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LGBTQ

À quel moment le BDSM devient-il de l’abus ?

Après un récent décès dans la communauté gay BDSM de San Francisco, de nombreuses personnes s’interrogent sur les limites des relations de soumission.

par Steven Blum; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
26 Novembre 2018, 9:16am

Cet article a été initialement publié sur VICE US.

Sur ses photos Instagram, Dylan Hafertepen, maître de cinq esclaves, apparaît caricaturalement large, comme un dessin de Tom of Finland qui prendrait vie. Sur un de ses clichés les plus emblématiques (supprimé de son compte depuis), Dylan fait un salut militaire à l’appareil photo tandis que ses « chiots » Chuck, Angus, Daniel, Biff et Tank posent autour de lui. Certains portent des jockstraps si moulants qu’ils peinent à contenir leurs testicules gonflés à bloc. Tank, Jack Chapman de son vrai nom, est assis à la droite de Dylan, vêtu d’un bandana rouge et d’une chaîne à cadenas autour cou. Il est rayonnant.

Pour les 60 000 abonnées du compte de Dylan, appelé « Noodles and Beef », sa relation avec ses chiots semblait perverse et ludique. Il n’était pas rare que ses fans lui écrivent, le priant de les adopter comme soumis.

Dylan annonçait l’arrivée de nouveaux membres avec beaucoup de verve. Tout d’abord, les chiots recevaient un collier de dressage, puis étaient marqués d’un tatouage au-dessus de la fesse, appelé la « marque du maître ». Il a fait savoir l'arrivée d'Angus dans sa newsletter : « Il est à moi. La nouvelle l'a ému aux larmes. » Angus a répondu avec une grande joie dans cette même newsletter : « Dans le passé, j'étais perdu et confus, ignorant que j’étais à toi depuis toujours, oubliant ma raison d'exister. »

Les chiots de Dylan avaient leurs propres comptes sur les réseaux sociaux, souvent indépendamment de la volonté de leur maître. Sur Tumblr, Jack avait présenté de longues excuses à Dylan, angoissé à l’idée de ne pas être le chiot parfait. « Mettons les choses au clair », a-t-il écrit. « Je suis une merde. Je suis une personne de merde. Je fais des choses horribles et impardonnables. Je suis malhonnête. Je suis faux. Je suis lâche. Je suis stupide. J'ai blessé mon maître. » Sa faute ? S’être baigné dans un jacuzzi avec un ami.

Jack est décédé le 15 octobre dernier « en raison d'un problème pulmonaire jamais diagnostiqué ». Ce « problème » était en réalité dû à des résidus de silicone dans ses poumons provenant d'une injection scrotale. (Tous les chiots de Dylan injectaient du silicone dans leurs parties génitales afin d’en augmenter la taille.)

Après sa mort, un contrat décrivant sa relation avec Dylan a été diffusé en ligne. Jack l’avait initialement publié sur son Tumblr. Selon ce contrat, la psyché, le compte bancaire, le corps et la vie sociale de Jack étaient sous le contrôle total de son maître. Le contrat stipulait même à quoi devait ressembler le corps de Jack : « Le chiot devra accepter toute forme de modification corporelle, y compris les piercings, les tatouages et les injections de solution saline dans le scrotum, conformément à la volonté du maître ».

Dylan a récemment déclaré à BuzzFeed News que ce contrat n’était ni plus ni moins qu’un « conte érotique écrit par Tank et mettant en scène certains de ses fantasmes de soumission ». Néanmoins, cela a soulevé des questions quant à la limite, dans le BDSM, entre simulation saine et abus réels.

Les relations maîtres-esclaves à temps plein n’ont jamais été étudiées en profondeur, à une exception près. En 2006, des chercheurs de l'Université d'Ottawa et de l'Institut de recherche avancée sur la sexualité humaine ont interrogé 146 maîtres et esclaves pour comprendre comment ils négociaient les rapports de force, les jeux de rôle, les tâches ménagères et l’argent. Les chercheurs se sont posé la question suivante : comment les esclaves peuvent-ils exprimer leur consentement lorsqu’ils renoncent à toute prise de décision dans la relation ? Et sont-ils heureux dans leur rôle d’esclave à long terme ?

Certains résultats étaient peu banals, quoiqu’intrigants : les chercheurs ont découvert que les hommes esclaves sortaient plus souvent les poubelles que les femmes esclaves, par exemple. D'autres découvertes sont plus inquiétantes : environ trois quarts des esclaves se sont retrouvés dans une situation qui leur semblait « inconcevable » au début de leur relation, ce qui suggère que les « limites sont souvent repoussées ».

L'étude a également révélé que de nombreux esclaves étaient satisfaits de leur relation actuelle et qu'ils étaient libres de partir s'ils le souhaitaient. L'indépendance financière est finalement assez courante : seuls trois des répondants n'avaient pas accès à leur compte courant personnel.

Néanmoins, les chercheurs ont noté que les cas d’abus étaient souvent déguisés en pratique BDSM. « Certains conjoints violents utilisent ces accords pour légitimer leur comportement ou pour justifier leurs propres demandes de violence à l'égard de leur partenaire », lit-on dans l'article. Il semble également que les esclaves à la recherche de nouveaux maîtres sont « totalement conscients » de ce danger.

Ellen Lee, professeure de psychologie au Ripon College, étudie depuis sept ans les relations entre esclave et maître au sein de l'équipe de recherche « The Science of BDSM » de la Northern Illinois University. Selon Lee, bien que les contrats soient assez courants, ils ont pour vocation d’établir les souhaits et leurs limites des deux partis, et non à donner au maître le pouvoir de contrôler tous les aspects de la vie de ses esclaves.

Ce qui est inquiétant dans le contrat passé entre Jack et Dylan, c’est que son salaire devait être « cédé à son maître », qui était censé assurer sa sécurité. « Limiter l'accès aux ressources financières est caractéristique des relations abusives, déclare Lee. Sans argent, l’esclave ne peut pas partir. Ce n'est pas du consentement, c'est de la contrainte. »

Le contrat de Dylan stipulait également que la vie sociale du chiot devait s’articuler autour de son maître et que toute relation avec d’autres personnes devait sembler « inutile, infructueuse et insatisfaisante » aux yeux du chiot. Selon Lee, c’est l’un des points les plus extrêmes. « L’isolement social et émotionnel est un autre signe d’abus », explique-t-elle.

Dans une relation BDSM saine, le soumis doit être satisfait. « Si la personne soumise ne peut pas assouvir ses besoins, la relation ne peut pas fonctionner », poursuit-elle.

Bien entendu, deux adultes consentants sont absolument libres de s’engager dans n’importe quelle dynamique. Il convient également de noter que les contrats entre maître et esclave ont une valeur juridique douteuse et n'ont jamais été présentés devant un tribunal américain. Lee n'a pas envie de spéculer sur la relation entre Tank et Dylan, mais confirme que, dans certains cas, la communauté BDSM peut devenir un endroit pour dissimuler les abus et la violence. « Et c'est pourquoi, dans de nombreux cas, les membres de la communauté ont mis en place des protections, des règles et préfèrent clarifier immédiatement le risque que représentent des jeux de pouvoir aussi extrêmes. »

« Il y a des cas d'agression et d'abus dans la communauté, mais j'aime penser que les choses sont en train de s’améliorer », conclut-elle.

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