Photo : Paulina Munive

Au Mexique, une femme enquête seule sur les féminicides

Victime de violences conjugales, Frida Guerrera s’est donné pour mission de documenter chaque meurtre de femme au sein du pays.

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20 août 2018, 9:21am

Photo : Paulina Munive

Cet article a été initialement publié sur VICE Mexique.

Frida Fuerrera se lève à 8 heures, prépare le café et prend le petit-déjeuner avec Daniel, son époux. Puis Daniel se rend à l’Université nationale autonome du Mexique (UNAM), où il enseigne la médecine vétérinaire. Frida reste à la maison et épluche les journaux locaux à la recherche des derniers féminicides en date.

Le Mexique est depuis longtemps gangrené par les violences faites aux femmes. Le problème a pris de l’ampleur au cours de la dernière décennie. Selon un rapport de l’ONU datant de novembre 2017, on estime que sept femmes meurent chaque jour dans le pays. Le gouvernement a créé des groupes de défense, comme le Groupe national de surveillance des féminicides (Observatorio Ciudadano Nacional de Feminicidio), mais les assassins continuent d’agir en toute impunité et le nombre de meurtres ne diminue pas.

Frida passe entre quatre et cinq heures par jour à effectuer des recherches sur le sujet. Elle met à jour sa base de données, sélectionne quelques cas et commence à enquêter. Cela fait deux ans et demi qu’elle se consacre aux meurtres de femmes. Elle a établi une solide liste de contacts dans tous les gouvernements des États du Mexique, ce qui l’aide à communiquer avec les proches des victimes.

Au total, Frida a attiré l’attention du public sur plus de 200 affaires. Lorsque le gouvernement ne parvient pas à établir de rapport, elle rassemble les pièces du puzzle elle-même : en visitant la maison de la victime et en discutant avec les parents, maris et enfants – autant de gens privés de sommeil, d'espoir et de joie. Frida partage ses histoires sur son blog, dans sa chronique pour VICE Mexique et sur Periscope. Sa vie sociale est rythmée par les menaces de mort et la peur constante d’être le prochain nom sur sa propre liste.

À l’origine, Frida voulait devenir ingénieure électricienne et non journaliste. Après avoir été acceptée à l'Institut Polytechnique National (IPN), elle s'est rendu compte qu’elle vouait une passion pour les émotions humaines, pas pour les circuits et les câbles. Elle a changé de cursus et s’est inscrite en psychologie à l'UNAM.

En 2006, sa vie a changé. Elle s’est retrouvée piégée dans une relation amoureuse qu’elle qualifie de « destructrice et violente ». Un jour, l’agressivité de son compagnon a atteint une violence telle que Frida a décidé de tout abandonner pour se reconstruire ailleurs. « Je suis partie de chez moi avec seulement 30 pesos [1,37 euro] en poche et le nez en sang », se souvient-elle.

Elle a quitté Mexico pour le sud de l'État de Oaxaca. La région se heurtait alors à des tensions sociopolitiques. Le syndicat des enseignants était en grève. De plus, le mouvement pour l'indépendance de Triqui avait plongé la région dans le chaos. Ces deux événements ont provoqué des manifestations dans la capitale de Oaxaca. Frida était aux premières loges. « L'État était aussi perturbé socialement et politiquement que moi », dit-elle. « Il ne m'a pas fallu longtemps pour comprendre que vivre là-bas était le meilleur moyen de me reconstruire. »

C'est à ce moment-là que Frida Guerrera est née. Son vrai nom est Veronica, mais la révolution personnelle qu'elle avait planifiée était d'une telle ampleur qu’il lui fallait changer de nom.

Dix ans se sont écoulés avant qu'elle apprenne que María Salguero, une géophysicienne, avait commencé à cartographier tous les féminicides du Mexique via une plateforme basée sur Google Maps. Elle l'a immédiatement contactée.

Photo : Paulina Munive

« Quand j'ai vu le nombre de décès disséminés dans tout le pays, j’ai craqué. J'ai beaucoup pleuré. J'ai pensé : "Ils nous tuent comme jamais auparavant et les autorités s'en foutent." C'est pour ça que j'ai décidé d’agir. J'ai décidé de relayer ces histoires, pour que l'on n'enterre pas la vie de ces femmes avec leur cadavre. »

C’est devenu sa raison d’être. L'entreprise n'est pas sans risque : elle reçoit d'innombrables menaces de mort, dont une provenant du gouverneur d'un État. Le Mécanisme pour la protection des journalistes, une division du bureau du procureur général du Mexique, l’appelle régulièrement pour s’assurer qu’elle est toujours en vie et en sécurité.

Frida ne dort que trois ou quatre heures par nuit et se réveille souvent en sueur. Elle rêve souvent des femmes sur lesquelles elle enquête pendant la journée. « C’est dur de voir ces femmes à chaque fois que je réussis à dormir un peu. Et c'est encore pire de savoir que ce sont les visages que j'ai vus sur des photos, dans des scènes de violence indicibles et irrationnelles. Il n’y a que dans mes rêves que je vois ces visages souriants et heureux. Au fil du temps, je m’y suis habituée, mais parfois, aller au lit revient à aller en enfer », dit-elle.

Frida est convaincue que sa formation en psychologie l’aide à apporter son soutien aux familles des victimes. Mais le travail s’accompagne d’un lourd tribut : elle manque de ressources pour faire face au stress permanent qui caractérise son existence quotidienne et aux attaques de panique qui la prennent par surprise et lui font perdre son sang-froid. « Mon mari est mon pilier. Il m’apporte un soutien inconditionnel. Il est à mes côtés depuis le début », sourit-elle.

Frida n’est pas rémunérée pour le travail qu’elle fait. Son seul revenu provient de la chronique hebdomadaire qu'elle publie sur VICE Mexique, où elle évoque les histoires de féminicides qui l'ont le plus touchée.

Parfois, elle obtient des financements de la part d'organisations pour effectuer des voyages dans d'autres États. Elle vient également de publier un livre, Ni una más (« Pas une seule de plus ») (Aguilar, 2018), dont les bénéfices serviront à acheter des tickets de bus et faire des copies de dossiers et des formulaires dans de nombreuses agences officielles. Son travail est l’accomplissement de sa vie.

Malgré tout, cette militante, mère d'un fils de 23 ans, est convaincue que les choses vont changer. « Je ne sais pas si c’est pour bientôt, mais je suis de nature optimiste et j'espère qu’une issue est possible. La solution, selon moi, est d’arrêter de blâmer le gouvernement et de commencer à assumer nos responsabilités en tant que citoyens conscients et concernés. »

Pour que les taux de féminicide et de violence contre les femmes diminuent, Frida estime que la structure de la société mexicaine doit être repensée pour exclure la corruption du gouvernement et le machisme généralisé. Avons-nous besoin de nouvelles lois et d'une conscience publique plus efficace ? Bien sûr. Mais selon elle, il faut bien commencer quelque part. Et elle a déjà commencé en documentant plus de 4 000 affaires.

Ollin Velasco est sur Twitter.

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