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J’ai été condamné à mort par les Khmers rouges

Sovannora Leng a survécu trois fois à l’horreur.
22.8.14

Des habitants de Phnom Penh se mettent à l'abri des tirs Khmers rouges. Photo : Françoise Demulder/The Image Works

Sovannora Leng aurait dû mourir ce jour-là. Juste avant son 14e anniversaire, en 1975, sa ville natale Phnom Penh, actuelle capitale du Cambodge, est tombée aux mains des Khmers rouges. La population a été forcée de quitter la ville pour s'installer dans les campagnes, conformément à l'idéologie de la Révolution collectiviste qui visait notamment à purger les élites de l'ancien régime. À peine remis d'une longue maladie, l'adolescent fut enrôlé par les Khmers rouges. Sa mission était simple : il devait dénoncer ses voisins, ses amis et sa famille, dénonciations qui se termineraient fatalement par une exécution sommaire dans un coin de forêt. « Je n'avais pas le choix, il n’y avait qu’une seule option envisageable », a-t-il dit à VICE.

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Dans les années qui ont suivi, Sovannora s'est échappé d'un camp de rééducation, a survécu aux travaux forcés, a réchappé à une exécution et a été forcé de traverser un champ de mines en bordure de la frontière thaïlandaise pour échapper à ses bourreaux. Sa famille a finalement trouvé refuge en Australie au début des années 1980. Pendant ce temps, on estime qu'environ 1,7 million de Cambodgiens, soit 21% de la population sont morts sous le régime Khmer, soit de faim, soit des conséquences des travaux forcés, soit d'exécutions dans ce que l’on a plus tard appelé les « champs d'extermination ».

Difficile de comprendre ce qui a poussé les Cambodgiens à s'entre-tuer de 1975 à 1979. Pour Sovannora, il s’agissait « d’une revanche de chacun envers tous ». Parmi les innombrables récits de terreur, on rapporte des cas de mères qui, poussées par la faim, auraient mangé leurs enfants morts. Aujourd'hui, 40 ans après les faits, les survivants sont toujours à la recherche de réponses, et la récente condamnation de deux anciens dignitaires du régime Khmer rouge n'y changera rien. VICE a interviewé Sovannora à propos des événements qui ont suivi « l'année zéro » – et sur les leçons que l’humanité a tirées de ces sombres années.

VICE : À quoi ressemblait votre adolescence avant la guerre ?
Sovannora Leng : Je rêve souvent de cette période. C'était paisible. On allait à l'école, on jouait. J'étais trop jeune pour me soucier de la politique. J'étais juste un collégien issu d'une famille ouvrière – et je m'intéressais à tout. En grandissant, je me suis trouvé un job à temps partiel et avec mon salaire, j'ai pu aider un peu ma famille. Ma mère est décédée quand j'avais 6 ans. J'ai eu une belle-mère mais on n'a jamais été très proches. J'ai vite compris que si je voulais quelque chose, il fallait que je me batte pour l'avoir.

Sovannora, deuxième en partant de la gauche (avec le grand sourire) et son père juste derrière

Quels sont vos souvenirs des premiers troubles, lorsque votre famille vivait encore en ville ?
La guerre a éclaté dans les campagnes, mais a relativement épargné la région de Phnom Penh, au moins jusqu'en 1974. Ensuite il y a eu des bombardements. La panique nous a gagnés peu à peu et nous avons entrepris de construire un abri – ceci dit, la guerre était quelque chose de nouveau pour nous. On avait juste entendu parler des deux guerres mondiales et on se demandait si on n'était pas en train de vivre la même chose. J'étais encore jeune et je vivais dans l'insouciance, je ne pensais qu'à m'amuser.

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Ensuite, les officiers Khmers rouges ont ordonné l'évacuation de la ville. Dans votre livre « Surviving Year Zero », vous racontez que les gens ne comprenaient pas ce qu'il se passait ou peut-être qu'ils ne voulaient pas « envisager le pire ».
Il y a eu beaucoup de propagande. Un Khmer rouge alertait dans son mégaphone les gens d'un bombardement imminent des B52 américains. La panique s'est emparée de la ville, tout le monde guettait le ciel à la recherche d'avions, puis nous nous sommes mis en marche. Je ne sais pas si c'était le cas pour tout le monde mais j'ai toujours songé à revenir à Phnom Penh – depuis le moment où nous avons fui jusqu'au moment où j'ai failli mourir, je n'ai pensé qu'à ça. Mais vite, j'ai réalisé qu'il n'y avait aucune chance de revenir.

L'un des souvenirs les plus éprouvants que vous évoquez dans votre livre est le moment où vous arrivez dans un camp de travail et qu'en vous éloignant un peu, vous tombez sur un charnier. Vous racontez que vous marchiez sur ce que vous pensiez être des fruits – mais vite, vous avez réalisé qu’il s’agissait de cadavres. Votre père savait à quoi servaient ces champs mais vous n’aviez toujours pas compris.
Oui c'est vrai. J'évitais de me poser trop de questions. Je consacrais toute mon énergie à ma survie. Je ne pensais à personne à part ma mère à qui je demandais de me protéger de là où elle était. Je suis très ému quand je parle de ça. Elle m'a répondu en me disant que mon heure n'était pas encore venue. J'ai continué ma route et j'ai fermé les yeux pour me concentrer uniquement sur ma survie.

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Dans votre livre, vous parlez de certains officiers Khmers rouges qui se montraient parfois sympathiques. Parmi eux, on comptait même des couples mariés. Comment expliquez-vous que ces gens pouvaient se montrer bienveillants et l'instant d'après, exécuter froidement l'un des leurs ?
La première question que se posent les hommes c'est : « Veux-tu vivre ou mourir ? » Il n'y a pas d'autre solution. Certains enfants ont même dénoncé leurs parents. Ils étaient endoctrinés et avouaient innocemment : « Mon père était instituteur et nous avions une maison en ville. » Lorsqu'ils entendaient ça, les Khmers rouges arrêtaient les parents et les exécutaient. Les enfants ne réalisaient pas les conséquences de ces quelques mots – lorsqu'ils revenaient du travail, leurs parents avaient disparu.

Sovannora et sa famille dans leur maison, en 1975

Vous parlez beaucoup de survie et de famine, mais comment peut-on tenir le coup d’un point de vue purement mental ?
Je ne sais pas quoi répondre. J'aurais aimé être un être divin. Puis j'ai réalisé que tout ça était vraiment en train de se passer, sous mes yeux. Je ne sais pas pourquoi mais le souvenir de ma mère était vital, il m'a donné la force et m'a guidé. Ma mère m'a redonné confiance. Jusqu'à un matin : je me suis levé, j'ai rassemblé quelques affaires et j'ai fui le camp pour adolescents. Ils m'ont retrouvé et m'ont emprisonné dans une cellule sans lumière pendant des semaines avant de me renvoyer au village. Je ne pensais pas qu'ils me relâcheraient.

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Qu'est ce qui vous a décidé à fuir ?
Je vais tenter de vous l’expliquer avec cette histoire. C'est un poisson qui nage dans une rivière menacée d'assèchement. En face il y a un dauphin prêt à l'attraper, mais derrière ce dauphin, il y a un lac. Le poisson sait que s'il reste dans la rivière il finira par mourir. Alors il a tout intérêt à tenter sa chance.

Une nuit, tandis que vous montiez la garde, vous vous êtes endormi à votre poste. Les Khmers rouges vous ont condamné à mort. À quoi avez-vous pensé alors ?
Ils m'ont attaché les poignets. Je ne savais pas ce que j'avais fait de mal à part désobéir à la règle de l'Angkar en m'endormant. À ce moment-là, je sentais mon pouls battre dans ma tête, je ne pouvais même plus marcher. Ils sont venus me chercher en début de soirée et m'ont emmené dans une forêt, d'où personne ne revenait. Je leur demandais ce qui allait m'arriver mais ils restaient silencieux. Une fois arrivés au bout du chemin, ils ont exigé que je me confesse sur un crime dérisoire que je n'avais pas commis – selon eux, j’avais volé un gâteau de riz. Ensuite, ils m'ont mis à genoux et répétaient : « Tu es avec les ennemis ». Je ne savais pas de quel ennemi il parlait. Je crois qu'ils voulaient me faire avouer quelque chose au sujet de mon père. Et le moment est arrivé.

Qu'est-il arrivé après qu'ils vous ont frappé dans l'arrière de la tête avec un bâton ?
Je suis tombé dans une fosse commune remplie de corps et j'ai pensé que c'était la fin. Mais curieusement celui qui m'avait frappé n'y avait pas mis toute sa force. Je me demande encore pourquoi il a retenu son coup. J'avais une chance sur un mille de m'en tirer. Ils m'ont finalement récupéré, j'avais toujours les mains liées. Le bourreau a demandé l'autorisation de m'achever et l'autre, qui devait être un peu moins cruel que la moyenne, l'en a empêché. Et c'est tout. Ils m'ont laissé une seconde chance et m'ont envoyé travailler dans une rizière.

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Vous avez finalement réussi à vous échapper pour atterrir dans un camp de réfugiés en Thaïlande. Pour atteindre la frontière, vous avez dû traverser un champ de mines.
Quand j'ai traversé le champ de mines, il y avait un petit garçon avec moi. J'ai couru en m'assurant qu'il me suivait. On a couru sans réfléchir. J'ai vu des explosions un peu partout et je me suis dit : « Si je marche sur une mine, faites que je meure d'un coup. Je ne veux pas me retrouver infirme et à leur merci. Que je meure sur le coup, c'est tout ce que je demande. »

Qu'avez-vous éprouvé une fois le champ de mines derrière vous ?
Je me sentais revivre, à bout de force mais heureux. Je me suis assuré que le garçon n'avait rien mais je me suis aperçu que j'étais blessé à la jambe. Je ne savais pas trop quoi faire alors j'ai juste mis de la salive et de la terre pour stopper l'hémorragie. Mais il ne fallait pas rester là, les Khmers rouges étaient sur nos pas. Nous avons repris notre course, jusqu'à ce que nous tombions sur un camion qui passait.

Sovannora quitte le Victoria's Centre de Wilton, en 1981

Qu'est-ce que ça fait de passer d'une zone où se déroule un génocide à un camp de réfugié thaï, puis de recommencer une nouvelle vie en Australie ?
Il est impossible de décrire notre soulagement au moment où nous sommes montés dans l'avion. Le vol nous a épuisés. En arrivant à Wilton, j’ai pensé que j’étais au paradis. C’est un pays amical mais il faisait très froid, même pour un mois de novembre. On a dormi pour la première fois dans un lit, un vrai. On ne savait même pas qu'il fallait se mettre sous la couette tellement on était dépaysés. Et quand on a découvert les toilettes… Dans notre pays, c'était juste un trou dans le sol. Il a fallu s'habituer à s'asseoir dessus, ça brillait et c'était glissant. Mon frère n’a pas compris à quoi ça servait et s’est lavé le visage avec l'eau du fond.

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J'ai eu l'occasion de rencontrer un autre survivant du génocide. Il m'a avoué faire encore des cauchemars toutes les nuits, même 30 ans après. Est-ce que ça vous arrive d'y repenser ou bien êtes-vous passé à autre chose ?
Non, plus maintenant. C'est terminé. Quand je suis revenu au Cambodge en 1992, j'ai embrassé le sol dès que j'ai atterri et j'ai passé la nuit dans un hôtel de luxe. Cette nuit-là fut paisible. La seule fois où j'ai fait des rêves, j'étais encore en Australie. Vous vous demandez s'il m'arrive de faire des cauchemars sur ce que j'ai vécu là-bas ? C'est très rare. Et quand c'est le cas, je rêve uniquement du Cambodge tel qu’il était avant la guerre. Je ne sais pas pourquoi.

Vous n’avez jamais rencontré Khieu Samphan, ni Nuon Chea. Qu'avez-vous ressenti lorsque vous avez appris qu'ils ont été condamnés pour crimes de guerre la semaine dernière ?
Ça ne m'a pas surpris. Je savais qu'on les retrouverait. La seule question, c'était de savoir s'ils seraient condamnés à mort ou à perpétuité. On devrait être soulagés qu'ils aient été condamnés mais ce n'est pas vraiment ce que les gens réclament. Au Cambodge, le verdict n'a surpris personne. Mais la justice a-t-elle été rendue ? N'y a-t-il pas d'autres responsables à juger ?

Qu'attendez-vous de la justice au Cambodge ?
De nombreux responsables du génocide sont aujourd’hui morts ou trop âgés pour être jugés. C'était il y a plus de 30 ans. On ne veut pas juste les trouver pour les mettre en prison. On veut des réponses. On veut savoir comment tout ça a pu être possible. Ils disent n'avoir fait qu'obéir aux ordres – mais qui peut bien donner de tels ordres, et dans quel but ?

Pensez-vous un jour faire la lumière sur cette période ou avez-vous abandonné tout espoir ?
Je pense qu'il y a des choses qu'ils ne veulent pas rendre publiques. J'en veux un peu aux Nations Unies, aussi. Si on ne sait toujours rien, à quoi bon juger des gens ?

Selon vous, quel enseignement le monde a-t-il tiré du génocide cambodgien ?
Rien de significatif – peut-être que les gens en ont appris plus sur les génocides, la façon dont ils se mettent en place. Je crois que tout ce qu'on retiendra, ce sont les conséquences diplomatiques. Le monde ne s'est pas intéressé à cette question.

Le premier ministre Hun Sen est un ancien leader Khmer Rouge, comme beaucoup d'officiels au Cambodge. Au Rwanda, après le génocide, les victimes ont dû s'habituer à vivre aux côtés de leurs anciens bourreaux. C'est aussi le cas au Cambodge ?
Oui, mais c'est parce qu'ils ne connaissent pas toute la vérité. L'argent et le pouvoir n'y sont pas étrangers. La vérité est toujours dissimulée. Il y a toujours quelque chose à cacher. C'est le propre du pouvoir et de l'avidité.