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Calais

C'était Sangatte

La dégradation de la situation des migrants de Calais a motivé l'ouverture prochaine d'un centre d'accueil qui rappelle celui de Sangatte, fermé en 2002. VICE News a interviewé un homme qui a travaillé dans cet « endroit inhumain.»
4.11.14
Zone portuaire de Calais via Wikimedia Commons

Au cours d'un déplacement lundi à Calais, le ministre de l'intérieur Bernard Cazneuve a annoncé l'ouverture d'un centre d'accueil pour migrants, répondant à une demande pressante, notamment de la maire de la ville, Natacha Bouchart (UMP), devant l'arrivée croissante des migrants dans la ville. Ils étaient encore 1 500 à la fin de l'été. Ils seraient aujourd'hui de 2 200 à 2 300 à vivre ici et là autour de cette ville du Pas-de-Calais.

Il s'agira d'un centre de jour installé dans le centre aéré Jules-Ferry, qui nécessite quelques travaux pour être en capacité d'accueil. Le budget s'élèvera à « plus de 3 millions d'euros par an, que l'État mobilisera en sollicitant l'Union européenne, » a déclaré Bernard Cazeneuve. Le centre pourrait ouvrir avant Noël.

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Cette mesure accompagne un dispositif renforcé de 450 policiers et gendarmes en charge de sécuriser l'accès au port - d'où partent les ferrys à destination de l'Angleterre - et qui doit empêcher les migrants candidats au voyage illégal vers l'Angleterre de prendre d'assaut les camions qui s'y rendent. La mission de ces nouveaux effectifs est également de mettre un terme aux affrontements entre migrants, qui se sont multipliés ces dernières semaines. Cette année, des attaques de migrants par des locaux ont été également rapportées.

Calais : plusieurs rixes entre migrants. À lire ici.

Aucune solution durable n'a été trouvée depuis que les migrants ont commencé à affluer vers Calais à la fin des années 1990. En 1999, Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de l'intérieur du gouvernement de Lionel Jospin avait décidé de la mise en place d'un centre d'accueil à Sangatte, dans une ancienne usine d'Eurotunnel.

Administré par la Croix-Rouge, le centre a été fermé par Nicolas Sarkozy en 2002, sous la pression de David Blunkett, le ministre de l'intérieur britannique de l'époque. Les migrants se sont alors regroupés dans une « jungle », un joli mot pour désigner une friche boisée dans une zone industrielle où les candidats au voyage en Angleterre vivotaient comme ils le pouvaient, sans aide. En 2009 cet espace est à son tour « vidé », depuis les migrants se regroupent dans des squats et abri de fortunes - quand ils ne dorment pas tout simplement dans la rue - éparpillés dans la région de Calais.

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Voir notre reportage : Calais la dernière frontière

Jean-Pierre Alaux, est militant de l'association Gisti, spécialisée dans le droit des étrangers. Il a bien connu le centre de Sangatte. Il estime qu'aujourd'hui les conditions sont les mêmes que celles qui ont motivé l'ouverture du centre à l'époque. VICE News est revenu avec lui sur l'histoire de ce centre.

VICE NEWS: Qu'est-ce qui vous a conduit à Sangatte ?

Jean-Pierre Alaux : J'étais salarié au Gisti, en charge des questions relatives à la ville. À ce titre, Sangatte m'a intéressé tout de suite. Je n'étais jamais allé à Calais de ma vie, et c'est l'annonce de l'ouverture du centre de Sangatte qui m'a fait y aller en 1998. Il y avait plein de Kosovars partout dans la ville. D'ailleurs, les Calaisiens appellent toujours les migrants « les Kosovars », l'expression est restée.

L'avant-Sangatte, ça ressemble à la situation actuelle. On était en pleine crise au Kosovo, 60% des étrangers à la rue étaient Kosovars, les autres, c'étaient des Afghans et des Kurdes irakiens. Ils étaient installés dans tous les jardins publics de la ville faute de mieux, dans des baraques en plastique, ou dans des habitations fabriquées avec des bouts de bois.

Des associations leur ont apporté de la soupe ou des couvertures. Le ministre de l'intérieur de l'époque [ndlr : Jean-Pierre Chevènement] était alors soumis aux mêmes pressions qu'aujourd'hui et s'est dit « il faut les cacher », les éloigner du centre-ville.

À quoi ressemblait ce centre ?

C'était un hangar qui avait été utilisé comme entrepôt quand on creusait le tunnel sous la Manche [ndlr : pour l'Eurostar]. Il appartenait à la chambre de commerce de Calais et a été réquisitionné. Le hangar était grand comme un stade de football, il aurait pu accueillir près de 15 000 personnes, mais le coin aménagé par la Croix-Rouge ne pouvait accueillir que 200 personnes. Au bout de trois ans, 2000 migrants vivaient à Sangatte.

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Quelles étaient leurs conditions de vie ?

C'était un endroit inhumain. Imaginez-vous, un hangar industriel en tôle, l'hiver le lieu était inchauffable, l'été c'était une fournaise. Les migrants n'avaient aucune intimité, ils étaient installés dans des cabines de chantier qui pouvaient contenir jusqu'à huit matelas par cabines. C'est un centre d'hébergement d'urgence fait [dans un bâtiment conçu] pour des machines, imaginez-vous le bruit, la résonance dans cet espace. Et puis, il fallait faire la queue pour tout, pour l'infirmerie, pour les repas. À la longue ça tape sur le système. Les gens devenaient fous, anxieux, ils étaient épuisés par la proximité permanente. Et puis il y avait les bagarres entre passeurs qui étaient à l'intérieur de Sangatte, qui se disputaient le marché des migrants entre eux.

Qu'avez-vous pu faire, en tant que militant, à Sangatte ?

Il m'est arrivé d'aider à formuler des demandes d'asile. Avec le Gisti, nous étions un appui aux associations locales qui ne savaient pas toujours ce que c'était que l'asile.

Nous avons rédigé et imprimé une brochure qui expliquait la procédure d'asile en plusieurs langues pour laquelle on a obtenu un financement du parlement européen, mais on s'est vus interdire le droit de les distribuer. La France ne voulait pas que ces démarches de demande d'asile soient entreprises, elle veut que les migrants aillent en Angleterre.

Ces migrants voulaient-ils tous aller en Angleterre ?

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Pas nécessairement. Le sociologue Smain Laacher [ndlr : auteur de Après Sangatte… nouvelles immigrations, nouvelles questions, ed. La Dispute/Snédit]a démontré que pour l'essentiel, au moment de leur départ, ces étrangers se dirigent vers l'Europe mais très peu d'entre eux savent dans quel pays ils veulent atterrir. Tous les pays européens sont hostiles à ces gens. Donc ils vont toujours plus loin, ils poussent toujours vers l'Ouest. Calais est le premier obstacle géographique qu'ils rencontrent. Calais est une espèce de nasse.

Qu'avez-vous pensé de la fermeture de Sangatte ?

On a vu ça comme quelque chose de bien au départ. En contrepartie de leur exigence de fermeture du centre, les Anglais ont dit « on donne une carte de séjour à tous ceux qui veulent passer en Angleterre ». La France a fait de même pour ceux qui voulaient rester. Pour les migrants qui étaient à Sangatte au moment où ça s'est passé, c'était une bonne nouvelle. Sarkozy disait que quand Sangatte serait fermé, il n'y aurait plus de migrants. Mais aujourd'hui, la situation est inchangée, et les conditions sont les mêmes que celles qui ont motivé l'ouverture du camp.

Que pensez-vous du projet de Bernard Cazeneuve, de créer un nouveau centre d'accueil ?

Je prends acte du fait qu'il y prend en compte cette blessure grave de l'humanité [la situation actuelle à Calais] et qu'au lieu de la laisser à ciel ouvert, on met un pansement dessus. Ça permet au moins aux mouches de ne pas se poser dessus. Mais ce serait bien qu'on s'attaque à la véritable cause de cette blessure : qu'on laisse aux gens le droit se balader comme ils l'entendent. La quasi-totalité des migrants sont des gens qui devraient obtenir l'asile, leurs pays sont à feu et à sang. La preuve, c'est que leur nationalité varie selon les crises. Il n'y a plus un seul Kosovar à Calais. Il n'y avait pas un Syrien avant ces trois dernières années.

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Les migrants vont découvrir qu'ils vont être environ 400 à être accueillis dans ce nouveau centre, et les autres vont construire des sortes de bidonvilles autour. Ce centre est voué à l'échec. Dans quelques mois il y aura tellement de monde que Bernard Cazeneuve lui-même fermera ce centre humanitaire.

Voir notre reportage« Calais - L'extrême droite en croisade »

Suivez Mélodie sur Twitter: @meloboucho

Les photos de cet article représentent le centre de Sangatte en activité, elles sont reproduites avec l'aimable autorisation du Gitsi auteur d'un dossier sur le centre de Sangatte.

Photo du port de Calais via Wikimedia Commons.