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Tribune

J’ai pris un café avec le mec qui a tenté de me violer

Tout le monde n'a pas l'occasion de confronter son agresseur – et c'est en partie pour ça que je l'ai fait.
18.9.15

Cet article a été initialement publié sur Broadly.

Mon cœur bat la chamade tandis que je rentre dans le café et parcours la salle à la recherche d'un visage familier. Je reconnais tout de suite sa dégaine efflanquée au fond de la salle. Ses yeux sont rivés sur un journal. Je décide d'ignorer mon mal de ventre et m'avance vers lui. Il lève les yeux en ma direction et me gratifie de son plus beau sourire.

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« Tu veux un peu de mon muffin aux myrtilles ? », me demande-t-il en époussetant les miettes de sa veste en polyester. Je décline et m'assieds. Après une pause un peu gênante, il me demande : « Tu peux m'expliquer pourquoi on est ici ? » Je prends une grande inspiration, et entreprends de commencer depuis le début.

Nous avions tous les deux 22 ans. Nous venions d'arriver sur Londres et avions pas mal de potes en commun. Il était très timide – du genre à s'isoler dans un coin quand on était en groupe –, mais on m'a dit qu'il avait fait plusieurs remarques sur le fait que je lui plaisais. Plutôt flattée, j'avais décidé de lancer la conversation à l'occasion d'une de nos sorties en groupe dans un bar minable de Camden. À ma grande surprise, il était plutôt agité. Il s'est avéré qu'il avait passé son après-midi à boire de l'alcool au soleil.

On discute toute la soirée, alors qu'il me paie verre sur verre. À la fin de la soirée, il me propose de prendre le métro ensemble puisque son arrêt est sur la même ligne. On a réussi à s'engouffrer dans le tout dernier métro, laissant les lumières du nord de Londres derrière nous.

Après être descendue, je me retourne et je le vois se tenir derrière moi sur le quai, alors que le métro redémarre. Je suis un peu troublée, mais surtout ennuyée. « T'as loupé le dernier métro ! Pourquoi t'es descendu ? », je demande.

« C'est bon, » me répond-il avec nonchalance. « Je peux toujours dormir chez toi. » À ce moment-là, je me rappelle que mes colocs ne sont pas là de la soirée.

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« Très bien, dis-je. Mais tu ne dors pas dans mon lit. Tu peux t'installer dans la chambre de mon coloc. »

Il reste silencieux durant toute l'agression, ignorant mes supplications. La scène dure en tout et pour tout à peu près une minute, mais elle me semble dix fois plus longue.

Il pète soudainement un plomb et crie « Pourquoi ? ». Je lui réponds que je ne suis pas plus intéressée que ça, et que ça m'énerve d'avoir à me justifier. Son regard devient froid. Je m'ordonne de ne pas céder à son agressivité.

Une fois chez moi, il décide de monter son jeu d'un cran. Il bloque la porte, me traîne jusqu'au lit avant de tenter de me déshabiller. Je parviens à me relever à chaque fois, restant aussi polie que d'habitude, trop effrayée et embarrassée pour faire un scandale. Quand je pars chercher de l'eau, dans un élan désespéré pour nous faire décuver, il me suit et me pousse sur le canapé du salon.

Cette fois-ci, il m'écrase de tout son poids. Il tire ma robe vers le haut et se fraye un chemin jusqu'à ma culotte tout en m'embrassant grossièrement dans le cou. Il reste silencieux durant toute l'agression, ignorant mes supplications. Je panique littéralement. La scène dure en tout et pour tout à peu près une minute, mais elle me semble dix fois plus longue.

Il s'arrête soudainement. Des pas se font entendre dans les escaliers, et un de mes colocataires apparaît dans l'embrasure de la porte. « Qu'est-ce qui se passe ici ? » dit-il en regardant mon « invité ». Trop embarrassée pour lui expliquer la situation, je demande à mon coloc de l'emmener – et d'un coup, le mec qui cherchait à tout prix à coucher avec moi redevient tout timide.

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Mais au moment où je ferme la porte de ma chambre, il me regarde une dernière fois et me glisse : « Tu ne m'as jamais attiré, de toute façon. »

Je me rends directement dans la chambre de mon coloc pour lui raconter la scène, expliquant que j'ai dû me battre pour me dégager de son emprise. Mon colocataire me rétorque qu'il ne veut pas le mettre dehors – c'est un ami commun, après tout. Un peu ivre et fatigué, il me laisse et va se coucher.

Je me couche dans mon lit, face à la porte de ma chambre, en attendant qu'elle s'ouvre pour pouvoir me mettre à crier. Ça n'arrivera pas. À cinq heures du matin, je l'entends passer devant la porte pour récupérer ses affaires.

J'écoute chacun de ses pas, jusqu'à ce que leur son s'éloigne jusqu'en bas de l'escalier et à l'extérieur de l'appartement. C'est seulement à ce moment-là que je remarque que je tremble comme une feuille.

Les semaines qui suivent l'agression sont étrangement aliénantes. Je ne dors presque plus, et décide de jeter à la poubelle la robe que je portais ce soir-là — j'ai des nausées rien qu'en la regardant.

Aussi, je n'arrête pas de changer d'avis quant au fait d'aller voir la police. Si je ne signale pas le crime, il y a un risque qu'il récidive. Mais je sais aussi que les chances ne sont pas en ma faveur – il y a une forte baisse des taux de condamnation lorsqu'il s'agit d'agressions sexuelles.

La raison principale pour laquelle je ne vais pas voir la police est la réaction des gens autour de moi. Quelqu'un de ma famille m'a dit que c'était « ce qui arrive quand on boit avec des garçons ». D'autres me disent que ce sera sa parole contre la mienne, donc à quoi bon porter plainte ?

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J'ai peur de ne pas remplir les critères instaurés par la société pour être une « véritable victime » – à savoir, une fille sobre, attaquée par un étranger dans une allée sombre. Dans ma tête, les procureurs m'inondent de questions. « À quel point aviez-vous bu ? », crient-ils. « Mais vous l'avez laissé venir avec vous, n'est-ce pas ? »

À mesure que les mois passent, je deviens de plus en plus anxieuse et me résous à faire la paix avec cette situation. S'il n'est pas condamné, autant qu'il sache à quel point son comportement peut être dangereux quand il a trop abusé de la bouteille. Je cherche son profil sur Facebook et lui envoie un message privé.

J'efface le message quatre fois avant de finalement trouver les bons mots — de façon assez ironique, je n'ai pas envie de paraître trop agressive et de lui faire peur. Je finis par accoucher des lignes suivantes :

Hey,
Tu ne t'attendais sûrement pas à recevoir un message de ma part, mais j'ai pensé que ce serait bien de reprendre contact. J'aimerais beaucoup discuter avec toi de ce qui s'est passé l'été dernier, vu que tu n'as pas l'air de savoir à quel point ça a pu être traumatisant pour moi. J'ai aussi très envie de pouvoir passer à autre chose, étant donné que ça m'a déjà procuré pas mal de stress. Ça va te sembler assez bizarre, mais j'aimerais qu'on aille prendre un café, si jamais tu es dans le coin. Mais c'est toi qui décides – tiens-moi juste au courant.

Leonie

Une demi-heure plus tard, mon portable vibre et je sens une bouffée d'adrénaline monter en moi. Il me dit qu'il n'est pas certain de ce qu'il a fait, mais que son comportement a à coup sûr « causé un problème dont on a besoin de parler en face-à-face. » On se met d'accord pour aller prendre un café la semaine suivante.

Pendant que je lui raconte ma version des événements de cette nuit-là, son langage corporel se met à changer. Il n'arrive plus à me regarder dans les yeux, fixant son assiette remplie de miettes à la place. Il ne m'interrompt pas, jusqu'à ce que je lui raconte ce qui s'est passé sur le canapé du salon : « Tu es venu au-dessus de moi. J'arrêtais pas de te demander d'arrêter mais tu as quand même forcé ta main jusqu'à ma culotte. Est-ce que tu te rends compte à quel point c'était horrible ? »

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« Non ! » crie-t-il, les larmes aux yeux. « Ça ne me ressemble pas. » Je lui demande s'il pense que je suis en train de mentir. Il me dit qu'il me croit, mais qu'il est quelqu'un de bien.

Le voir sur le point de pleurer me confère bizarrement un certain pouvoir. Je continue d'insister, et je lui demande s'il traite toujours les filles comme ça ; s'il se rend compte que ce qu'il a fait est un délit. Je lui explique que si j'entends encore parler d'un quelconque incident, je témoignerai contre lui. Il s'excuse désespérément, et me jure qu'il va revoir son comportement sous alcool.

Avant de partir, il me lâche : « Ça m'a fait du bien de mettre les choses au clair. Peut-être qu'on pourrait même devenir amis ? ». Je lui assure que cela n'arrivera jamais. Et je ne l'ai jamais revu depuis.

Tout le monde ne m'a pas soutenue après l'agression, donc je voulais essayer de réparer la situation par moi-même. En fin de compte, je voulais me sauver moi-même ; je voulais le faire trembler comme il m'avait fait trembler. En nous asseyant dans ce café, c'était finalement comme si les rôles avaient été inversés.

De temps à autre, j'ai l'impression de le voir dans les transports en commun, et mon estomac se crispe instantanément. Mais je ne le laisserai plus jamais me faire peur.