Avec « All-AmeriKKKan Bada$$ », Joey Bada$$ passe la seconde

Sur son deuxième album, le rappeur de Brooklyn ne se cantonne plus à ses prouesses au micro et il n'hésite pas à tailler l'Amérique en pièces.
21 avril 2017, 9:24am

Il ne faut pas beaucoup de temps à une personne noire vivant en Amérique pour comprendre que la tache ne sera pas facile tous les jours. Ce qui peut prendre longtemps en revanche, ce sont les réponses aux questions qui la suivront toute sa vie : comment faire avec ? Allez-vous dédier votre vie entière à dénoncer chaque acte d'injustice envers votre communauté ? Est-ce que votre seul soucis est de vous libérer vous-même ? Est-ce que vous pouvez réellement changer quelque chose ? Avez-vous le sentiment d'être maudit ? Quand on entre dans l'âge adulte, ce sont des questions qui refont continuellement surface. Elles occupent en tous cas l'esprit de Joey Bada$$. Le rappeur broolynite de 22 ans, qui avait attiré l'attention de la communauté hip-hop alors qu'il était encore au lycée en 2012, essaie d'incorporer toutes ces pensées à l'intérieur de sa musique, qui était surtout axée sur ses skills en matière de rap jusqu'à présent. « J'ai vu tous ces évènements se dérouler ces dernières années et je me suis senti impuissant » confiait-il à Billboard dans une récent interview à propos de l'enregistrement de son deuxième album, All-AmeriKKKan Bada$$.

La première moitié de cet album confirme ce qu'il pensait. Sur chacun des six morceaux, Joey passe en revue les manières que la société américaine emploie pour mettre ses citoyens noirs à l'écart dès la naissance. Sur « Land of the Free », il utilise sur la présidence de Barack Obama, qui est un exemple de progrès racial certes, mais qui est loin d'avoir réglé tous les problèmes des Noirs en Amérique. En guise de solution, il propose de monter un nouveau parti qui pourrait venir à bout de la corruption qui gangrène le gouvernement du pays. « Y U Don't Love Me? » est une lettre ouverte à l'Amérique à laquelle il demande quelle est la valeur d'une personne noire et quelles sont ses possibilités de progrès. « Temptation », un de ses morceaux les plus fluides, débute par le discours déchirant de Zianna Oliphant, une fille de neuf ans qui avait pris la parole à l'hôtel de ville de Charlotte après que Keith Lamont Scott, 43 ans, ait été abattu par des officiers de police en septembre 2016. « J'ai le sentiment que nous sommes traités différemment des autres gens. Et je n'aime pas la façon dont on nous traite. Notre couleur ne devrait rien à voir affaire là-dedans » lançait-elle, avant de fondre en larmes. C'est typiquement le genre de témoignage qui peut rendre furieux n'importe quel parent ou aîné—le fait de savoir que vous ne pouvez rien faire pour protéger les enfants face à cette réalité.

Il y a tout de même des notes plus lumineuses sur l'album. Alors que la première parti est plutôt monotone, sur une production tranquille pour ne pas dire optimiste, la seconde partie voit Joey partir dans tous les sens et expérimenter différents flows et variations. Il monte pour la première fois d'un octave sur « Rockabye Baby » avec Schoolboy Q, un morceau sur lesquels les deux s'amusent, et ça s'entend. Q reste dans la thématique centrale de l'album et explore le paradoxe d'avoir une influence majeure sur la jeunesse blanche tout en ne bénéficiant pas des mêmes privilèges qu'elle : « And oddly we still ain't even / Still a small percentage of blacks that's eating. » Sur les chansons suivantes, Bada$$ continue de se montrer aussi agité, et il combine son message avec son habilité à jouer avec les mots. Sur « Babylon » avec le reggaeman Chronixx, il balance son couplet les plus passionné : « Hanging us by a different tree / branches of the government. I can name all t(h)ree / judicial, legislative, and executive / lock your pops away, trap your moms, then next your kids. » « Ring the Alarm » est l'occasion pour Bada$$ de retrouver ses anciens potes pour une battle de courtoisie, et il s'en sort plus que bien aux côtés de Meechy Darko des Flatbush Zombies et de ses anciens collègues de chez Pro Era, Kirk Knight et Nyck Caution.

Ce qui fait la force de All-AmeriKKKan Bada$$ est aussi la richesse de sa production. Alors que Joey énumère les fléaux qui ravagent la communauté noire et espère un futur meilleur, les éléments jazzy de ses morceaux transportent en parallèle un message similaire (surtout sur les titres « Temptation », « Legendary » et « Super Predator »). Ces éléments rendent l'album très smooth sans pour autant tomber dans le piège de le faire sonner comme un seul et long track. Opter pour ce genre de production permet également à Joey Bada$$ de balayer cette notion qui voudrait qu'il ne soit qu'un revivaliste du rap boom-bap des années 90. « je n'essaie pas de faire de la musique des 90's. C'est une incompréhension à mon égard » avouait-il à Desus and Mero en mars dernier. « En fait, c'est un truc dont je déteste parler, parce que pour la majorité des gens, c'est juste du Joey Bada$$... Une fois que vous êtes vraiment dans ma musique et que vous écoutez vraiment, vous verrez que j'ai autre chose à offrir. » All-AmeriKKKan Bada$$ s'aligne sur cette déclaration et poursuit la longue tradition des artistes noirs qui entament un dialogue social via les variations du jazz—on peut citer des artistes récents comme Kamasi Washington, Thundercat, et Kendrick Lamar.

Avec cet héritage en tête, l'abondance de sonorités présentes sur le disque magnifie le manque de profondeur de Joey. À aucun moment, il ne va loin qu'une simple critique de surface de l'establishment. Mais ça ne veut pas dire que son message n'est pas valide; c'est avec ce genre de franchise qu'un discours s'amorce. Et avec cette augmentation inquiétante des victimes de brutalités et abus de toutes sortes ces dernières années, l'album est un compagnon de choix pour tous ces ados qui arrivent à la fac et qui vont apprendre les subtilités de l'oppression au rythme de leurs cours magistraux. L'idée de remplacer le gouvernement, d'évacuer la mal bouffe qui envahit les quartiers noirs et de se tenir à distance de la religion sont des discours dans lesquels beaucoup de jeunes noirs se retrouvent à cette période de leur vie.

Il y a des passages où ce manque de fluidité dans le message de Joey montre que lui aussi est encore en cours d'apprentissage. Sur « Temptation », il tacle ceux qui « passent la journée à se plaindre, mais ne font rien pour changer leur condition », aussi bien que ceux qui sont « esclaves de leur religion ». Ces passages ne sont pas malintentionnés mais vont à l'encontre du message d'unité qu'il veut diffuser sur la majeure partie de All-AmeriKKKan Bada$$. Il est tentant de décrédibiliser son idéologie lors de moments comme ça, tout comme il est facile de présumer que les constats qu'il fait sur cet album auraient déjà dû êtres fait depuis longtemps. Mais ce serait mépriser tous les efforts qu'il a fait jusqu'à présent : depuis l'âge de 17 ans, c'est un artiste professionnel qui mène sa carrière de front. Etant donné que sa fanbase est essentiellement adolescente, le contenu de All-AmeriKKKan Bada$$ arrive à point nommé pour tous ces gosses qui s'apprêtent à passer les quatre prochaines années en Amérique, et au-delà.

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