Crime

Le trafic de chiots est la nouvelle poule aux oeufs d'or du crime organisé en Europe

Le boom du trafic de chiots dans des pays comme le Royaume-Uni s’accompagne de risques sanitaires graves.
18 février 2016, 4:15pm
Chiots en quarantaine. Photo via Dogs Trust.

Acquérir un chien de façon responsable consiste le plus souvent à se demander si on a suffisamment de temps, d'espace et d'argent à consacrer à notre nouvel ami. Mais au Royaume-Uni, une autre question pressante est de savoir si l'achat du chien va profiter à une organisation criminelle.

Chaque année, des gangs criminels font passer clandestinement des milliers de chiots au Royaume-Uni. Nombre de ces chiots viennent d'Irlande et de l'Europe de l'Est. La plupart de ces chiens sont trop jeunes pour entrer légalement au Royaume-Uni, et ils sont nombreux à ne pas avoir été vaccinés contre les maladies contagieuses telles que la rage.

Paula Boyden, directrice des services vétérinaires à l'ONG Dogs Trust, explique que les campagnes de sensibilisation du public se heurtent à des méthodes de plus en plus sophistiquées des trafiquants qui ne reculent devant rien pour dissimuler leurs activités.

Avant, les trafiquants vendaient les chiens dans des parkings ou des propriétés abandonnées. Aujourd'hui, ils dupent leurs acheteurs en louant des maisons meublées pour conduire leurs affaires. Ils vont parfois jusqu'à faire passer une quelconque chienne pour la mère des chiots qui sont en vente.

« C'est un marché très difficile, [difficile] pour les gens d'agir correctement », nous explique Boyden.

D'après Boyden, on dénombre environ 8 millions de chiens au Royaume-Uni. Il faut environ 800 000 chiots par an pour satisfaire la demande et maintenir la population canine du pays. Selon Boyden, les éleveurs légaux sont plus que capables de satisfaire à la demande. Mais l'engouement nouveau pour les chiens de petite taille et des procédures de vérification peu rigoureuses au niveau des frontières ont donné lieu à un marché noir extrêmement rentable.

La nature clandestine du trafic de chiens fait qu'il est évidemment difficile de déterminer avec exactitude le nombre de chiens importés illégalement au Royaume-Uni. Mais les organisations comme Dogs Trust et la Royal Society for the Prevention of Cruelty to Animals (RSPCA) estiment qu'ils sont des dizaines de milliers — peut-être même plus.

Boyden explique qu'environ 250 000 chiots sont enregistrés chaque année auprès du Kennel Club (KC), et que 150 000 autres sont pris en charge par les groupes de défense des animaux et les refuges — c'est-à-dire la moitié du nombre de chiots nécessaires pour répondre à la demande. « Où sont donc les 400 000 autres chiots ? » demande Boyden.

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Certains de ces chiots proviennent d'éleveurs légaux qui ne sont pas enregistrés auprès de la KC. D'autres naissent lorsque les animaux domestiques se reproduisent. Mais de nombreux chiots sont également trafiqués depuis l'étranger, et finissent au Royaume-Uni après un long et pénible voyage. D'autres sont tout simplement abandonnés lorsqu'ils sont confisqués à la frontière.

« Les chiens sont considérés comme un bien, alors si vous vous faites surprendre [avec un chien] et si vous ne voulez pas payer les frais de quarantaine, vous pouvez tout simplement dire 'je n'en veux pas' et partir », explique Boyden.

D'après Ian Briggs, inspecteur en chef de l'unité opérations spéciales de la RSPCA, ces groupes criminels ne correspondent pas à un profil unique. Ce qui commence souvent comme une petite entreprise familiale finit parfois par devenir un réseau organisé avec ses propres chauffeurs, des vétérinaires achetés et des équipes qui travaillent à temps plein dans les usines à chiots.

En 2013, les autorités ont par exemple découvert une usine à chiots près de Manchester.

Les profits, explique Briggs, peuvent être astronomiques. Les chiens dits « de sac à main » ne coûtent que 20 livres (25 euros) en Europe de l'Est et peuvent rapporter 1 200 livres (1 540 euros) à la revente. Même les plus petits trafiquants peuvent gagner des milliers d'euros chaque semaine.

Environ 10 000 chiots sont importés légalement d'Irlande, explique Briggs, contre 40 000 chiots importés de manière clandestine. Le nombre de chiots venus d'Europe de l'Est, note-t-il, est encore plus élevé.

Les chiens sont généralement élevés dans des conditions déplorables et dans des lieux insalubres, où ils ne bénéficient d'aucun suivi vétérinaire et sont régulièrement maltraités.

« Les mères sont des machines à reproduire, elles sont constamment enceintes et on leur enlève leurs portées lorsque les chiots sont extrêmement jeunes », explique Briggs.

Boyden nous raconte que l'agence Dogs Trust a même vu un cas où des chiots en Europe de l'Est avaient été enfermés dans un placard sous des escaliers. Les chiots n'ont été exposés à la lumière que lorsqu'un acheteur potentiel est venu les voir et organiser leur transport.

Dans un rapport publié en 2014, l'association Dogs Trust explique que le marché noir a explosé au cours des dernières années, après l'assouplissement en 2012 des règles régissant le transport des animaux domestiques en Europe (EU Pet Travel Scheme — PETS).

Les propriétaires ont désormais le droit de faire entrer jusqu'à cinq chiots âgés d'au moins 15 semaines, dotés d'une micropuce. Les propriétaires doivent également présenter des documents qui certifient que les chiots ont été vaccinés et vermifugés.

Pendant une enquête secrète de six mois en Lituanie et en Hongrie, Dogs Trust a pu constater que la falsification de certificats est une pratique répandue dans ces pays. L'enquête a également révélé que de nombreux vétérinaires remplissaient des fausses dates de naissance et signaient des certificats de vaccination contre des pots-de-vin. Le résultat de ces pratiques est que de nombreux chiens trop jeunes et non vaccinés passent les frontières.

Pour Boyden, ces pratiques représentent un réel danger pour la santé publique puisque ces chiens peuvent être porteurs de maladies transmissibles à l'homme — y compris la rage ou le ténia, aussi appelé echinococcus multilocularis. Boyden explique que les maladies telles que la parvovirus et la maladie de Carré peuvent décimer des portées entières et infecter d'autres chiens si les chenils ne sont pas correctement nettoyés.

Dans de nombreux cas, les maladies apparaissent une fois les chiots vendus, et les nouveaux propriétaires sont forcés de payer des factures de vétérinaire salées. Les conséquences peuvent être dévastatrices pour les nouveaux propriétaires.

« Imaginez que les enfants descendent le matin et retrouvent le chien allongé par terre en train de saigner par tous les orifices », explique Briggs.

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En 2013, la police a arrêté deux hommes soupçonnés d'avoir vendu des chiens importés clandestinement, après une enquête menée par la RSPCA sur un trafic de chiens malades.

Selon Dogs Trust, le ministère del'environnement, de l'alimentation et des affaires rurales (Department for Environment, Food and Rural Affairs — DEFRA) a constaté une augmentation de 61 pour cent du nombre de chiots importés l'année après l'introduction des réformes sur le transport des animaux domestiques en Europe. Entre 2011 et 2013, le nombre de chiens importés depuis la Lituanie a augmenté de 780 pour cent et le nombre de chiens importés de la Hongrie a augmenté de 663 pour cent. Ces chiffres prennent seulement en compte les chiens soumis à des vérifications officielles aux frontières.

Dogs Trust et la RSPCA ont également épinglé la Pologne et la Roumanie comme principaux pays d'origine de chiens trafiqués. La RSPCA a lancé une pétition pour demander au gouvernement britannique de mettre fin au problème.

Briggs explique que les trafiquants ont recours à des méthodes toujours plus sophistiquées pour déjouer les contrôles des autorités, y compris construire des compartiments secrets dans leurs véhicules. L'enquête de Dogs Trust a mis en lumière les énormes lacunes au niveau des procédures de contrôle en place dans les ports du Royaume-Uni.

Les autorités semblent rarement contrôler les chiens qui passent la frontière, permettant parfois aux propriétaires de scanner eux-mêmes les micro-puces et de vérifier que l'identifiant de l'animal correspond à celui qui figure sur les documents officiels.

Dans un rapport de suivi publié en juillet 2015, l'association Dogs Trust a démontré à quel point il est facile de contourner les contrôles aux frontières en important à trois reprises une peluche micropucée avec des faux papiers.

Autre obstacle majeur : les agents des deux agences chargées de faire respecter le règlement — l'Animal and Plant Health Authority (APHA) and Trading Standards — ne travaillent pas le week-end.

Dogs Trust s'est aperçu que les trafiquants cherchent généralement à entrer dans le pays le week-end, pour profiter du manque d'effectifs.

Dans un communiqué remis à VICE News, APHA écrit que la responsabilité de vérification incombe aux compagnies de transport.

« APHA prend très au sérieux les infractions au règlement et des peines sévères seront prévues pour ceux qui enfreignent ces dispositions », peut-on lire sur le communiqué. L'APHA n'a néanmoins pas répondu à nos questions sur l'éventuelle arrivée d'agents pour le week-end.

En attendant, un porte-parole de la DEFRA nous a dit qu'un projet pilote avait été lancé en collaboration avec Dogs Trust et les autorités locales. Le but du projet est de faire adopter les chiots abandonnés en quarantaine dans le port de Douvres — principale porte d'entrée des chiots venus d'Europe. Depuis que l'initiative a été lancée en décembre 2015, 30 chiots ont été adoptés.

« Le gouvernement du Royaume-Uni s'engage à lutter contre le trafic d'animaux et à mettre fin au commerce illégal et inacceptable de chiots ainsi qu'aux abus commis dans le cadre du EU Pet Travel Scheme. Le Royaume-Uni possède l'un des systèmes de contrôle frontalier des animaux les plus stricts de l'UE," explique l'agence.

L'agence Trading Standards, dans le comté de Kent, où se trouve le port de Douvres et l'entrée de l'Eurotunnel, n'a pas donné suite à nos demandes de réaction.

Ce chiffre de 30 chiots adoptés ne représente qu'une infime partie des animaux trafiqués et, même si Boyden et Briggs reconnaissent les quelques avancées du gouvernement, ils pensent que les règles qui sont en place aujourd'hui sont mal adaptées au volume du trafic.

La RSPCE voudrait que les vendeurs de chiots aient un identifiant qui figure sur toutes leurs publicités. Ainsi, tout vendeur qui n'affiche pas son numéro serait considéré suspect par les acheteurs et la police.

Aujourd'hui, un chien peut passer la frontière trois semaines après avoir été vacciné contre la rage. Boyden aimerait que les autorités introduisent un délai de deux ou trois mois. Comme les chiots ne peuvent être vaccinés qu'à partir de trois mois, cela garantirait que les chiots importés soient âgés d'au moins cinq ou six mois — ce qui permettrait aux autorités portuaires de déterminer plus facilement leur âge.

Cette mesure prendrait également en compte la période d'incubation de la rage et pourrait servir à endiguer la maladie — même si ce genre de disposition n'aura aucune incidence sur les chiens qui continueraient d'être importés clandestinement.

Aujourd'hui, l'un des outils les plus efficaces dans la lutte contre le trafic de chien ce sont les tuyaux du grand public et des vétérinaires qui, selon Boyden, sont à l'origine de 90 pour cent des saisies de chiens importés clandestinement pour la ville de Londres.

En attendant, Briggs espère que les campagnes de sensibilisation vont encourager d'avantage de maîtres à se tourner vers des éleveurs certifiés, qui peuvent leur fournir des garanties sur l'origine d'un chien.

« Ils ne prendraient pas rendez-vous avec quelqu'un dans un parking et ne paieraient pas 600 livres pour une télévision sans reçu ou sans garantie, et pourtant c'est exactement ce qu'ils font pour un chien. Ça ne rime à rien," conclut-il.


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