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Ici les petits garçons veulent devenir proxénètes et les petites filles sont forcées à la prostitution

Reportage à Tlaxcala, le plus petit État du Mexique, réputé être le centre du trafic d’êtres humains dans le pays.
23.7.15
Photo par Nathaniel Janowitz/VICE News

Alors qu'elle attendait ses copines devant la station de métro Pino Suarez, dans le centre historique de Mexico, pour aller faire du skate, Karla Jacinto (qui se décrit comme un garçon manqué) a été abordée par un garçon plus âgé qu'elle qui l'a invitée à aller manger une glace.

"J'ai dit, d'accord. Il n'y a pas de mal à aller manger une glace," se souvient Jacinto, assise dans un café à environ trente minutes à pied d'où elle a rencontré son futur maquereau.

Cette glace, c'était il y a dix ans, lorsqu'elle en avait douze.

Élevée dans la pauvreté à Mexico, Karla a subi des violences sexuelles et physiques dès l'âge de cinq ans. Le jour où elle a accepté d'aller manger une glace, elle pensait avoir enfin rencontré quelqu'un qui la comprenait.

"Il m'a dit que ses parents le battaient, qu'il était maltraité, qu'il avait commencé à travailler et qu'il était autonome depuis l'enfance," se souvient Jacinto. "Je me suis identifiée [à lui] parce qu'il m'était arrivé plus ou moins la même chose."

Le jeune homme (que Jacinto refuse de nommer) lui a tout de suite demandé de l'accompagner dans l'État de Puebla, à l'est de la capitale mexicaine. Mais Karla lui a dit que ses parents n'accepteraient jamais de la laisser partir. Ils se sont donné leurs numéros de téléphone, et le garçon a réussi à convaincre Karla de le rejoindre à Puebla la semaine suivante. Elle a menti à ses parents, et elle est partie.

Mais au lieu d'aller à Puebla, ils sont partis pour Zacatelco, une ville dans l'État voisin du Tlaxcala. Là, elle a rencontré les cousins du jeune homme.

"Ils savaient déjà tout sur moi," se souvient Karla. "Ils m'ont dit qu'il était amoureux de moi, que sa vie tournait autour de moi; qu'ils seraient les garçons d'honneur à notre mariage. C'est là que j'ai commencé à avoir un peu peur."

Karla Jacinto, qui a aujourd'hui 22 ans, a passé quatre ans sous le contrôle d'un maquereau à peine plus âgé qu'elle dans l'État du Tlaxcala, au Mexique (Photo par Nathaniel Janowitz/VICE News)

Très vite, Karla Jacinto s'est retrouvée coincée dans un cercle vicieux de violence, d'exploitation et de prostitution forcée, aux mains du garçon qu'elle avait rencontré à Mexico et qui était maintenant son maquereau.

Tlaxcala, le plus petit état du Mexique, a acquis la triste réputation d'être le centre du trafic d'êtres humains dans le pays. Dans les petites villes qui longent la route qui mène de Tlaxcala à Puebla, le proxénétisme est une affaire de famille, et la prostitution s'exerce à ciel ouvert.

D'après les autorités mexicaines, les maqueraux de Tlaxcala recrutent des jeunes filles peu éduquées, venant d'États voisins, avant de les ramener à Tlaxcala. Là, les filles sont maltraitées, violées et finalement contraintes de se prostituer, soit au Mexique, soit aux États-Unis.

On retrouve les femmes trafiquées de Tlaxcala dans les grandes villes des États-Unis, mais malgré quelques arrestations médiatisées à New York, Houston et Atlanta, il y a eu très peu d'avancées dans la lutte contre la traite des êtres humains, et peu de poursuites contre les trafiquants de Tlaxcala.

"Tu imagines que ta vie sera toujours comme ça."

En Mai, Jacinto a pris la parole devant la Chambre des Représentants américaine, ainsi que devant plusieurs organisations internationales de défense des droits de l'hommeet de la santé mondiale. Elle leur a raconté comment, de 12 à 16 ans, elle a été forcée de se prostituer par un garçon qui lui avait dit qu'il l'aimait. Elle estime avoir eu des relations sexuelles avec plus de 40 000 hommes, certains venaient des États-Unis.

« Tu te réveilles, tu te prépares, tu vas à l'hôtel ; après tu te nettoies et tu retournes chez toi, » nous a-t-elle raconté calmement. Aujourd'hui âgée de 22 ans, Jacinto milite activement contre la traite des êtres humains. "La vie était simple. Tu ne ressens plus rien. Tu ne t'intéresses plus à toi-même. Tu imagines que ta vie sera toujours comme ça."

Carnaval traditionnel de Tlaxcala dans le quartier de Sunset Park, à Brooklyn, New York, en Mai 2014. Tlaxcala est un haut lieu du trafic sexuel, et beaucoup de jeunes victimes finissent à New York, contraintes de se prostituer (Photo par Kathy Willens/AP)

Tenancingo, une petite ville de 10 000 habitants au sud de Tlaxcala, à la frontière de l'État de Puebla, est devenue la capitale du trafic sexuel au Mexique. Pour les associations qui oeuvrent sur le terrain, les autorités mexicaines ne font pas assez pour répondre à l'ampleur du problème.

Dans le rapport 2014 du Département d'État américain sur la traite des êtres humains, le Mexique est décrit comme étant "un important pays d'origine, de transit ou de destination des hommes, femmes et enfants victimes du trafic sexuel."

Le rapport contient également une vive critique des efforts du Mexique en matière de lutte contre la traite des êtres humains. Selon le rapport, "Le gouvernement du Mexique ne respecte pas entièrement les normes minimales pour l'élimination du trafic." Le rapport constate également le manque d'efforts pour "identifier et aider les victimes," ainsi que la "complicité des autorités" qui continue d'être un "grave problème."

D'après le rapport, il n'existe pas de statistiques exactes et fiables sur le problème du trafic sexuel au Mexique.

"Il y a des milliers de maquereaux à Tlaxcala qui opèrent aux États-Unis, au Canada et en Europe," nous a confié Rosi Orozco, la présidente de United Against Trafficking Commission, une ONG qui lutte contre la traite d'êtres humains. "C'est incroyable, l'impunité [qu'ils ont] dans les villes où ils vivent et travaillent."

Orozco, dont l'ONG est en première ligne de la lutte contre le trafic sexuel au Mexique, a partagé avec nous des statistiques qu'elle s'apprête à publier dans un livre. Selon ses enquêtes, il y aurait environ 5 000 personnes à Tenancingo directement impliquées dans le trafic d'être humains, 4 000 à Zacatelco, 2 000 à Teolocholco et plus de 3 000 dans les villes avoisinantes.

"Tlaxcala est un état très pauvre," nous a-t-elle dit. "[Pourtant], beaucoup de gens s'enrichissent grâce au trafic d'êtres humains."

Des arrestations médiatisées

Au cours des derniers mois, les autorités mexicaines, aidées par les autorités américaines, ont procédé à un certain nombre d'arrestations médiatisées. En Juin, l'Agence Fédérale d'Enquête du Mexique a arrêté un trafiquant à Teolocholco, dans le Tlaxcala, dans le cadre d'une enquête qui a duré deux ans.

L'homme — dont le nom n'a pas encore été rendu public — est soupçonné d'appartenir à une organisation criminelle qui force les femmes à se livrer à la prostitution au Mexique et dans certaines grandes villes des États-Unis, y compris Houston et New York.

D'après les autorités mexicaines, un autre trafiquant a été condamné fin mai à 11 ans de prison pour des crimes similaires.

L'agence américaine de l'immigration et des douanes (ICE) a récemment lancé une opération de démantèlement de réseau à Tenancingo.

Le 30 mars, ICE et la police fédérale mexicaine ont arrêté Paulo Ramirez Granados, un trafiquant notoire qui figurait parmi les dix trafiquants les plus recherchés par la police américaine.

Mais auatre autres trafiquants de Tenancingo sont toujours en cavale, dont Eugenio Hernandez Prieto, Saul Romero Rugerio, Severiano Martinez Rojas, et Raul Granados Rendon.

Douze autres membres de la famille Granados ont également été arrêtés, et Raul Granados Rendon est aujourd'hui l'unique trafiquant de la famille toujours recherché par les autorités.

Dans l'état de Tlaxcala, un parent sur cinq dit que son enfant souhaite devenir proxénète.

Selon Soeur Maria Guadalupe, directrice du Centre Fray Julian, une organisation catholique de Tlaxcala qui lutte contre le trafic d'êtres humains à l'échelle régionale, le trafic sexuel est un commerce attrayant pour les populations pauvres de l'État. D'après une étude de l'Université

Autonome de Tlaxcala en 2010, un parent sur cinq dit que son enfant souhaiterait devenir proxénète.

"Ici, les réseaux sont traditionnellement des familles: des frères, des oncles, des cousins, des mères, des tantes. Ces mêmes enfants disent, 'Quand je serai grand, je serai proxénète'," explique Soeur Guadalupe.

"On entend fréquemment les enfants de six ans dire qu'ils veulent devenir proxénètes," ajoute-t-elle. "Ils veulent des voitures, des femmes, des maisons."

Les trafiquants de Tlaxcala ont tendance à aller chercher des jeunes filles vulnérables dans les États voisins. Plutôt que de les enlever, ils leur font croire qu'ils sont amoureux d'elles, afin de les convaincre de venir à Tlaxcala pour rencontrer leur famille.

"Ils choisissent le bon moment pour les aborder, et ensuite, ils leur font des promesses d'amour," explique Soeur Guadalupe. Et malheureusement, à Tlaxcala, le proxénétisme est une affaire de famille.

Aujourd'hui, Karla Jacinto lutte contre le trafic sexuel au Mexique (Photo par Nathaniel Janowitz/VICE News)

Par amour

Karla Jacinto est une victime typique du trafic sexuel au Mexique. Lorsqu'elle a rencontré la famille de son jeune maquereau, il y a dix ans, la manipulation a commencé tout de suite. "Ils m'ont dit: 'Si on était méchants, on t'aurait déjà violée et laissée là'," se souvient-elle.

Karla a demandé au garçon qu'il la ramène chez ses parents, à Mexico. Il a finalement cédé, lui disant qu'il allait demander sa main en mariage à ses parents. Ils sont arrivés chez les parents de Karla à 2h30 du matin.

La mère de Karla, en colère contre sa fille, a refusé d'ouvrir la porte. À court d'options et âgée de 12 ans, Karla est retournée à Zacatelco, vivre au sein d'une famille qu'elle ne connaissait pas.

"Les premiers trois mois, tout allait bien: [j'avais] de l'affection, de l'amour, tout ce dont j'avais besoin. Puis il a commencé à me prostituer," nous a dit Karla. "Il a commencé à me frapper et à m'insulter. Il m'a frappée avec des bâtons et des câbles. Il m'a même brûlée avec un fer à repasser."

Elle est tombée enceinte de jumeaux, mais le garçon l'a forcée à avorter. Enceinte à nouveau, elle a été contrainte de se vendre jusqu'au huitième mois de sa grossesse. Un mois après sa naissance, la fille de Karla a été enlevée par la famille de son proxénète, et Karla n'a pas pu voir son enfant pendant un an.

"On fait ça par amour, ils me disaient. C'était toujours par amour."

"Ce n'est pas facile d'en sortir. Parce qu'ils menacent ta famille. Ils te disent, 'Si tu ne le fais pas, je vais d'abord tuer ta mère, puis tes frères,' etc. Et c'est possible qu'ils mentent, mais tu ne veux pas courir le risque," explique-t-elle.

À l'âge de 16 ans, Karla Jacinto s'est retrouvée dans le centre de la Fundación Camino a Casa, un refuge ouvert par Rosi Orozco. Elle y a vécu pendant deux ans.

Aujourd'hui âgée de 22 ans, Karla est devenue une militante active dans la lutte contre le trafic des filles et des femmes au Mexique et dans le monde. L'année dernière, elle a été l'invitée d'honneur du Vatican, et aujourd'hui, elle est bénévole au refuge qui l'a recueillie il y a quelques années.

Karla Jacinto était à Washington en mai pour soutenir le projet de loi H.R. 515 — aussi appelé Megan's Law to Prevent Demand for Child Sex Trafficking ( Loi Megan pour mettre fin à la demande du trafic sexuel d'enfants). Le projet de loi prévoit une cellule spécialisée au sein d'ICE, dédiée à la surveillance des délinquants pédophiles américains — en particulier à la surveillance de leurs déplacements à l'étranger.

En plus d'alerter les pays étrangers de la venue de prédateurs, l'autre mission de la cellule sera d'enregistrer les arrestations, les condamnations et les peines de prisons des citoyens américains à l'étranger. Le projet de loi a d'ores et déjà été accepté par la Chambre des Représentants et devra être approuvé par le Sénat.

"Il y a beaucoup de femmes aisées dans la prostitution," dit Jacinto, qui ajoute que toutes les femmes ne correspondent au profil classique des victimes de l'exploitation sexuelle au Mexique. "Certaines des filles étaient étudiantes, ou elles avaient un travail, et je leur demandais, 'Pourquoi es-tu là?'," se souvient Karla.

"Par amour, me répondaient-elles. C'était toujours par amour."

Regardez le documentaire: Les Prostituées Colombiennes

Suivez Nathaniel Janowitz sur Twitter @ngjanowitz