De sueur et de sang : le régime (muay) thaï
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De sueur et de sang : le régime (muay) thaï

D'Isaan à Bangkok, on court pendant des heures en plein soleil pour se déshydrater jusqu'à l'évanouissement. On ne rigole pas avec la pesée dans le muay-thaï.
09 octobre 2015, 11:45am

Ya Kiatpetch est à la fois propriétaire d'une salle de gym, recruteur et promoteur à Isaan, et il ne possède aucune formation médicale. Et pourtant, certains jours, il s'improvise aussi médecin, et son job consiste alors à remettre en forme des combattants de muay thai épuisés et lessivés grâce à la magie des perfusions.

L'année dernière, je l'ai vu administrer des perfusions à deux adolescents dans une petite chambre d'hôtel sombre, à deux kilomètres à peine du Lumpinee Stadium, à Bangkok. Les deux gamins, Tiger et Teep, venaient à peine de perdre 5 kilos, ce qui n'est pas rien pour deux ados thaïlandais qui n'avaient pas un gramme de graisse en trop. Ils avaient couru pendant des heures vêtus de lourdes combinaisons en vinyl, fait de la corde à sauter en plein soleil, et presque rien avalé ou bu pendant une semaine avant leur combat.

C'était le matin, et quelques heures plus tôt, à 6h pétantes, Tiger et Teep avaient passé avec succès l'épreuve fatidique de la pesée au Lumpinee et avaient été déclarés aptes à combattre.

De retour à l'hôtel, Yia Kiatpetch installa immédiatement deux perfusions au-dessus du lit, qu'il attacha grâce à des lacets, et en inséra les aiguilles dans les veines des deux combattants. Ceux-ci étaient on ne peut plus dociles, tressaillant à peine au moment où l'aiguille pénétrait leur peau, et semblant peu inquiets de voir Ya manipuler tout ça sans gants.

Ya réhydrate des combattants depuis des années. Il le fait lorsqu'il pense que les sportifs dont il s'occupe seront trop faibles pour monter sur le ring s'il ne leur donne pas un coup de pouce, à cause de la déshydratation dont ils souffrent bien souvent après la pesée. Il le fait parce que les combattants du muay thai perdent beaucoup de poids, brutalement.

Cette pratique, qui consiste à perdre quelques kilos en très peu de temps pour pouvoir combattre dans une catégorie de poids donnée, est commune à de nombreux sports de combat et suscite la controverse. Presque tous les combattants de muay thai sont passés par là à un moment ou un autre de leur carrière ; la plupart y ont droit avant chaque événement majeur. Nutritionnistes et médecins condamnent cette pratique, en insistant sur les dégâts qu'elle peut causer aux corps des athlètes. Elle est même potentiellement fatale. Et pourtant, même les combattants les plus maigres de la Thaïlande continuent à le faire régulièrement.

Ya Kiatpetch connaît bien cette pratique, pour s'y être livré lui-même il y a plus de 30 ans à l'époque où il était un jeune combattant à Isaan et Bangkok. Elle n'a pas beaucoup évolué en Thaïlande depuis cette époque. « C'est la même chose que quand j'étais gamin, exactement les mêmes principes, les mêmes théories », explique Ya.

A la salle de sport qu'il possède à Isaan, et qui envoie régulièrement de jeunes combattants prometteurs à Bangkok, les athlètes sont soumis à un régime drastique deux à quatre jours avant le combat. Les combattants thaïlandais n'ont pourtant pas l'habitude de perdre autant de poids que leurs homologues occidentaux, et d'ailleurs personne ne leur demande. Contrairement à d'autres sports de combat, où les participants se préparent parfois pendant plusieurs mois avant une rencontre, le muay thai se pratique à haute fréquence, et les combattants enchaînent souvent plusieurs combats en un mois. Autre différence notable : la pesée de fait généralement le jour du combat. Selon Ya, un combattant adolescent ou adulte doit perdre 5 kilos en moyenne avant chaque combat.

La méthode est simple en apparence : on déshydrate le corps pour éliminer un maximum d'eau et ainsi perdre du poids. Ça peut être très dangereux, et affecter sérieusement les performances d'un homme sur le ring. Et c'est pour ça que les perfusions sont devenues à la mode. Des membres de la communauté sans aucune formation médicale, comme Ya Kiatpetch, sont souvent chargés de les administrer. Après tout, être capable de réhydrater un combattant sans aller à la clinique et voir de vrais médecins permet de gagner du temps, et d'économiser de l'argent.

Ça fait des années que Ya met des perfusions à des combattants. Il a appris en observant, lorsqu'il emmenait ses gars à la clinique au début de sa carrière, et qu'il regardait attentivement comment procédaient les médecins en leur posant des questions. « Certains ressortaient considérablement affaiblis de leur régime, alors que d'autres étaient en forme. J'ai donc demandé aux médecins ce qui expliquait ces différences, et comment je pouvais aider mes combattants », raconte Ya. Il a bien étudié la préparation des mixtures qu'on mettait dans les perfusions, a investi dans un lot d'aiguilles, et il s'est lancé.

« C'était trop cher de continuer à emmener tous ces gosses à la clinique, alors j'ai appris à le faire moi-même, explique-t-il. Chaque personne possède un métabolisme différent. Si tu vois que le mec a les yeux dans le vague et les joues creusées, il faut y aller plus doucement qu'avec un gars qui a bien encaissé son régime. »

Pour les non-initiés, il peut paraître extrême de devoir réhydrater des athlètes à l'aide de perfusions avant une compétition, mais dans le monde du Muay Thai, c'est généralement perçu comme un mal nécessaire au vu des sommes d'argent qui circulent autour des combats. Les combattants de MMA occidentaux ont aussi recours aux perfusions après leurs pertes de poids, mais des mesures sont en passe d'être prises pour mettre un terme à cette pratique ; l'agence anti-dopage américaine prévoit d'interdire leur usage dès ce mois-ci.

Ce n'est pas prévu en Thaïlande. Au contraire, le nombre de combattants thaïlandais qui y ont recours n'a fait que croître au fil des années. La génération précédente n'utilisait pas les perfusions, « mais aujourd'hui tous les gars font ça », assure Ya.

Bien sûr, il exagère. Dans certaines régions, on trouve des combattants qui ne font jamais ce genre de régime drastique. Alors qu'à Bangkok le poids des combattants est surveillé de près, dans des zones plus rurales comme Isaan ou dans le sud du pays, on jauge le poids au doigt mouillé, sans même utiliser de balance.

Num, propriétaire d'une salle d'entraînement à Patong, a grandi en combattant dans le sud. « On nous évaluait d'un coup d'œil, on n'était jamais vraiment pesés », se souvient-il. Ça se passe souvent comme ça dans les régions rurales. Num n'a dû commencer à perdre du poids que pour ses premiers combats à Bangkok. C'était une véritable révolution par rapport à la manière dont il s'entraînait auparavant, et ça ne lui a pas plu.

Personne n'aime le régime thaï. Tu ne peux pas manger normalement, et tu n'as presque pas le droit de boire. Tu es épuisé en permanence, mais tu dors très mal. Tu passes ton temps à courir des kilomètres dans une combinaison qui se transforme immédiatement en sauna. Tu te mets à rêver d'eau ou de jus de fruits. Tu vendrais ta mère pour une canette de boisson énergisante. Tu ne veux plus parler à personne, ni voir personne. Tu en veux personnellement à tous ces gens bien nourris et bien hydratés qui t'entourent.

En tout cas, c'est ce que j'ai vécu quand j'ai moi-même subi l'un de ces régimes à Bangkok il y a quelques années. Mon entraîneur m'avait expliqué le processus très simplement : « Mange peu, bois très peu, fous ta combinaison et cours, cours, cours. Et dès que tu as fini de courir, tu recommences. » J'ai suivi ses conseils, et j'en ai ressenti les effets immédiatement, surtout mentalement. Et j'ai appris à les repérer chez les autres. Chaque fois que je voyais un combattant devenir plus distant ou irritable, je savais pourquoi.

Même si elles étaient très simples, les consignes de mon entraîneur représentaient bien la théorie qui sous-tend le régime thaï. Chaque salle a ses propres méthodes, qui peuvent différer un peu de ce qui se fait ailleurs, mais globalement, c'est toujours le même principe : on se concentre sur la déshydratation pour perdre du poids. Tim, un autre gérant de salle de sport, raconte que ses combattants entament leur régime trois jours avant un combat, et qu'ils mangent normalement. Certains étrangers font la même chose. « Il y a des étrangers qui perdent du poids avant un combat, mais la plupart d'entre eux font ça n'importe comment, estime-t-il. On leur explique comment on fonctionne. Pour faire ça bien, il ne faut pas se priver de nourriture, seulement déshydrater le corps en le privant de fluides pendant au moins 3 jours. »

On parvient à la déshydratation grâce à l'absence de fluides et en courant inlassablement dans ces fameuses combinaisons. A Sitmonchai, une salle de Kanchanaburi, une journée de régime typique se déroule comme suit : on commence à courir vers 10h, puis on se repose un peu, et on reprend la course vers 16h, quand le soleil est à son zénith et qu'il fait généralement très chaud en Thaïlande. En général, les combattants parviennent à perdre environ 2 kilos à chaque fois qu'ils courent. « A partir de là, il s'agit de réussir à manger et boire juste ce qu'il faut pour ne pas reprendre 1 kilo tout en reprenant quelques forces pour pouvoir recommencer quelques heures plus tard », explique Abigail, gérante de la salle. Idéalement, les combattants doivent être à moins de 2 kilos de leur objectif la veille du match, afin d'éliminer le peu qu'il leur reste à perdre le matin suivant, juste avant la pesée.

Sitmonchai accueille également des combattants étrangers, qui sont nombreux à vouloir eux aussi passer par le régime thaï. « Beaucoup d'entre eux sont expérimentés et n'ont quasiment pas de graisse à perdre, donc il ne leur reste plus que la méthode thaï de toute façon, raconte Abigail. Ils ne peuvent pas éliminer du gras, comme certains Américains et Européens. Et surtout, eux ont souvent le temps de le faire. »

Certains étrangers qui s'entraînent à Sitmonchai ont recours à d'autres méthodes que la course forcenée en combinaison, comme par exemple passer des heures dans un sauna ou prendre des bains brûlants au sulfate de magnésium. Mais la plupart d'entre eux n'ont pas d'autre choix que de se conformer à la méthode thaïe, faute d'équipements. Fort heureusement, ça marche pas trop mal. « Je ne me souviens pas que quelqu'un ait eu des soucis avec cette technique, assure Abigail. C'est juste l'enfer. C'est incroyablement dur. »

Le problème de ce régime, c'est qu'il a tendance à ne marcher que dans un certain type d'environnement, à savoir celui où il a été inventé. Quand les combattants thaïlandais partent à l'étranger, ils rencontrent souvent des difficultés. Yodkhunpon Sitmonchai s'était rendu à Los Angeles pour un combat au Glory 17, dans la catégorie des 65 kilos. Mais le climat de la Californie du sud a perturbé son régime. « On était au Sheraton à côté de l'aéroport, ou dans un hôtel du même style, et on tentait de lui faire perdre du poids à la salle de sport, se souvient Abigail. Il portait une combinaison et courait sur un tapis roulant. Mais le problème, c'est que la clim était allumée... » Incapable de perdre suffisamment de poids à l'hôtel, Yodkhunpon décida d'aller courir dans les rues de Los Angeles, toujours vêtu de sa grosse combinaison, comme s'il était en Thaïlande. Malheureusement pour lui, c'était une journée assez fraîche et venteuse, qui n'avait pas grand-chose à voir avec la chaleur humide de son pays natal.

Un entraîneur américain suggéra que Yodkhunpon essaye une nouvelle méthode : porter sa combinaison dans un sauna. Celui-ci accepta avec réticence, mais ce ne fut pas suffisant. Le jour de la pesée, exsangue, il rassembla ses dernières forces pour faire de la corde à sauter pendant plus d'une heure, toujours couvert de vinyle, afin de perdre l'ultime kilo qui le séparait de son objectif. « C'était horrible, il a failli s'évanouir », se rappelle Abigail.

La plupart des combattants de Thaïlande suivent le même programme, et obtiennent des résultats similaires. Mais pour les femmes, le problème se pose différemment. Melissa Ray, une quadruple championne du monde britannique qui vit en Thaïlande depuis 2006, est une habituée du régime thaï. « En Angleterre, et à mes débuts en Thaïlande, je ne faisais pas de régime, explique-t-elle. Je me contentais de faire attention à mon poids en ne faisant pas d'excès. » Mais rapidement, Melissa dut se mettre au régime thaï, sous l'œil de ses entraîneurs chez Eminent Air Gym. Ils lui apprirent leur méthode, lui expliquèrent à quel moment il fallait commencer, quoi manger, quoi boire, et combien de temps elle devait courir. Ils lui donnèrent également des conseils pour se remettre du régime. En tâtonnant et au fil du temps, Melissa apprit à éviter les problèmes digestifs et à être moins molle sur le ring, ce qui peut arriver quand on compense trop après une perte de poids drastique. « Je dirais que c'est un art, et qu'il faut du temps pour vraiment le maîtriser. Il ne s'agit pas simplement de perdre du poids sans perdre trop de puissance, il faut aussi savoir se réhydrater et retrouver la forme », insiste-t-elle.

Melissa a obtenu de bons résultats en pratiquant le régime thaï grâce aux conseils de ses entraîneurs, mais elle a remarqué une différence majeure entre elle et ses homologues masculins. « Il est beaucoup plus difficile pour les femmes de perdre du poids à cause de nos hormones, qui font que nos corps font de la rétention d'eau, surtout à certains moments du cycle menstruel », explique-t-elle. Cette différence est apparue évidente lorsque Melissa s'est retrouvée à devoir perdre du poids au même moment qu'un combattant étranger à Eminent Air. Tous deux couraient aussi longtemps, dans les mêmes conditions, vêtus de la même manière, mais quand lui perdait 2 kilos, Melissa perdait à peine 600 grammes. Ses entraîneurs n'étant pas convaincus par les autres méthodes, il ne lui resta plus qu'à courir trois fois plus longtemps.

Si dans d'autres disciplines, comme le MMA, le but du jeu est de perdre juste ce qu'il faut de poids pour la pesée avant d'en reprendre un maximum pour avoir l'avantage pendant le combat, dans le Muay Thai c'est une affaire d'honneur. Un combattant qui ne parviendrait pas à atteindre le poids requis perdrait la face, tout comme son manager et la salle où il s'entraîne. C'est une notion importante dans la culture thaïlandaise ; après tout, l'un des plus grands combattants de l'Histoire, Kem Sitsonpeenong, a avoué que l'un de ses plus grands regrets était d'avoir triché lors d'un régime quand il avait 19 ans. Mais pour beaucoup de combattants locaux, perdre l'argent du match et la confiance de son entraîneur est une punition suffisante en cas d'échec.

Le Muay Thai est aussi une affaire de gros sous. Vu les quantités d'argent qui circulent autour du sport, on pourrait croire que chaque aspect de la préparation des athlètes serait surveillé et peaufiné scientifiquement, en particulier la question du poids de forme. Pourtant, c'est généralement la tradition qui prévaut, et on se contente de reproduire "ce qui marche", en Thaïlande comme ailleurs.

Les Thaïlandais savent ce qui est bon pour eux, pour leur manière de combattre, leur physionomie, leur régime et leur environnement. L'avenir dira si les entraîneurs étrangers, et la rencontre avec des athlètes issus d'autres disciplines, changera les méthodes traditionnelles employées en Thaïlande, et notamment le fameux "régime thaï". Mais pour l'instant, on devrait continuer à voir régulièrement des mecs courir en combinaison de vinyle sous la canicule, et d'autres se faire poser des perfusions dans des chambres d'hôtel sombres.