Alexandre Chpryguine le leader des fans russes pendant l'Euro s'exprime enfin
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Alexandre Chpryguine le leader des fans russes pendant l'Euro s'exprime enfin

L'ancien boss des supporters russes durant l'Euro 2016 a accordé une interview à VICE Sports. Il évoque notamment l'Euro français et la Coupe du monde 2018 qui se jouera en Russie.
08 mars 2017, 1:50pm

Il avait défrayé la chronique en juin dernier pendant l'Euro lorsqu'il avait ridiculisé les autorités françaises en revenant sur le territoire après son expulsion. En quelques jours, Alexandre Chpryguine, ex-président de l'association des supporters russes, est devenu une icône, une rockstar, l'homme à abattre. Il est accusé d'être le responsable des affrontements entre hooligans russes et anglais à Marseille. Le cerveau derrière ces violences que nombreux ont décrit comme pensées en amont, téléguidées par le Kremlin. Son nom a fait le tour du monde et des centaines d'articles ont été publiés sur lui. Tous reviennent sur son passé sulfureux. Il est présenté tantôt comme un homme d'extrême droite, un ultranationaliste, et un proche de Vladimir Poutine. Pour la première fois depuis l'Euro, Alexandre Chpryguine revient dans un média français sur les événements qui ont changé sa vie a tout jamais. De Cazeneuve à Poutine, de Moscou à Toulouse, il fait le point sur ces journées qui lui ont valu une renommée mondiale. Et promet que pendant la Coupe du monde 2018, il n'y aura pas de festival de violence.

VICE Sports : Comment en es-tu venu à aimer le football et le monde des supporters ? Alexandre Chpryguine : La première fois que je suis allé dans un stade c'était en 1989, j'avais 11 ans, c'était un match du Dynamo Moscou. J'ai été immédiatement hypnotisé par la tribune des supporters. J'ai découvert une atmosphère incroyable et j'ai tout de suite voulu en être. Tous les problèmes et questions qui existaient dans ce mouvement sont devenus les miens.

En 1993 j'ai fait mon premier déplacement pour voir un match du Dynamo et là, c'était une autre histoire. La différence entre le supporter ordinaire et un fan, c'est qu'un fan ne va pas qu'aux matches à domicile mais suit son équipe dans les autres villes. J'ai fait plus de 200 déplacements avec mon équipe. Il faut comprendre qu'en Russie la distance entre les villes c'est pas comme les autres championnats en Europe. Quand je vais voir mon équipe à Vladivostok, c'est comme aller de Moscou à Londres. Si en Europe faire un déplacement c'est 2 ou 3 heures, en Russie ce sont des milliers de kilomètres.

Pourquoi as-tu ressenti cette envie de devenir le boss des supporters du Dynamo Moscou ? Je n'ai pas tout de suite eu envie de prendre la tête de ce groupe. Dans les années 90, quand le mouvement était en déclin, on a dû gérer ces problèmes et on a dû les résoudre. On a été un peu contraints de prendre les rênes du pouvoir et sauver l'avenir des supporters. En 2003, l'association officielle de supporters a été créée et j'en ai pris le commandement. A l'époque, j'avais déjà un peu d'expérience dans les stades. Puis en 2007, quand l'association officielle de supporters russes (ARFA) a été constituée – elle réunissait tous les chefs des associations de fans – j'en ai pris la tête. Parce que parmi mes collègues, j'étais celui avec le plus d'expérience et l'un des plus âgés [29 ans, ndlr]. A l'époque, les pouvoirs russes voulaient créer un dialogue avec les supporters parce qu'il y avait des problèmes de violence. Mais ces problèmes font partie de la culture du supportérisme. C'est présent dans le football.

Justement parlons des violences à Marseille pendant l'Euro. Les gens ont été surpris par la brutalité mais aussi l'organisation quasi-militaire des hools russes. Et on s'est demandé si derrière tout ça il n'y avait pas un cerveau. Est-ce que toi ou des gens de ton association avez participé de quelque façon aux affrontements entre supporters russes et anglais ? Non. On n'a rien à voir. On a passé près de 24 heures dans un bureau de police à Marseille, la police a vérifié et n'a pas trouvé trace de notre implication. Ils nous ont arrêté car on était un groupe de supporters identifiable et facile à cibler. Le procureur de Marseille a expliqué que nous étions responsables des évènements qui se sont déroulés dans le Vieux-Port, mais ce n'est pas le cas.

Alors pourquoi avez-vous été arrêtés ?
La police française s'est ratée pendant les violences de Marseille, elle a été dépassée. Du coup, pour se rattraper, les policiers ont voulu arrêter des supporters russes et c'est nous qu'ils ont arrêtés parce qu'on était, comme je vous l'ai dit, la cible la plus facile, la plus identifiable et la plus simple à interpeller. La police a arrêté notre bus le 14 juin, 3 jours après les évènements à Marseille. Tous les hooligans russes étaient déjà partis de France. Notre association de supporters se déplaçait avec deux bus. Ça aurait pu être l'autre bus mais ça a été le mien qui a été arrêté par manque de chance.

Alexandre Chpryguine le 18 juin 2016 à Marseille, avant sa première expulsion. Photo Reuters.

Tu dis que la police n'avait pas de preuve contre vous et que vous n'aviez rien à vous reprocher. Alors pourquoi vous avoir renvoyé en Russie ?
Dans chaque Etat où commence une situation qui peut mener à la révolution, la première chose que fait le gouvernement c'est de bloquer Twitter. Parce que Twitter c'est une arme de propagande très puissante. Quand on est sortis de notre hôtel à Cannes [son groupe de supporters logeait à Cannes, ndlr], et que j'ai vu les gendarmes, j'ai pris mon téléphone et j'ai commencé à décrire les évènements sur mon compte. Grâce à Twitter, ça a pris une énorme dimension médiatique. Les journalistes ont afflué vers le lieu de notre arrestation parce qu'ils avaient lu mes tweets. Et du coup les policiers ont un peu changé leurs plans. Ils voulaient renvoyer près de 30 personnes, y compris des femmes et des jeunes filles qu'ils accusaient d'avoir participé aux violences. Ils étaient prêts à nous amener à l'aéroport de Nice pour repartir directement, tous les papiers d'expulsion étaient prêts.

Quand j'ai commencé à tweeter, qu'on a résisté, que c'est devenu politique, les policiers ont donc changé leurs plans. Ils nous ont amenés à Marseille et trois de nos hommes ont été condamnés et sont restés en prison. Vingt personnes ont été renvoyées du pays, mais pas les femmes. C'était une décision du préfet qui, grâce à la législation française, peut renvoyer des gens sans donner de raison. On a reçu un document qui disait avec des phrases très vagues que nous allions être expulsés parce que nous pouvions être une menace pour le pays.

Tu te sens victime d'une injustice ?
Quand ils nous ont expulsé pour la première fois, des diplomates russes sont venus nous voir et nous ont dit qu'on pouvait revenir, que j'avais le droit de revenir. Ils nous ont dit que notre visa européen n'était pas annulé. Voilà pourquoi je suis revenu. Et puis quand j'ai commencé à poster des photos de mon voyage retour en France, les médias ont commencé à reprendre ces infos et ça a de nouveau donné une résonance médiatique à toute cette affaire (Alexandre a live tweeté son voyage en France. Il a posté une photo devant le stade puis dans le stade, ce qui a mené à son interpellation. [A l'époque ce retour avait fait polémique puisqu'en plein Etat d'urgence un homme expulsé du pays était revenu sans aucun problème, ndlr].

J'ai été très rapidement interpellé et le lendemain j'ai été une nouvelle fois expulsé. Honnêtement, si j'avais su que je me ferais arrêter à nouveau, j'aurais posté mes photos après le match dans l'avion retour en direction de Moscou. Je ne me suis pas rendu compte de l'ampleur que mes photos ont prises.

Les touristes ne doivent pas créer des situations dangereuses. Si un Anglais ivre va en banlieue de Moscou peut-être qu'il ne reviendra pas sain et sauf. Mais dans les lieux touristiques, les stades, le métro, il ne craint rien.

A un certain moment, tu t'es senti dépassé non ?
Je ne me suis pas rendu compte de la résonance médiatique quand j'ai publié les photos sur Twitter. Puis, quand j'ai été interrogé par les policiers à Toulouse, ils m'ont montré mes tweets qu'ils avaient imprimés sur papier. Et ils m'ont demandé pourquoi j'avais posté ces photos et m'ont demandé si ce n'était pas un défi lancé à la France, dans le but de montrer que c'était possible de revenir alors que c'était pas du tout mon intention.

Mais sincèrement j'ai trouvé ça incroyable que le ministre de l'Intérieur lise mes tweets (Bernard Cazeneuve ne l'a jamais cité directement mais a parlé de certains supporters qui « ont fait les malins »). J'imagine mal le ministre de l'Intérieur russe lire les tweets du chef des supporters anglais pendant la Coupe du monde 2018. Mais en France le compte Twitter de Chpryguine était suivi par le ministre de l'Intérieur, j'étais quand même très étonné.

Il faut en avoir une sacrée paire pour revenir dans un pays d'où l'on vient d'être expulsé. Tu t'es senti protégé par des relations hauts placées (On lui prête des relations avec le ministre des Sports de l'époque Vitaly Mutko mais aussi avec Vladimir Poutine) ?
J'ai été souvent en contact avec Vitaly Mutko, le ministre des Sports à l'époque des faits, quand mon association était l'association officielle et avait des liens avec la fédération. On a eu des contacts pour le travail, des contacts réguliers. Est-ce qu'on était proches ? Il me connaît, mais c'est tout. J'aimerais aussi être l'ami de notre président comme la majorité des citoyens russes mais malheureusement ce n'est pas le cas. Nos photos ensemble ont été prises pendant des évènements officiels. On a eu des contacts, on se connaît, mais pas au point qu'on puisse m'appeler son ami.

Quant à savoir si je me suis senti protégé à un quelconque moment, jamais. Quand tu es en garde à vue pendant 3 jours, tu ne peux pas te sentir protégé, t'es dans une cage. J'étais dépité, vexé. Moi qui n'était coupable de rien, qui n'avait rien à voir avec les évènements de Marseille, j'étais mis sur banc des accusés ! C'est pour ça que j'ai eu envie de revenir.

Aujourd'hui tu as des regrets ? Tu aurais préféré faire les choses différemment ?
C'est dur parce qu'aujourd'hui je ne suis plus à la tête de l'association de supporters [son association a été dissoute et exclue de la Fédération Russe de football. Il a été arrêté de façon spectaculaire dans un hôtel de Moscou en septembre, ndlr]. C'était l'affaire de toute ma vie et je souffre énormément. Jusqu'en juin, on faisait encore partie du comité d'organisation de la Coupe du monde. Mais maintenant, si tu as fait partie de mon association, tu es placé sur une liste noire. Je ne suis pas sûr que les membres puissent assister à des rencontres pendant la Coupe du monde.

Et en plus, vu que j'étais le président de l'association des supporters russes, je ne pouvais pas garder mon poste de président de l'association de supporters du Dynamo. Aujourd'hui, j'ai perdu les deux casquettes.

Alexandre Chpryguine devant le Stadium de Toulouse. Photo DR.

Penses-tu payer ton passé sulfureux [il a fait de la prison, été accusé d'être proche de milieux néo-nazis, ndlr] et certaines déclarations fracassantes comme quand tu as regretté que certains joueurs du Zénith Saint-Pétersbourg ne soient pas assez slaves ?
Je n'ai pas dit qu'il n'y avait pas assez de joueurs slaves. J'ai dit que j'aimerais que sur le terrain, le maillot de la sélection russe soit porté par les enfants de l'école russe. A la fin de l'interview où on m'a prêté cette phrase, le journaliste a évoqué les relations entre nations, un sujet très sensible. C'est difficile de commenter ce sujet mais il faut parler franchement et je vais dire une chose, peut-être que ça ne sera pas agréable à entendre mais il faut essayer de comprendre. Je suis venu à Paris en mars pour le match amical France-Russie et je me suis promené dans la ville. Ce n'était pas le Paris authentique, authentiquement français. Ça ressemblait plus aux ghettos arabes. En Russie on n'a pas ça. La politique migratoire est telle que la majorité de la population est russe, y compris les footballeurs. Pour nous, un homme avec la peau noire est une curiosité, il n'y a presque pas de noirs en Russie. En France vous avez dépassé le point de non-retour et du coup dans l'équipe française, il y a un numéro 10 français d'origine africaine.

Ça n'étonne personne en France, mais ça étonnerait en Russie. Ce n'est pas du racisme, c'est juste que les gens ne sont pas habitués et ça les étonne. Ce n'est pas l'image qu'ils ont de la France. On a eu des ghettos avec des gens des pays de l'ex-URSS, Caucase et Asie Centrale et ça a causé une tension dans la société. Mais ces derniers temps, ces gens-là quittent massivement la Russie parce qu'il y a des problèmes économiques dans le pays.

Tu préfères que la Russie gagne la Coupe du monde avec uniquement des joueurs d'origine étrangère qui ont été naturalisés pour l'occasion, ou que la Russie perde 4-0 tous ses matches de poule avec uniquement des joueurs que tu considères comme Russes pure souche ?
C'est le scénario le plus probable qu'ils naturalisent des footballers étrangers, y compris des joueurs d'origine africaine. C'est sûr que ça va pas plaire aux supporters russes, mais il n'y aura pas de forte protestation. En plus, si l'équipe a de bons résultats, il y aura même une réaction positive.

Parlons un peu de cette Coupe du monde que la Russie va accueillir en 2018. Un documentaire de la BBC sur les supporters russes, leur supposée violence et leur envie d'en découdre tout le temps vient d'être diffusé. Il a effrayé pas mal de monde et a été vivement critiqué en Russie. Tu en as pensé quoi ?
La BBC a tourné ce reportage pour des raisons politiques, à cause de l'opposition entre la Russie et l'Angleterre sur le terrain géopolitique. Ce documentaire est un film d'horreur de mauvaise qualité. Donnez moi une caméra, de l'argent, envoyez moi en Angleterre ou en France ou dans n'importe quel pays en Europe et je réaliserai un reportage encore plus horrible, plus anxiogène. Je pourrais présenter la chose d'une façon pire. D'un point de vue touristique, la Russie est un des pays les plus sécurisés du monde.

Dans ce documentaire, un homme dit : « Pour certains ce sera un festival de football, pour d'autres un festival de violence » . Une citation que beaucoup de médias ont repris en disant que les hooligans promettaient un festival de violence. Les supporters des autres pays doivent-ils s'inquiéter ?
La Russie est le pays le plus sûr au monde pour les touristes et le niveau de sécurité sera sans précédent pendant la Coupe du monde. Mais les touristes ne doivent pas créer des situations dangereuses. Si un Anglais ivre va en banlieue de Moscou peut-être qu'il ne reviendra pas sain et sauf. Mais dans les lieux touristiques, les stades, le métro, il ne craint rien. Les Jeux olympiques de Sotchi l'ont bien démontré, il n'y a rien à craindre. Et la Coupe du monde est encore plus importante que les Jeux olympiques donc il n'y a pas de soucis à se faire. Je me souviens qu'au Brésil il y avait des recommandations pour éviter certains quartiers si on voulait rester en vie. A Moscou, tu peux aller partout sans craindre pour ta vie. La Coupe du monde, c'est l'occasion de montrer une autre image de la Russie.

On découvre aussi dans ce documentaire celui qui est surnommé « Vassily l'assassin ». Un hooligan qui explique que les supporters responsables des violences à Marseille étaient le bras armé de Poutine et que le Président vous a envoyé en France pour affronter les Anglais.
Vassily a déjà expliqué que ce qu'il a dit dans le reportage de la BBC était une mauvaise blague, qu'il regrette ses propos. Mais dans le reportage ils l'ont montré comme s'il était sérieux. Les 200 personnes qui ont participé aux violences à Marseille, les hooligans, n'appartenaient pas à services spéciaux ou je ne sais quoi. La police russe en a identifié cent quarante et ce sont des hooligans connus des services de police. Mais croire qu'on était des membres d'élite de la police ou un commandement du Kremlin pour frapper les Anglais et semer la peur en Europe, c'est un conte de fées. J'aimerais beaucoup être l'envoyé du Kremlin, mais malheureusement, ce n'est pas le cas.

Il y a une nouvelle politique concernant les fans en Russie [notamment le bannissement des stades en cas de violence, ndlr], t'en penses quoi ? C'est juste une vitrine pour le Coupe du monde ?
Les actions de la police sont devenues plus dures récemment, mais c'est pareil dans tous les pays avant un Mondial. La police fait plus attention aux fans. L'automne dernier, la police est allée chez plusieurs supporters pour les arrêter, mener des perquisitions. Aucun débordement au stade ne reste impuni maintenant, c'est très différent d'avant.

Qui sera champion du monde en 2018 ?
C'est très difficile de faire un pronostic. Les pronostics sont une affaire ingrate dans le foot. C'est sur que je vais être derrière la Russie mais n'importe quelle équipe peut gagner le Mondial. Il y a souvent des surprises dans le foot, regardez l'Islande pendant l'Euro. En tout cas, ce qui est sûr, c'est que s'il y a un match entre la France et l'Angleterre, je serai pour la France !