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L’armée française peut-elle être sur tous les fronts ?

Trois opérations à l’étranger plus une sur le territoire national, l’armée française fait face à une situation inédite.
Pierre Longeray
Paris, France
15.1.15

Le président François Hollande a présenté ce mercredi après-midi ses voeux aux armées à bord du porte-avions Charles-de-Gaulle, au large de Toulon. Un discours très suivi parce qu'il survient au lendemain d'un vote parlementaire relatif à la poursuite de l'intervention française en Irak, lui même a eu lieu dans un contexte particulier, celui d'une vague d'attentats meurtriers qui a débuté mercredi dernier avec l'attaque du journal satirique Charlie Hebdo. Un contexte très particulier pour l'armée française qui est déployée sur trois fronts à l'étranger (Moyen-Orient, Afrique Sahélienne, République Centrafricaine) et sur le territoire national avec 10 000 hommes déployés après les attentats.

Les parlementaires français ont voté, mardi 13 janvier, la poursuite des frappes aériennes en Irak contre l'organisation État islamique (EI). Suite à un discours du Premier ministre Manuel Valls qualifié « d'historique » par les députés socialistes, l'Assemblée nationale — et le Sénat plus tard dans la journée — a validé dans une quasi-unanimité la poursuite de l'opération « Chammal. » L'intervention française en Irak qui court depuis le 19 septembre 2014 avait été débattue le 24 novembre dernier à l'Assemblée sans donner suite à un vote. Dépassant désormais la durée des 4 mois, « Chammal » devait — conformément à la Constitution — recevoir le sceau du Parlement pour être prolongée.

Les attaques sanglantes de la semaine passée — à Charlie Hebdo, Montrouge, et les prises d'otages à la porte de Vincennes et à Dammartin-en-Goële— ont incité les parlementaires à se montrer fermes et unis. Les députés ont entonné La Marseillaise, une première depuis 1918 à l'intérieur du palais Bourbon. Le député Bruno Le Roux (PS) déclarait mardi après-midi que « vaincre leurs armées djihadistes sur leur sol c'est en partie couper l'alimentation du terrorisme sur notre sol, » suivant une ligne très partagée par les parlementaires français.

De son côté François Hollande a précisé dans des lignes toutefois générales cette action de l'armée française depuis le Charles-de-Gaulle, le fleuron de la marine française a quitté mardi la rade de Toulon pour « appareiller » — cet à dire permettre aux avions qu'il accueille de se poser sur le ponton. L'opération « Arromanches » confiée au « Charles » (surnom du porte-avions) avait été annoncée la veille par le ministère de la Défense. Elle le mènera jusqu'en Inde en passant par le golfe Persique avec la possibilité de venir épauler d'autres opérations en cours.

« Je continue de regretter que la communauté internationale n'ait pas agi en temps voulu pour faire cesser les massacres en Syrie, et empêcher les extrémistes de gagner plus de terrain encore, » a dit le président français. « La France était prête. Les ordres avaient été donnés, les dispositifs étaient en place. Une autre voie a été préférée. Nous en voyons les résultats. »

Parlant d'une situation exceptionnelle traversée aujourd'hui, le chef des armées a demandé de revenir sur le rythme de réduction des effectifs militaires prévu pour les années à venir.

« La lutte contre le terrorisme c'est une affaire de temps, » a dit François Hollande. « Attendre est un péril. Se précipiter est un risque. La France fait donc les choix judicieux. Elle ne peut pas intervenir partout. On nous demande de le faire, il y a tant de menaces, de dangers, de terreurs. En Libye, au Nigéria. Mais la France ne peut pas et ne veut pas participer à une action qui n'aurait pas la caution des Nations Unies. […] Mais là où nous intervenons, là où nous agissons, nous devons montrer une très grande détermination. »

Le président a confirmé que le porte-avions partait soutenir l'action des forces de la coalition en Irak sans donner de détails sur la typologie de ces actions.

L'opération « Chammal » a été initiée en septembre 2014 au sein d'une coalition internationale menée par les États-Unis. Elle consiste en un soutien aérien des forces armées irakiennes pour repousser la progression de l'organisation EI. Des missions de renseignements et des frappes aériennes sont menées par 9 avions de combat Rafale — basés aux Émirats arabes unis sur la base d'al-Dhaffra — accompagnés d'une frégate antiaérienne et d'un avion de patrouille maritime. « Ce dispositif permet en réalité d'effectuer seulement entre 2 et 5% des frappes aériennes de la coalition, » précise Michel Asencio, ancien général de corps d'armée aérien et ancien conseiller du ministère de la Défense, contacté par VICE News.

En réalité les États-Unis réalisent la plupart des frappes, mais « le nombre de cibles stratégiques de Daesh à viser commence à se réduire considérablement » pour Asencio. « Les combattants de l'organisation EI s'évanouissent au sein même de la population irakienne — ce qu'on appelle « l'effet Mercure » — ce qui rend les frappes aériennes inadéquates, » dit-il. La solution évoquée par Asencio est « le renseignement humain » autrement dit sur le terrain afin d'aiguiser les connaissances et de savoir où frapper.

Bruno Tertrais est maitre de recherche à la Fondation pour la Recherche stratégique. Contacté par VICE News, il estime qu'il n'y a « aucune raison de croire que la mission sera élargie ou intensifiée. » Suivant la réflexion de Michel Asencio, Tertrais estime que « C'est à la fois une question d'objectifs et de moyens. Il faut réussir à trouver des objectifs militaires légitimes qui ne sont pas déjà ciblés par les Américains. Les États-Unis font leur propre travail de renseignement, indispensable pour effectuer des frappes ciblées. Ensuite, l'armée française est très sollicitée ces derniers temps, et ce sur plusieurs fronts, » ce qui laisse penser l'expert que l'action française en Irak restera de « faible intensité. »

« L'armée française est aux limites de ses capacités, pas loin de la surchauffe, » nous confie Étienne de Durand, directeur des études de sécurité à l'IFRI. « Notre « armée de poche » n'est pas compatible avec des interventions massives et longues. L'armée de terre aujourd'hui c'est 70 000 hommes, » rappelle le chercheur. Il faut donc « remettre de l'argent dans la machine » pour Étienne de Durand, « Le budget de la Défense c'est seulement 1,4% du PIB et l'année passée 70% des réductions d'effectifs ont affecté la Défense. »

Pourtant, pour Michel Ansencio, la logique voudrait qu'on envoie bien des troupes au sol « les frappes aériennes ne peuvent pas tout régler. Pour reconquérir la confiance des populations sur le terrain et surtout former des troupes irakiennes, les Occidentaux réfléchissent sans doute à cette éventualité. La seule issue serait que les forces irakiennes reprennent la main. » Asencio émet la possibilité « d'un envoi de troupes américaines au sol dans un futur proche, au printemps probablement. » Si l'hypothèse de l'envoi de troupes US au sol se confirme, la France pourrait suivre son allié américain.

Bruno Tertrais estime pour sa part que « l'envoi de troupes au sol n'est pas une possibilité. Seules des missions de renseignement peuvent être envisagées. » Des activités de renseignement qui souffrent aussi des restrictions budgétaires et d'effectifs pour Étienne de Durand. L'armée française se retrouve impliquée sur de multiples fronts si bien que ce matin, le porte-parole du gouvernement Stéphane Le Foll a déclaré lors d'un point avec la presse : « la France ne peut pas être seule sur ces différents fronts. Notre pays est mobilisé et dans l'action au niveau diplomatique, mais en appelle à la collaboration avec la communauté internationale. »

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