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Une journée en prison : guide de survie

Histoire de ne pas finir en chair à détenu.
23.10.18
une journée en prison

Cette story a été publiée en association avec le Marshall Project et a été initialement publié sur VICE US.

Tout le monde me demande sans arrêt : c’est comment une journée de prisonnier ? Tu te fais chier ? Tu trouves à t’occuper ? J’en avais marre alors l’autre matin, j’ai décidé de consigner chaque instant de ma journée.

Aujourd’hui, j’ai envie de partager le résultat pour prouver que nous autres prisonniers ne sommes pas des bons à rien. On en est même loin.

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01h30. Un agent me réveille en sursaut, sa lumière braquée sur moi comme une punition divine. J’ai dix minutes pour m’habiller comme je peux, avant qu’il ne m’accompagne à l’isolement. Là, je retire mes vêtements de fortune pour une fouille approfondie et entame mes trois heures de ronde anti-suicide.

Mon boulot ? Passer du temps en compagnie de mes détenus à tendance suicidaire. Leur parler pour m’assurer qu’ils n’attentent pas à leurs jours.

Aujourd’hui, je dois gérer un gosse à la voix très douce, déprimé au plus haut point. Il a 18 ans, il est noir, j’en ai 43 et je suis blanc. À ma grande surprise, il ne tarde pas à me confier tout ce qu’il a pu traverser depuis sa naissance. Les détenus ne manquent jamais d’horreurs à raconter, mais je trouve toujours ça aussi éprouvant. Je manque de pleurer à plusieurs reprises. Tout ce que je peux faire, c’est l’écouter comme s’il était mon propre fils.

Fin de la ronde. Re-fouille, retour à ma cellule, douche, étirements, méditation, prière. Dodo jusqu’à 06h00.

Réveil à 10h00 dans un raffût de tous les diables. Après quelques minutes salutaires, je descends de ma mezzanine et tombe nez à nez avec mon chien de fonction Ross, en pleine période d’essai.

Ross me regarde m’habiller. Il remue la queue et frotte sa truffe toute humide contre moi, ce qui, comme d’habitude, me met le sourire aux lèvres.

C’est parti. Je quitte le Rocher, comme on appelle le centre de détention, pour descendre à la salle d’eau commune où je retrouve ses 48 autres usagers. Brossage de dents entre quatre rappeurs matinaux, petite et grosse commission, puis retour dans ma cellule où je remplis la gammelle de Ross. Je replonge ensuite dans les entrailles du bâtiment avec mon compagnon à quatre pattes. Les 40 minutes suivantes, je les consacre à son entraînement quotidien.

J’avale ensuite une aspirine et me prépare un Nescafé avant de me ruer au cyber-kiosque. C’est à peu près ma seule porte d’accès au monde extérieur. Une fois arrivé, j’offre une soupe de ramen à un type pour qu’il me garde une place dans la queue.

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Bien informé sur l’état du monde, je trottine jusqu’à l’espace cuisine, où 96 détenus se partagent deux micro-ondes. J’ai la chance de pouvoir faire réchauffer mon café juste avant qu’une voix connue, toujours aussi froide et monocorde, ne résonne dans les haut-parleurs : « Il vous reste cinq minutes. »

« Sur vos couchettes, bien en vue ! Une dernière fois, sur vos couchettes et bien en vue pour l’appel de 11h30, sinon c’est le blâme ! »

Étendu dans mon lit, je profite de l’appel pour rédiger quelques mails et écouter les infos à la radio. J’enfile ensuite mon pantalon de sport et mon manteau « d’hiver » et me tiens prêt devant ma porte, sur le point de s’ouvrir.

Du point de vue d’un prisonnier, difficile de calculer la durée de l’appel. Bien entendu, les horaires sont les mêmes chaque jour : 05h00, 11h30, 16h00, 21h00, minuit. Les horaires de début, oui. Pour les horaires de fin, c’est une autre histoire. Une chose est sûre : c’est l’enfer.

Mais aujourd’hui j’ai de la chance. À 12h10, c’est fini, et en dix minutes me voilà dehors.

C’est mon moment préféré pour aller faire un tour dans la cour. La plupart du temps, il n’y a personne : tout le monde est occupé à déjeuner. Pour moi c’est l’heure de l’entraînement : footing, pompes, sprints, étirements.

Les portes barbelées de la prison s’ouvrent à 13h40 et laissent pénétrer la masse de mes codétenus en rangs d’oignons. Je choisis ce moment pour faire le trajet inverse, tel une truite à contre-courant dans une rivière de prisonniers. Des centaines de prisonniers. Il s’agit d’être au summum de la vigilance : un meurtre sauvage est si vite arrivé, et il y a fort à parier que les gardiens ne s’en rendraient compte qu’après le passage du troupeau. Je me fraie un passage tant bien que mal, non sans répondre aux « Salut ! » qu’on m’adresse.

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Ouf ! Me voilà de retour dans le centre de détention en un seul morceau. Je pose ma serviette et mon porte-savon devant la seule douche du bâtiment, avant d’aller me préparer un en-cas : porridge instantané, une cuillerée de beurre de cacahuètes, une poignée de fruits secs, un bol de lait en poudre et deux bananes. Je déguste le tout et attends mon tour pour me laver.

Qu’elle dure cinq minutes ou un quart d’heure, la douche est mon seul moment d’intimité de la journée.

Déjà 15h00. Je me fais un deuxième café et m’installe au bureau que je partage avec mon compagnon de cellule pour enchaîner grammaire espagnole et rédaction dans ma langue d’origine. J’écris en général soit de la fiction, soit de la poésie, et parfois même de la non-fiction.

Aujourd’hui, ce sera de la fiction.

Jusqu’à 18h00, me voilà enfin libre. Je m’évade par procuration, alors que mes personnages fantastiques affrontent le mal, voguent d’amours en chagrins et s’efforcent de rendre leur monde meilleur. Attention tout de même à ne pas manquer l’appel de 16h30 !

Vers 16h10, je me joins à la masse indistincte orange et bleue en route vers la cantine. Nous serpentons entre de longues tables à manger entourées de petits tabourets circulaires, sous les beuglements des gardiens : « On s’embraille, messieurs ! Sinon, c’est le blâme ! »

On finit par arriver devant un comptoir crasseux où s’amoncellent de vieux restes. Là, Trinity apporte une grande marmite pleine de notre pitance du jour : une mixture trop cuite, insipide et inodore de dinde « à la King » et de haricots en boîte, ornée d’un biscuit dur comme du bois.

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J’engloutis le minimum nécessaire avant de me barrer en vitesse. Mieux vaut ne pas s’attarder à la cantine.

Après dîner je donne un cours de français d’environ une heure. Ce soir, c’est un peu plus long. Il faut dire qu’on s’amuse bien à distinguer les voix passive et active.

Vers 20h00, j’appelle Maman. Avec mon salaire d’1,5 dollar par jour, je ne peux pas me permettre de l’appeler plus d’une ou deux fois par semaine.

L’art de la conversation téléphonique n’a plus de secrets pour elle. Rapide, efficace, elle me résume sa vie dans les moindres détails (elle a mal aux pieds à force de passer ses journées à travailler debout, elle va faire refaire le toit de la maison et mon frère David se marie, ça va être une fête formidable).

Une voix de robot nous interrompt, comme d’habitude : « Il vous reste une minute. Merci de faire appel à nos services. »

Maman pleure très souvent. Moi aussi, ça m’arrive. Pendant trois minutes, une à deux fois par semaine.

20h30. Je sors Ross une dernière fois, Dame Nature oblige. Puis je monte quatre à quatre les escaliers de l’espace micro-ondes pour me réchauffer une soupe de ramen et un bol de popcorn.

21h00 : c’est l’heure de l’appel. C’est surtout l’heure de chiller un bon coup. Je passe deux heures assis sur mon lit devant la télé, un bon livre en main, avec ma soupe et mon popcorn.

C’est tout pour aujourd’hui. Télé, lampe : éteintes. Étirements, méditation, prière : faits. Je me glisse enfin sous ma couverture en laine toute rêche et tâche de roupiller.

Un jour de plus. Plus que 3 650…

Jerry Metcalf a 43 ans et il est incarcéré à TCF, prison correctionnelle du Michigan à Lapeer. Il a été condamné à 40 à 60 ans pour homicide volontaire, plus deux ans pour agression à main armée.

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