour autant qu'ils n'aimeraient pas voir les choses changer, bien sûr. Ils sont moins tendus, dans tous les sens du terme.

Cette vision est sans doute un peu paradoxale avec ce qui s'y passe « réellement ». Mais pas vraiment, en réalité. C'est même assez logique ; comme on ne sait jamais sur qui l'on peut tomber à Marseille, tout le monde évite d'instinct les tensions et les embrouilles pour rien. En partant de là, je me suis dit que cette ville avait réussi – quoique de manière imparfaite – quelque chose là où la France dans son ensemble avait échoué.

Et puis surtout, en toute honnêteté, je ne me suis pas senti vieux avec eux. Sans doute parce que quelque part, je reste un gamin. Tu me mets un ballon ou une bécane entre les pattes, et je suis comme un ado.