Toutes les illustrations sont de César Potel.

Les cours de modèle vivant sont gênants pour tout le monde

Pour les élèves, les modèles et les profs : il n'est pas toujours évident de célébrer la beauté de tous les corps, le matin à 8h avant son café.

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10 Octobre 2016, 6:00am

Toutes les illustrations sont de César Potel.

Il y a quelque temps je vous donnais quelques conseils pour survivre à un passage en école d'art. À défaut de servir de guide à des étudiants prévoyants, l'article a été lu principalement par des personnes sorties de cet enfer et qui en parlent désormais avec la même vergue qu'un vétéran narrant ses combats passés. À l'exception de deux, trois crétins dans les commentaires et d'une bande de saltimbanques échappés de leurs fanfares, personne n'a eu quoi que ce soit à dire sur mes sages paroles. Le directeur de mon école m'a même confié tout le bien qu'il pensait du pamphlet, même si je n'ai vraiment su dire s'il se foutait de ma gueule. 

Les plus attentifs d'entre vous l'auront remarqué, j'avais volontairement omis un pan entier de l'expérience, et ce, pour mieux y revenir à présent. En effet, comment parler d'école d'art sans évoquer les cours de modèle vivant. C'est probablement le cours le plus important de votre prépa. Vous y apprendrez les bases du dessin tout en découvrant l'ampleur de votre médiocrité. Vous y serez misérables avant de vous y épanouir et même — pour certains — réussir à développer un style un tant soit peu personnel. Avec les cours en extérieur, c'est le b.a.-ba de toute forme de création, et ce, que vous vous prédestiniez à faire des installations avec des LEDs ou repenser le futur des jeux vidéo pour téléphone portable. Le cours de modèle vivant est un moyen unique en son genre d'accéder à une introspection salutaire. Jamais de votre vie vous ne vous comprendrez mieux qu'en dessinant des gens nus. Jamais dans votre vie vous n'appréhenderez aussi bien le corps humain. Jamais dans votre vie vous n'aurez à regarder autant d'anus soixantenaires avant 9 heures du matin. 

Parce que oui, le revers de la médaille, c'est que vous allez voir des tonnes de gens nus, et ce, sous absolument toutes les coutures concevables. Si vous pensiez qu'on allait vous mettre à disposition des seins fermes, des muscles sculptés, des cambrures affolantes, des jambes interminables et des galbes galbés, vous avez — et de très loin — surestimé votre niveau en croquis. Dessiner de jeunes gens bien foutus, c'est incroyablement compliqué. Heureusement, il y a les vieux et les gros. C'est d'ailleurs ce qui composera à 90% vos premiers menus. Ensuite, beaucoup plus tard, des milliers de formats raisins gribouillés, le choix s'ouvrira et vous pourrez même tomber dans le steampunk et le burlesque, deux univers que tous les aficionados du modèle vivant payant semblent chérir contre toutes logiques esthétiques.

C'est parce que le modèle vivant est un truc un peu à part — comme, j'imagine, les premières dissections humaines en médecine — que je suis allé à la rencontre des trois types de personnes qu'on trouve dans un cours : un modèle, un élève et un prof.

LE MODÈLE

« Je fais ça depuis presque 10 ans. Au début, c'était parce que j'étais en école d'art dramatique et que je n'avais, de toute manière, pas de problème avec le fait de montrer mon corps. Ça payait correctement et en complément de quelques autres petits boulots, ça me laissait quand même pas mal de temps à moi. J'ai eu parfois des problèmes avec mes copains qui ne comprenaient pas que je me foute à poil devant d'autres personnes. Mais bon dans l'ensemble c'est quelque chose qui a été plutôt bénéfique pour moi. Je fais ça depuis un moment maintenant et avec le recul je vois bien que de me voir belle dans les dessins depuis si longtemps m'a aidé à avoir plus confiance en moi, en mon corps et en ma féminité. 

J'aime beaucoup observer les différents regards qu'ont les artistes sur moi, cela varie beaucoup d'une personne à l'autre, et je ne parle pas que de l'angle qu'ils ont de mon corps, plutôt ce que leur style de dessin traduit de leur rapport à mon corps. Ça me fait du bien de savoir que personne n'a la même perception des choses. J'aime le fait que mon boulot permette de montrer un autre physique que les corps qu'on voit d'ordinaire déshabillés et qui sont fins et musclés. 

Poser ce n'est pas simple. Une pose académique dure vraiment longtemps et les positions se doivent d'inclure des tensions pour suggérer le mouvement. C'est donc un vrai effort et au bout d'une journée de boulot, je suis complètement vidée. Je n'ai jamais vraiment eu de mauvaises expériences, évidement lorsque je débarque dans une classe de prépa à la rentrée, les jeunes sont gênés et donc moi aussi. Le rapport que j'entretiens avec ceux qui me dessinent est toujours un échange. Bon après, il m'est déjà arrivé de me casser la gueule pendant une pose un peu périlleuse, c'est toujours embarrassant de se retrouver les quatre fers en l'air quand on est nue mais ce sont les risques du métier. »

L'ÉLÈVE

« Au début, c'était super bizarre. Déjà, c'est le début de l'année, tu ne connais pas les autres élèves et perso, j'ai jamais trouvé ça cool de regarder des gens nus avec des inconnus, surtout qu'on était super nul, sauf deux trois mecs insupportables. J'avais l'impression de dessiner des bonhommes bâtons. Un peu plus tard dans l'année, je ne dessinais pas beaucoup mieux, mais c'était devenu un de mes cours préférés. C'était marrant. On se faisait engueuler parce que les proportions étaient toujours fausses. Il y avait trop de règles à intégrer d'un coup. Mes croquis ressemblaient plus à des plans architecturaux qu'à des corps. Et puis un jour, on nous a demandé de dessiner avec notre main opposée, pour moi c'est la droite parce que je suis gaucher. Et là, c'était magique, mes traits étaient dégueulasses, mais toutes les perspectives étaient bonnes. On aurait dit que d'un coup je savais faire. Et en tentant de refaire ça avec ma main gauche, ça marchait encore… J'avais débloqué un truc dans mon cerveau. 

Là où ça s'est corsé, c'est quand on a eu à dessiner des gens musclés. Là, ça ne ressemblait plus à rien. J'ai laissé tombé. En plus, les concours arrivaient et je voulais me concentrer sur mes projets perso. C'est étrange parce qu'aujourd'hui, c'est un super souvenir. Mais ce fut vraiment dur à l'époque, et vraiment très étrange de réduire un corps humain nu et vivant à un simple objet dont je me servais et qui trônait là, au milieu de 40 autres personnes habillées. Il n'y avait rien de sexuel, mais je me suis parfois senti comme un voyeur. 

Je n'ai pas particulièrement de mauvais souvenirs, seulement une bite ou deux que j'aimerais oublier. »

LE PROF

« C'est un cours très important dans l'apprentissage du dessin, et ce, parce qu'on a tous en tête une idée de ce à quoi le corps humain doit ressembler. Or, le dessin est un exercice où il faut entraîner son cerveau et sa main à reproduire non pas ce qu'on pense voir mais ce qui est, même si cela peut nous paraître faux dans un premier temps. Ce sont des cours très structurés où il est important que tout le monde se comporte correctement. Les poses durent en 3 et 15 minutes. Jamais plus long pour les débutants, ça ne sert à rien de s'attarder sur des détails, un croquis est soit juste soit faux, ce n'est pas les valeurs que vous allez ajouter qui vont sauver votre dessin. 

Moi, ce que j'aime beaucoup dans le dessin de nu, c'est le rapport presque scientifique, assez vite il faut avoir des bases d'anatomies, savoir comment sont les os, comment ils fonctionnent ensemble. Là encore, il y a des règles assez précises dans les rapports de proportions. Le corps humain est assez complexe pour offrir de quoi travailler à un jeune dessinateur. À force de répétition et de travail, sa main va acquérir de nouvelles formes dans sa bibliothèque de gestes. D'un strict point de vue du dessin et allié aux croquis en extérieur, c'est pour moi ce qu'il y a de mieux pour apprendre à dessiner. »


Pierre Berthelot Kleck ne sait plus dessiner mais il est sur Twitter