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Culture

Que nous aura vraiment apporté Donnie Darko ?

Le film culte de Richard Kelly est ressorti en France le 24 juillet. Alors qu'il était une véritable anomalie lors de sa sortie, on se rend compte que nombre de ses motifs ont infiltré depuis la culture populaire.

par Marc-Aurèle Baly
29 Juillet 2019, 7:09am

Image du film Donnie Darko

On a souvent dit du cinéma de Richard Kelly qu'il était prophétique. Si Southland Tales (réalisé en 2006, mais sorti seulement trois ans plus tard en catimini sur les écrans à la suite d'une présentation désastreuse à Cannes) préfigurait l'absurdité politique de l'ère trumpiste, et plus particulièrement la NSA et le tout-surveillance, Donnie Darko, première œuvre de son auteur, avait été quant à elle d'une acuité confondante sur le nuage brumeux d'insécurité et de paranoïa qui surplombait alors l'Amérique.

Sorti en octobre 2001, soit à peine un mois après les évènements du 11 septembre, le film aura été un échec cuisant commercialement parlant (comme tous les films de Richard Kelly d'ailleurs – qui dit esprit visionnaire dit bien souvent trop en avance sur son temps), le public américain n'étant pas nécessairement disposé à se fader une histoire de réacteur d'avion qui s'écrase dans une chambre d'adolescent.

Donnie Darko aura été une débâcle à la mesure de l'ambition de Richard Kelly, qui avait alors pour fantasme de parasiter le mainstream pour le plier à ses propres obsessions. L'entreprise de piratage aura finalement réussi, mais aura pris plus de temps que prévu : alors que le film ressort en salles sur les écrans français cette semaine, on est frappé de voir à quel point ses motifs, des années 80 à la trogne de Jake Gyllenhaal, ont fini par tapisser la culture populaire sous toutes ses coutures.

L'obsession pour les années 80

Pour comprendre pourquoi le film est à ce point immergé dans les années 80, il faut d'abord comprendre de quoi il parle. Situé en 1988 dans une petite bourgade fictive d'Iowa, Donnie Darko raconte l'histoire d'un lycéen tourmenté, à l'intelligence hors-norme mais à la sociabilité, disons, défaillante – au début du film son meilleur ami est un lapin géant imaginaire, plus tard il propose à sa prof de « se carrer son cours à la con dans le cul ». En toile de fond, les élections présidentielles américaines opposant Bush Sr à Dukakis, et un sentiment diffus de fin du monde surplombent tout le film.

Si les années 80 sont aussi prédominantes (de la bande-son aux obsessions new age de l'époque), c'est parce que Richard Kelly y dépeint ses propres souvenirs adolescents - il a déclaré que de tous les personnages, son héros ombrageux était celui à qui il s'identifiait le plus, et que sa propre famille était assez proche de celle dépeinte dans le film. À l'époque, traiter d'une période si proche dans le temps (il n'y avait alors que 12 ans d'écart entre l'action qui se déroule à l'écran et le moment de la sortie du film) avait quelque chose d'assez incongru - ce qui a grandement participé au sentiment d'étrangeté du film, mais également à son incompréhension. C'était d'ailleurs l'un des premiers objets populaires à traiter aussi frontalement les années 80, ce qui est assez savoureux lorsqu'on se rend compte qu'aujourd'hui, tout ce qui a suivi (du retour-de-l'Amérique à la musique, en passant par les coupes de merde) s'y est engouffré comme un seul homme, si bien que le revival 80's est celui qui aura sans doute duré le plus longtemps – et qui continue de perdurer aujourd'hui, s'arc-boutant sur celui des années 90 qui n'en finit plus de revenir.

Sauf que Donnie Darko échappe à la plupart des écueils revivalistes en vigueur. D'une part, pour les raisons biographiques suscitées, d'autre part pour la sincérité, ou en tout cas le manque de distanciation, avec laquelle il traite son sujet. On a souvent comparé Donnie Darko à Stranger Things, dans ce que les deux avaient de revisiter les années 80, d'en tordre les souvenirs pour rendre la période soit idéale esthétiquement parlant (Stranger Things), soit étrange et comme hallucinée (Donnie Darko). Mais à la différence de son héritier supposé, Donnie Darko ne porte pas ses références en bandoulière pour faire le petit malin – tout simplement parce qu'en 2001, contrairement à aujourd'hui, les années 80 n'étaient absolument pas cool. Exemple frappant : dans Stranger Things, lorsque les héros vont voir Retour Vers Le Futur au cinéma, les personnages relèvent le possible caractère incestueux qui sous-tend le film. Alors que dans Donnie Darko, lorsque le héros parle de Retour vers le futur à son professeur de chimie, il se contente de dire que le film est « bien filmé et qu'il a doré le côté futuriste ». La pureté du regard (à l'opposé de la distance amusée) fait sans doute pour beaucoup dans le fait que Donnie Darko échappe à la simple sucrerie temporelle - bien qu'il ait assez vieilli lorsqu'on le revoit aujourd'hui.

Le mélange des genres

L'une des autres raisons pour lesquelles Donnie Darko a été un échec à sa sortie, c'est parce qu'il était difficilement catégorisable, aussi bien au niveau de son sujet, de son ton, de son genre que de son propos. Le personnage principal est-il fou, prophète, super-héros ? Le film est-il une satire, un film de science-fiction, le dynamitage ultime du teen movie ? Où veut-il en venir, au juste, et que signifient ses nombreuses failles spatio-temporelles ? Richard Kelly, qui souhaitait à l'époque sortir un « Attrape-cœurs à la sauce Philip K. Dick », a aujourd'hui encore la dent dure contre ceux qu'il considère être des sous-traitants sans âme, et se considère toujours comme « un ennemi par principe des public tests et des algorithmes de notation, ces indicateurs contrôlés par les départements marketing des grands studios pour sécuriser au maximum leurs actionnaires. »

À l'époque impossible à vendre pour des raisons commerciales, impossible à diffuser aux États-Unis à cause du 11 septembre, Donnie Darko a pourtant pu bénéficier d'une petite cote et d'une seconde vie en Angleterre, lorsqu'il est sorti après, et a été adopté par nombre d'adolescents qui se sont passionné pour la représentation inédite du tourment adolescent ainsi que d'autres trucs de nerds comme les trous noirs. D'ailleurs, Richard Kelly a lui-même déclaré qu'à l'image de son héros, il se sentait à l'époque comme un emo coincé dans un corps de frat boy.

« Donnie Darko est le premier grand rôle de Jake Gyllenhaal au cinéma, et il y a quelque chose d'assez fascinant à voir ainsi un acteur prendre forme sous nos yeux »

C'est probablement grâce à ces zones troubles que le pouvoir de fascination de Donnie Darko a réussi à perdurer. C'est dans ses interstices que le film a fait mouche : sous le vernis de la science-fiction et de la fin du monde, le bouillonnement intérieur de l'adolescence n'a jamais été rendu comme ça au cinéma. Les morceaux de Tears for Fears ou d'Echo and the Bunnymen n'ont pas encore ce glacis vintage et séduisant, et sont placés là pour montrer le caractère à la fois (en apparence) mais bilieux et bouillant (sous le vernis pop). Le contraste entre les pop songs guillerettes et sirupeuses et leurs paroles désespérées trouve également sa plein éclosion dans le twist final, et la reprise acoustique de « Mad World » de Tears For Fears, qui met en exergue ses paroles dépressives, ce que ne laissait pas forcément deviner la version originale, plus dansante en esprit. Le morceau a d'ailleurs été numéro 1 en Angleterre pour Noël, et a également préfiguré la mode de la « reprise triste ».

Jake Gyllenhaal

Donnie Darko est le premier grand rôle de Jake Gyllenhaal au cinéma, et il y a quelque chose d'assez fascinant à voir ainsi un acteur prendre forme sous nos yeux. Renfrogné, mal dégrossi, il donne l'impression dans le film de se construire en direct, au diapason avec le personnage qu'il incarne. Depuis, il n'a probablement jamais été filmé comme ça, c'est-à-dire comme un monstre, regardé sous toutes ses coutures par son auteur-vampire, qui semble le grignoter devant nous. Et s'il a eu de grands rôles depuis, aussi border (Nightcrawler) que rassembleurs (Brokeback Mountain, Zodiac), on l'a vu dans pas mal de rôles musclés (Prince of Persia, End of Watch, Southpaw, etc...), et surtout oubliables. Comme si son premier grand rôle était également son sommet, qu'il préfigurait tout le reste, et qu'il lui était particulièrement ardu d'en venir à bout de toutes les subtilités.

Le cinéma de geeks


Pour le pire et pour le meilleur, Donnie Darko aura préfiguré une nouvelle ère de cinéma geek à Hollywood dans les années 2000 - geeks qui n'avaient, à l'époque, pas encore (re)gagné la bataille des idées, après ceux des années 80. Mais l'on parle bien de deux races différentes ici : d'un côté, les geeks à la Joss Whedon, qui ont trouvé en Marvel et DC Comics de nouvelles mannes à cash pour le tout Hollywood - et décliné les Avengers et le principe des héros en costumes ridicules à l'infini. Et de l'autre, des geeks un peu plus roublards, à la Christopher Nolan, dont Richard Kelly pourrait constituer le petit frère malavisé et plus dissipé. Soit des types qui ont tenté de faire faire rentrer leurs marottes auteuristes dans des grosses machines hollywoodiennes, et alimenté plus moins malgré eux les obsessions geeks de par leurs intrigues tarabiscotées - et on sait que Donnie Darko, grâce à son intrigue à tiroirs (d'aucuns disent « incompréhensible ») a permis aux théories les plus farfelues d'éclore sur Internet lors de sa sortie. Et peut remercier les forums de discussions, pas encore omniprésents, qui lui auront permis d'atteindre cet objet de culte.

Lorsqu'il parle aujourd'hui de la « mise en lambeaux du cinéma adulte », Richard Kelly attaque donc de biais la première catégorie de geeks suscitée. Mais si le réalisateur voulait effectivement ramener la normalité dans son giron avec son premier film, et non l'inverse, Donnie Darko est-il pour autant un film mainstream ? Rien n'est moins sûr, et c'est d'ailleurs l'une de ses principales qualités : malgré le fait que ses thèmes et ses motifs ne soient plus aussi incongrus que lors de sa sortie, il reste, près de 20 ans après sa sortie, un objet d'une insondable étrangeté.

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