Rémy est suffisamment fou pour tenter le coup du rap à message en 2018 en France
(c) Fifou

Rémy est suffisamment fou pour tenter le coup du rap à message en 2018 en France

On a été discuter avec le protégé de Mac Tyer de son premier album, de rap à l'ancienne et de son fief d'Aubervilliers. Il sera sur scène demain pour la soirée Vice Présente au 142 rue Montmartre.
21 mars 2018, 7:48am

À lire les différents papiers à son sujet, toutes les excuses paraissent bonnes pour parler d’autre chose que de musique avec Rémy : son embonpoint, son quartier (Aubervilliers), le parrainage un peu trop appuyé de Mac Tyer… Mais le rappeur français fait surtout du rap, un genre musical au sein duquel il a quelques arguments à faire valoir et un premier album à défendre, ressorti intact du studio malgré plusieurs années à le peaufiner. En clair : Rémy n’a pas cherché à trouver la dernière trouvaille mélodique, ni à amener le rap vers des horizons encore inconnus, il s’est simplement contenté – et c’est déjà beaucoup – de conserver l’énergie, l’urgence, la sincérité et le goût de la phrase ciselée de ses différents freestyles.

Pour toutes ces raisons, on est donc allé taper la discute avec lui pour parler de sa peur de l’échec, de son attachement à l’écriture et de son rap à l’ancienne.

Noisey : J’ai lu que tu avais écrit ton premier rap pour ton animatrice quand tu avais 10 ou 11 ans. Dis-moi la vérité, c’était pour la séduire ?
Rémy : En vrai, je ne m’en rappelle pas vraiment. Mais c’était probablement pour l’impressionner, oui. Ça n’avait rien changé en soi, mais je me souviens qu’elle avait bien aimé. Ça ne devait pas être très mémorable, mais ses encouragements et ses compliments m’ont donné pas mal de force pour la suite.

Rapper à l’école, c’était le moyen le plus sûr de t’affirmer, de te sentir supérieur ou plus mature vis-à-vis des autres ?
Le truc, c’est que je ne sais même pas pourquoi j’ai commencé à rapper. Je me souviens simplement qu’un jour, j’ai pris une feuille, un stylo et j’ai commencé à écrire. J’ai toujours eu cette envie-là, mais ça n’a jamais été dans le but de prouver quoi que ce soit aux autres. C’était plus pour moi-même, dans le but de m’exprimer et de me libérer un peu l’esprit. Je pense qu’on naît tous avec quelque chose que l’on sait plus ou moins bien faire. Moi, je n’irai jamais jusqu’à dire que j’ai un talent pour l’écriture, mais j’ai toujours été à l’aise avec cet exercice. J’ai toujours eu envie de raconter ce que je vivais.

Sur « Comme à l’ancienne », Mac Tyer dit : « Comme tous les petits d’Auber, Rémy écoutait Socrate » . Étant donné qu’il t’a pris sous son aile, tu es un peu obligé de confirmer ce genre de discours, non ?
[Rires] Loin de là, je ne suis pas du tout dans ce type de démarche. Mac Tyer, c’est juste quelqu’un de très important dans ma carrière, c’est clairement lui qui a fait que j’en suis là. Et puis ce qu’il dit est vrai : quand j’étais gamin, tous les petits d’Aubervilliers l’écoutaient.

Ça fait presque trois ans que tu bosses à ses côtés. Si tu refaisais l’album sans lui pour t’épauler, tu penses que le résultat serait différent ?
L’album n’aurait pas du tout été pareil, c’est sûr. Depuis plusieurs années, Mac Tyer me parle beaucoup et m’aide à prendre conscience de choses sur moi-même et sur mon rap. Par exemple, c’est lui qui m’a fait comprendre que j’avais un message dans mes textes, qu’il fallait que je continue dans cette veine et que je fasse en sorte d’enrichir mon vocabulaire. Ce qui est loin d’être bête : sachant que je tourne souvent autour des mêmes thèmes, avoir un vocabulaire plus large me permet de ne pas tourner en rond. Ça me permet aussi de toucher un public différent et d’avoir des textes plus parlants pour des personnes qui ne viennent pas des cités.

Justement, ton public, tu sais à quoi il ressemble ?
Je reçois beaucoup de message sur les réseaux de personnes qui me disent ne pas venir de quartiers populaires et être quand même touchées par mes textes. Forcément, ça plaisir de savoir ça. Après, je ne connais pas encore bien ceux qui m’écoutent, je t’avoue…

Quand tu reçois ce genre de message, ça doit te donner l’impression d’être une sorte de porte-parole, non ?
Ça pourrait être le piège, en effet. Alors, bien sûr, je sais que je représente le milieu d’où je viens, mais je ne fais que du rap. Lorsque je dénonce quelque chose, je ne le fais pas parce que je me sens obligé, mais parce que j’en ai envie en tant qu’artiste.

Tu penses que tu aurais continué le rap si le buzz autour de toi s’était fait attendre ?
C’est difficile à dire sachant que ça s’est passé d’une toute autre façon… Ce qui est sûr, c’est que j’ai l’amour du rap et que, pendant trois ou quatre ans, j’ai publié une quinzaine de morceaux qui ont à peine dépassé les 2 000 vues sur YouTube. C’était dur de constater de tels scores, mais ça ne m’a pas arrêté pour autant. Tout simplement parce que je suis un bousillé de rap, que j’ai saigné depuis tout petit les disques de Rohff, Sinik ou Akon et que c’est vraiment ma culture. Je ne connais rien en funk ou en rock, par exemple.

Ça s’entend à l’écoute de ton disque. Il y a univers très sombre, presque classique, et tu ne fais pas du tout d’écarts vers des sonorités pop ou autres.
C’est clair que ce n’est pas forcément en phase avec le rap actuel. Mais ce n’est pas grave : je sais que je ne suis pas la mode, et ça me va très bien. Je suis dans mon délire, à l’ancienne et conscient, avec un flow que je dois plus aux cainris qu’à d’autres rappeurs français.

Tu ne crains qu’on t’accuse de faire de la musique du passé ?
Non, pas du tout. Parce que je sais, au fond de moi, que je ne fais pas ça. J’ai simplement cherché à façonner un univers cohérent. Aux gens maintenant de comprendre ou non cet univers.

Est-ce que, à un moment donné, tu t’es perdu au sein de cet univers, au point d’avoir peur que l’album ne voit jamais le jour ?
Je suis signé chez Def Jam et entouré de Mac Tyer, donc ce n’est pas comme si j’étais dans seul dans la chambre de mon quartier avec mes propres moyens. Ma seule crainte, finalement, c’était que l’album ne soit pas à la hauteur. D’ailleurs, si je m’écoutais, je serais encore en train de bosser dessus. Je suis tellement pointilleux qu’il y a encore quelques petits détails que je n’aime pas : un mot que j’aurais pu dire différemment, une tonalité différente, etc.

Dans une interview, tu dis qu’on a un peu perdu la valeur du message dans le rap. Ça ne fait pas réflexion de vieux con, ça ?
[Rires] Le rap est très diversifié aujourd’hui : il y a de l’afro-trap, de la trap, du boom-bap, etc. C’est très bien, on évolue. Mais on a clairement délaissé le fond au profit de la forme. Aujourd’hui, c’est presque devenu un genre de rap d’avoir un semblant de revendication dans ses textes, alors que c’est la base de ce genre musical.

Tout à l’heure, tu as parlé de rap conscient. Ce n’est pas un terme qui te dérange ? Dans le sens où ça voudrait dit qu’un titre mélancolique ou non politisé n’est pas conscient de son époque…
Ah, dit comme ça, c’est vrai que c’était sans doute maladroit d’utiliser ce terme. D’ailleurs, me concernant, je parlerais davantage de rap mélancolique étant donné que mes morceaux sont souvent très tristes.

Sans entrer dans une psychologie de bas étage, elle vient d’où cette mélancolie ?
Sans doute de mon passé : je suis quelqu’un de souriant, mais tous ces souvenirs et toute cette nostalgie refont surface dès que je me mets à écrire. « Note de piano » y fait d’ailleurs référence. Dans ce morceau, je dis notamment : « le peu-ra, c’est de la merde, t’en fait que quand tu vas mal ».

C’est vrai que l’on pourrait te reprocher également de ne pas avoir fait de la place à un peu de légèreté dans ton album…
Il y a quand même « Dans les binks »… J’aime beaucoup tenter ce genre de choses, mais c’est vrai aussi que je suis moins à l’aise sur ce format. Ça vient moins naturellement. C’est peut-être pour ça que je fais davantage appel à l’autotune sur ce genre de morceau, ça me permet de chantonner et d’apporter une autre énergie.

Ton expérience de la scène est encore limitée. J’imagine que c’est un nouveau défi à relever pour toi ?
Ouais, d’autant que ça arrive bientôt. Là, je dois me faire opérer du genou, donc je ne peux pas démarrer la tournée tout de suite, mais je suis le 4 mai au Bataclan avec Mac Tyer et ça me motive. C’est beaucoup de stress, mais c’est assez stimulant de savoir que je vais pouvoir réaliser mon rêve et interpréter mes morceaux devant mille personnes.

Les derniers mots de l’album sont : « J’veux pas renoncer, me noyer dans mon champagne rosé ». La peur de l’échec, c’est quelque chose qui t’accompagne au quotidien ?
Tout le monde a ses propres peurs à gérer, c’est normal, c’est humain. Donc, oui, forcément, je doute également souvent, mais c’est la vie. Il faut savoir rester positif et avancer. En cela, le rap m’aide beaucoup : je me confie dans mes sons et, une fois le texte posé et interprété, je laisse ces pensées de côté.

Rémy sera en concert demain soir pour la soirée Vice Présente aux côtés de Dinos, Molecule, Fils de Vénus et Hotel Radio Paris. Les infos sont disponibles ici.
Le premier album de Rémy, C'est Rémy_, sort vendredi chez Def Jam._

Maxime Delcourt est sur Noisey.