Société

Bécanes et soutanes : avec ceux qui font bénir leurs motos

Comme chaque année, des centaines de motards viennent faire bénir leurs montures dans l'arrière-pays marseillais à la recherche de ce drôle de pare-choc divin.

par Pierre Longeray; photos Xavier Lours
16 Mars 2020, 10:44am

Avant que la France et le reste du monde ne prennent réellement conscience de la menace causée par le Covid-19 (et que chacun soit invité à rester chez soi), le virus embêtait surtout Franck Pinos pour une raison un poil plus triviale. Les médailles et bracelets célébrant les dix ans de son pèlerinage de motards étaient bloqués en Chine. « À cause de ce putain de coronavirus ».

Pour Franck, longue barbe blanche et blouson noir bardé de patchs, ce samedi 7 mars, c’est le samedi le plus important de l’année. Comme depuis une décennie, des centaines de motards le rejoignent devant l’abbaye de la Sainte-Baume qui trône face à ce majestueux massif provençal, où Marie-Madeleine se serait retirée après avoir évangélisé la Provence. Qu’ils ou elles soient fans d’Harley, de japonaises sportives ou « BMWistes », chacun s’y presse le premier dimanche de mars pour une célébration qui se clôture toujours par une drôle de tradition : la bénédiction des bécanes avec une branche d’olivier trempée dans l’eau bénite – le tout par un motard en soutane.

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Sur la grande prairie qui fait face à la montagne, alors que le soleil touche son acmé en ce samedi midi, les motos arrivent au compte goutte dans des vrombissements plus ou moins sonores en fonction des modèles. Dans un arc de cercle, les motos sont soigneusement alignées, la roue avant pointée vers l’imposante croix de bois plantée derrière la scène installée pour l’occasion. Une grande bâche noire au nom du « MC » (moto-club) de Franck, les « Kudaciés », a été tirée sous l’autel du jour créant une sorte de décalage stylistique pas inintéressant. La formule « Souviens-toi, reste humble… », cercle le logo du MC. Pour les motards, la route ne pardonne pas.

Si Franck a eu l’idée de créer ce rendez-vous, c’est suite à la perte d’un de ces amis motards, tué au guidon de sa moto. « À l’enterrement de mon ami, j’étais en train de mettre en place une haie d’honneur de motards, rembobine Franck, des trémolos mouillés d’un accent montpelliérain dans la voix. Puis un type habillé bizarrement a débarqué. Le casque, ça allait. Le cuir, aussi. Mais en bas, il y avait un truc qui clochait. » Quand le mystérieux nouvel arrivant est descendu de sa monture, la soutane est retombée. « Oh un curé ! » Franck et Frère Marie-Olivier – barbe rousse fournie, crâne rasé et Yamaha 900 Diversion – se sont ainsi trouvés et la tradition du pèlerinage à la Sainte-Baume était lancée.

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Alors que Franck ordonne à l’assemblée de ne pas démarrer une seule moto pendant la messe, qui s’apprête à commencer en ce début d’après-midi, Frère Marie-Olivier troque le cuir pour une étole violette. Posés sur leurs motos ou debout, avec une bière ou une clope à la main, le gros millier d’aficionados de particules fines fait silence. « Venez les mécréants du fond », lance le prêtre motard, habitué à un public pas forcément fan de la messe du dimanche matin.

Cette double casquette – motard et prêtre – « Frère Olivier » l’a enfilée il y a une quinzaine d’années quand il était basé à Brest, où il officiait en tant qu’aumônier de marine. « À l’époque, les marins étaient très moto, je m’y suis alors mis moi aussi », explique celui qui ne se voit pas faire de moto sans sa soutane. Ainsi, la bécane est devenu un véhicule privilégié pour essayer de créer des liens avec des marins dont l’écorce n’est pas facile à percer – surtout pour un prêtre. Les motards sont un peu pareils, explique le frère dominicain.

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Frère Olivier (à gauche) et Franck Pinos.

« Laissez-vous bénir les motards. Laissez-vous aimer par Dieu », enjoint le prêtre à la foule attentive, entre deux gorgés de bière blonde au miel servie par un brasseur du coin. Après avoir rendu hommage aux motards disparus – « Jérémy, Jimmy et Alex » ainsi qu’à tous les autres membres de la famille des motards – croyants et athées s’avancent vers l’autel pour communier – avec une hostie pour les premiers, en croisant les bras sur la poitrine pour les autres. Certains n’ont pas quitté leur combinaison intégrale de cuir qui les recouvrent du cou jusqu’aux pieds, d’autres portent fièrement les blousons sans manches frappés du nom de leur MC – Desperados, South Mountains Bikers ou encore forcément, Kudaciés.

Quand la messe – ou « l’open bar spirituel » selon les mots de Frère Olivier – touche à sa fin, on comprend à nouveau que l’on n’assiste pas à une cérémonie classique. Avant de renvoyer tout le monde dans « la paix du Christ » et vers la bénédiction des bécanes, Frère Olivier souhaite dire aux motards à quel point il les aime, mais que cet amour n’est que le pâle reflet de l’amour du Christ, qui « sans doute aurait été motard à son époque s’il avait pu parcourir les routes de Galilée – soyons fous – en Harley Davidson. » Amen. Direction la bénédiction.

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Si les prêtres sont plutôt habitués à bénir les personnes plutôt que des Suzuki ou des Honda, on a de tout temps béni des objets. Sans grande surprise, les objets de culte sont bénis depuis des siècles, comme les églises, les croix ou encore les calices qui servent à la messe. Les maisons aussi peuvent être bénies, tout comme les animaux. Pour ce qui est des véhicules, il n’était pas rare que l’on bénisse les tracteurs dans les campagnes – comme on bénissait les chevaux de trait avant l’invention du moteur.

Frère Olivier, en sa qualité d’aumônier de marine, n’est pas plus chamboulé que ça lorsqu’il bénit des motos, puisqu’il a eu à bénir des navires militaires. « Dans le monde militaire, on bénit les navires, comme les chars et les camions qui partent et risquent d’affronter le feu et la mitraille », explique celui qui repartira bientôt en mer. Bénir donc des bécanes n’est pas totalement fou pour le frère, qui décrypte la démarche sans mal. « On bénit les objets parce que Dieu bénit nos travaux et nos loisirs, puisqu’il s’intéresse aux détails de nos vies. »

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Dans la longue file d’attente qui se crée devant Frère Olivier et sa grosse coupole d’eau bénite, les motards ne sont pas tous croyants. Loin de là. « Je ne suis pas spécialement croyant », lâche Georges, 68 ans et présent depuis la première édition. « Je fais surtout bénir la moto, parce que pour moi il y a trop de boulot. La moto, c’est facile, elle ne répond pas », glisse dans un sourire le motard, qui a changé depuis peu de monture – une Harley. « Dès que je change de moto, je viens la faire bénir. Obligé. »

Pour Frère Olivier, il n’est pas si simple de se définir comme non-croyant. « Beaucoup de motards ici se disent athées, mais je pense qu’ils sont surtout agnostiques – ils ne savent pas si Dieu existe », propose d’une voix douce le frère-motard. « Je pense que secrètement au fond de leur coeur, beaucoup d’entre eux aimeraient croire à cette belle histoire. » Entre superstition et respect d’une sorte de tradition, les motards de la Sainte-Baume voient pour beaucoup cette bénédiction comme une protection supplémentaire sur la route – une sorte de pare-choc divin.

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« Faire bénir la moto, c’est un passage obligé. C’est comme le mariage si tu veux », compare Mario, la cinquantaine, grosses bagouzes, grosses lunettes, et habitué de balades en bécanes aux US, dont le drapeau flotte d’un peu partout ce samedi en Provence. Pour Lucas et Tony, 20 et 18 ans, c’est la première fois qu’ils viennent faire bénir leurs Ninja 400, sur les conseils des parents de Lucas, croyants et motards. « C’est quand même des bécanes qui vont vite, donc sur un malentendu, on se dit que la faire bénir, ça peut toujours servir », tente Tony, avant d’admettre que « bon, je pense que la mienne est déjà bénie avec toutes les conneries que j’ai faites. »

Possible que Tony doive alors une fière chandelle au Saint Patron des motards, un certain Saint-Colomban, choisi par le pape Benoît XVI au début de la décennie. Colomban était une sorte d’ « Holy Rider », un Irlandais qui a voyagé sur mer et sur terre à travers l’Europe au VIIIème siècle. Ce bourlingueur, qui a passé sa vie sur la route et dont le corps repose à Bibio en Italie, est censé veiller sur les motards – comme Saint-Christophe veille sur les voyageurs.

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Chez les motards, chacun choisit à quel saint se vouer, puisque plus loin dans la queue, Magali et son Harley rose bonbon, s’apprêtent à faire bénir sa bécane pour la première fois. « Je suis venue sur les conseils d’une amie qui n’est pas motarde, mais qui vient souvent à l’abbaye », explique dans un sourire gêné la motarde. « Mais bon, j’aime bien la spiritualité. Je suis bouddhiste. Ça va être marrant de se faire bénir par un prêtre catholique. »

L’open-bar spirituel déclaré par Frère Olivier prend dans cette longue file d’attente tout son sens, alors qu’il agite vigoureusement sa branche d’olivier arrosée d’eau bénite sur les motos qui se présentent devant lui. Certains motards se signent pendant que d’autres préfèrent prendre un selfie avec l’homme d’église. À renfort de « Soi bénit », le frère arrose toutes les montures qui passent de lui, et ceux qui les chevauchent, pendant que Franck se marre en voyant passer certains amis bikers – « Pour toi, c’est plus cher ! » Puis dans un concert de vrombissements et un nuage de particules fines, les motos s’éloignent au loin « dans la paix du Christ ».

Plus de photos du pèlerinage ci-dessous :

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