Photo : « Orgy #001 », studios Aorta Films, Porn Yourself Festival

Le porno indépendant est-il vraiment différent ?

Oui. Mais l’objectif masturbatoire demeure.

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24 mai 2018, 9:55am

Photo : « Orgy #001 », studios Aorta Films, Porn Yourself Festival

« On va montrer du porno avec des vrais corps et de vraies sexualités », attaque « Ju », en s'attablant à un café du centre parisien. Visage souriant, les bras couverts de tatouages, il fait partie du collectif qui gère la Mutinerie, un iconique bar queer du IIIème arrondissement, qui accueille ce 24 mai, et jusqu’au 27, le festival Porn Yourself. « C'est une partie de la création porno que l’on voit peu », explique « Ju », avant de détailler le programme du festival : projections de films pornos alternatifs, féministes et queer ; ateliers sur la sexualité BDSM ; exposition consacrée à la sexualité queer…

Il existerait donc deux pornos. D'un côté, le mainstream, objet masturbatoire disponible gratuitement sur les tubes, présentant une sexualité phallocentrée - seins ronds, verges énormes - et gouverné par le triptyque scénaristique fellation-levrette-éjaculation faciale. De l'autre, des films indépendants, souvent produits et réalisés par des femmes, parfois avec du gras et du poil, diffusés sur des plateformes payantes et montrant d’autres manières de s’envoyer en l’air. Et surtout, tous les genres et toutes les morphologies. Comme celui de « Ju », justement. Homme trans, il ne se reconnaît absolument pas dans le X grand public : « Je suis un monstre : un mec avec un vagin ! », lance-t-il. Même chose pour une catégorie plutôt bien représentée dans la société : les gros. Crystal, membre du collectif Gras Politique, qui animera un atelier durant le porn Yourself, le rappelle : « L’érotisme non fétichiste n’existe pas avec les corps gros ».

« Le porno indé questionne les normes de genre et de sexualité » - « Ju », co-organisateur de Porn Yourself.

Sauf, justement, dans le porno alternatif. Qui, lui, « questionne les normes de genre et de sexualité », synthétise Ju. Exit, donc, la figure de l’homme actif et dominant et de la femme soumise, l’un et l’autre pouvant diriger l’acte - voire même alterner les rôles. Toutes les sexualités y sont représentées et la programmation du Porn Yourself atteste de cette diversité : le jeudi, les spectateurs pourront entre autres voir Toilet Line - « du bon gros sexe lesbien comme vous n’en avez jamais vu », promet le programme de l’événement – ou bien A Spanking Ode, court-métrage de trois minutes proposant « une vision ludique et irréelle du choc entre la main et la chair fessière » Pas question pour autant de faire du porno soft : certaines pratiques jugées extrêmes, comme le fist ou le BDSM, y sont régulièrement portées à l’écran.

Évidemment, la diversité des corps à l’écran se traduit par une autre approche du casting et des tournages. « On sélectionne les actrices et les acteurs davantage en fonction de leurs motivations que de leurs physiques », raconte la Carmina, réalisatrice et fondatrice de Carré Rose Production. Comme ses consœurs, elle prête particulièrement attention aux conditions de travail et à la notion de consentement - ce qui est loin d’être une évidence pour d’autres productions françaises. Ici, le système D prévaut : « Personne n’a d’argent. Un performer jouera gratuitement dans un de mes films et, en échange, je jouerai gratuitement dans le sien », précise Carmina.

Alors, inclusif, éthique, le porno alternatif s’affiche comme un formidable outil pour transformer l’image de la sexualité. Mais au-delà de ces belles intentions, une question demeure : à qui s’adressent ces films ? Car s’il n’atteint pas le grand public, sa portée – et donc sa capacité à changer les mentalités – n’a que peu d’effet. Or, malgré l’existence de quelques figures de proues comme Ovidie, ou la visibilité croissante d’Erika Lutz, le porn alternatif reste confiné aux cercles d’initiés. Ju le reconnaît : « Je ne pense pas que notre festival touche des gens hors de notre communauté. C’est surtout un truc d’empowerment pour nous ». Même constat auprès de Ludivine Demol, doctorante en porn studies à l’université Paris 8 : « Difficile de dire s’il a une réelle influence. Il rejette tellement le capitalisme et les gros circuits de diffusion que sa portée s’en trouve forcément réduite ».

« Je ne pensais pas que quelqu’un comme moi, qui n’a pas une beauté normée, pouvait faire du porno » - Carmina, figure du porno alternatif.

Carmina, fondatrice de maison de Carré Rose Production, a une autre analyse : « Je compare souvent le porno à l’industrie textile. Quand on se promène dans la rue, on ne voit que des grandes enseignes où tout est normé. Où les fringues, toutes pareilles, ne dépassent pas le 40. Pour trouver autre chose, il faut chercher chez les petits créateurs. Dans le porno, c’est pareil : on ne voit que les grandes enseignes et leur contenu normatif. Le reste, il faut aller le chercher… ». Cam-girl, journaliste au Tag parfait et désormais réalisatrice, elle a découvert un autre monde en se penchant sur le porno indé. « Je mentirai en disant que je m’y suis lancée uniquement pour l’aspect militant », sourit celle qui a réalisé ses premiers films cette année. Elle ajoute : « Il y a une partie de moi qui avait envie de faire ça… Mais je ne pensais pas que quelqu’un comme moi, qui n’a pas une beauté normée, pouvait faire du porno ».

Porn Yourself, du 24 au 27 mai, à la Mutinerie, Paris 3ème.

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