FRANCE

Voici ce que j’ai appris de moi en lisant l’enquête de l’Insee sur « les jeunes »

Première gifle : je ne suis plus un jeune.

par Paul Douard; illustrations Pierre Thyss
14 Décembre 2017, 6:00am

Illustrations : Pierre Thyss pour VICE

Quand je pense à la notion de « jeune », j’imagine toujours des gens beaux et tatoués en train de boire des shots de Get 27 sur le comptoir d’un bar branché tout en se remémorant leur soirée de la veille, où ils buvaient des shots de Get 27 sur le comptoir d’un bar branché. Naïvement, je m’incluais dans cette CSP. C’était jusqu’à ce que je lise le dernier rapport de l’Insee qui dresse le portrait-robot des jeunes français. En effet, c’est non sans une certaine violence que j’ai découvert que je n’étais en fait plus admis dans la catégorie des gens cools et prescripteurs de tendances que les marques cherchent désespérément à cerner. Selon l’Insee, un jeune a entre 18 et 24 ans. Mes chaotiques 28 années me classent donc immédiatement dans une autre case – celle des gens qui pensent à ne pas trop grossir et à bien rentabiliser leur carte UGC. Une fois la gifle reçue, et la remise en question de l’intégralité de ma vie évacuée, j’ai continué de lire cette étude cruelle qui dresse donc « le jeune en 2017 » afin d’en savoir plus sur eux – et sur le « moi » que j’étais.

La première chose qui surprend dans cette enquête, c’est que le jeune de 2017 a une vie plutôt nulle. Comme 80% de ces concitoyens, il a le baccalauréat. Si cela lui donne la possibilité de faire tout ce qu’il veut de sa vie, le jeune de 2017 semble pourtant aussi con que celui de 2016 – voire même celui de 2014, dernière année où je pouvais me targuer d’être l’un de ses représentants. En effet, 65% d’entre eux décident de rester vivre chez leurs parents afin de se suicider intellectuellement dans une université moyenne de province qui leur décernera un diplôme tout juste bon à leur décrocher un emploi saisonnier à La Poste. Cela pose un premier problème majeur. La jeunesse de 2017 traverse la vie en réitérant les mêmes erreurs que ses ancêtres. Oui, l’université reste le terrain privilégié de l’échec programmé, masqué dans le mirage de l’égalité des chances. Bien que tout cela soit de notoriété publique, les jeunes continuent de s’y engouffrer avec le sourire d’un Golden Retriever simplet.


Preuve que le jeune de 2017 est un idiot qui ne comprend rien à la vie, il est heureux. Sur une échelle de 1 à 10, il donne à son existence une note de satisfaction moyenne de 7.7. Arrêtons-nous un instant sur cette échelle. Quand on me demande de juger mon bonheur sur 10, il faut déjà que je me pose la question de la valeur du 0 et de celle du 10. Pour moi, le 0 correspond à une file d’attente au Franprix le lundi soir, et le 10, au jour où il sera possible de taser tous les gens qui forcent l’entrée dans le métro avant que je puisse en sortir. Juste comme ça, la moyenne correspond quant à elle à un sandwich triangle sur une aire d’autoroute. Est-il donc bien pertinent de donner la note de 7.7 sur 10 à une vie globalement noyée sous un océan d’alcool et de fluides corporels inconnus ? A priori, oui. Le truc est que les jeunes qui ont donné cette note sont majoritairement ceux dont les études sont financées par leurs parents. On parle ici de jeunes qui ne déboursent pas un centime pour leurs études, et dont les jobs étudiants servent surtout à payer InterRail l’été. Comme moi, le jeune de 2017 reste donc avant tout un enfoiré qui ne donne même pas la note de 8 sur 10 à une vie dépourvue de toutes contraintes financières et sexuelles. À partir de là, quel est le 10 sur 10 ? Sans doute le break Volvo d’occasion et le samedi après-midi chez Castorama, ou toute autre rendez-vous de la vie qui donnerait envie de sauter au milieu de l’océan avec un congélateur accroché au pied. Estimez qu’une telle vie d’insouciance et de liberté ne mérite pas plus qu’un 7.7 sur 10 revient à déféquer sur la vie, notamment celle des plus vieux. Oui, car cette période est paradoxalement toujours décrite par toutes les personnes proches de la quarantaine comme étant « les plus belles années de notre vie ». Cela confirme donc deux choses sinistres. La première est que les jeunes en 2017 sont globalement des petits cons capricieux qui ne savent pas ce qui les attend ensuite. La seconde est que la suite semble être une route pavée d’emmerdes, de désillusions et de rendez-vous chez le psychologue où l’on évoque sa jeunesse.

Mais le vrai choc qu’a provoqué chez moi la lecture de cette enquête, a été de réaliser à quel point j’étais banal, voir à la limite de la médiocrité. J’ai pourtant longtemps cru que mon apitoiement sur le néant constituant mon avenir universitaire était une preuve d’originalité – et même, de temps à autres, un atout de séduction. Mais je me rends compte au fil des lignes indigestes de cette étude que je n’étais en fait rien de plus qu’un jeune Français de classe moyenne supérieure. Un être plutôt chanceux, qui cachait sa fainéantise derrière une peur de l’avenir - qui était pourtant tout tracé. J’ai presque honte. Cette étude sur « les jeunes en 2017 » revient en fait à lire ma biographie rédigée par mon ancien professeur de sciences économiques et sociales. Tout y est excessivement déprimant et juste. Le jeune de 2017 est tout simplement un « moi » avec quatre années de moins : un imbécile heureux qui boit des litres d’alcool à la santé de cette morale judéo-chrétienne qui tente chaque jour de faire de lui un être triste rempli de culpabilité. Ce ne sera pas encore pour cette année. Désolé.

Paul déprime légèrement sur Twitter.

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