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Comment j’ai toujours réussi à cacher ma bipolarité

Pas de téléphone, peu d'amis, un bon traitement : toutes les façons de survivre à l'enfer.

par Mathilde Giret
06 Novembre 2015, 6:00am

L'auteure de l'article, enfant. Toutes les photos sont publiées avec son aimable autorisation.

On a tous quelqu'un pour qui on voue une admiration sans limite. Mon grand-père, par exemple, était quelqu'un que j'aimais énormément. J'ai hérité trois choses de lui : son épaisseur de cheveux, son sens de l'humour, et une bipolarité de type 1.

La bipolarité, ou psychose maniaco-dépressive comme on l'appelait avant, est une maladie qui touche 1 à 2 % de la population. C'est une affection qui vous fait passer d'un état très enthousiaste (ou maniaque) à de longs états de déprime végétative qui vous clouent au sol de votre douche ou à votre lit pendant des heures ou des jours. Elle pousse environ 15 % des gens qui en sont atteints au suicide.

Comme elle fascine et entraîne des comportements à peu près inexplicables, on la retrouve assez régulièrement dans les séries et les films : c'est Carrie Mathison dans Homeland, Monica Gallagher dans Shameless ou Pat Solitano dans Happiness Therapy. Pourtant, cette maladie est loin d'être aussi glamour que Bradley Cooper veut vous le faire croire. Sachez-le, vous ne mettrez jamais personne dans votre lit en lui parlant de votre traitement au Lithium.

Récemment, mon psychiatre m'a demandé si j'avais « honte d'être bipolaire ». Si j'essayais de le cacher. Si le fait de prendre des médicaments, à mon âge, était encore un sujet tabou sur lequel je souhaitais ne pas m'étendre, rester vague, ou mieux, le taire purement et simplement. Là, j'ai pensé aux rares personnes avec qui j'avais abordé le sujet : mes parents, mes meilleurs amis et mon copain. Et j'ai réalisé que oui, en effet, je cherchais par tous les moyens à dissimuler ma maladie.

L'auteure de l'article, aujourd'hui.

J'ai commencé à avoir des symptômes assez jeune, vers mes 14 ans, quoique l'on décide habituellement de traiter la bipolarité lorsque le patient est âgé d'une vingtaine d'années. Le premier que j'ai ressenti fut une peur panique de l'agression. Si quelqu'un haussait la voix près de moi, je me mettais à hurler et casser tout ce qui se trouvait à proximité et ce, sans jamais réussir à me calmer. Je me souviens d'avoir brisé ma lampe de bureau après une légère dispute, sans grand regret d'ailleurs, puisqu'elle était objectivement moche.

À l'âge de 16 ans, j'ai connu ma première phase dépressive, qui a duré six mois. Au cours de celle-ci, j'ai perdu la majorité de mes amis. Ils ne me comprenaient plus, et je les comprends. J'ai dû mettre un terme à mon année de première car je ne supportais plus de sortir de mon lit – j'ai quand même réussi à passer mon bac, je ne sais pas trop comment. Durant mes différentes phases dépressives j'ai fait plein de choses que je regrette aujourd'hui : plonger dans un coma éthylique, me taillader le bras avec un cutter, ce genre de trucs.

La maladie me faisait faire ou dire des choses telles qu'insulter mon copain ou jeter de la nourriture au visage de ma sœur. Tout ce que je pouvais faire c'était m'excuser, culpabiliser, et recommencer. Le plus embêtant, c'étaient ces pulsions violentes qui me prenaient lorsque je me sentais attaquée. Pendant celles-ci, j'ai manqué de peu de défigurer une fille qui me harcelait avec une chaise. C'est une face de ma personnalité sur laquelle je n'avais alors aucune emprise.

En bref, pour comprendre ce que nous vivons, il faut revenir à vous autres, les personnes dites « normales ». Vos variations de comportement restent toujours en rapport et en proportion avec votre sensibilité mais de fait, vous réagissez à des événements du type : il fait froid. Ou : votre chat est malade. Ou encore : Susie, la fille de la compta avec qui vous vouliez prendre un verre ce soir, ne répond pas à votre dernier texto. Eh bien, chez l'individu bipolaire, ou moi, lesdites variations de l'humeur sont complètement disproportionnées et ne font pas toujours lien avec des événements. Je peux passer d'un état de surexcitation et de grande créativité à des idées suicidaires dans la même journée. Et ce, sans qu'aucun élément extérieur n'intervienne.

À un moment, j'ai commencé à prendre un nombre incalculable de douches, parfois jusqu'à 8 ou 9 par jour. Je restais adossée au mur, sous l'eau brûlante et je grattais le plâtre de la salle de bains qui tombait peu à peu sous mes doigts.

Mon autre problème, c'est qu'en plus d'être atteinte de cette maladie, je n'ai jamais eu le courage d'en parler à d'autres. Il y a des raisons à cela : m'épancher dessus est un truc qui m'a toujours gênée, même avec les gens dont je suis proche. J'ai toujours peur d'être jugée, de consterner les gens qui ne comprennent pas ces symptômes ou même pire : qu'ils aient pitié de moi.

J'ai bien essayé d'en parler au début, mais les gens de mon âge ne me comprenaient pas. Lorsque je parlais des « choses » que je ressentais, mes copines de classe me trouvaient ennuyeuse, il fallait que « j'arrête de faire mon intéressante ». Ça correspond à la période où j'ai commencé à prendre un nombre incalculable de douches, parfois jusqu'à 8 ou 9 par jour. Ce fait avait tendance à inquiéter mes parents. Je restais adossée au mur, sous l'eau brûlante et je grattais le plâtre de la salle de bains qui tombait peu à peu sous mes doigts. « C'est dans ta tête », je grattais, « Ressaisis-toi un peu » je grattais, parfois mes ongles partaient avec.

Là, j'ai décidé que je n'en parlerais plus jamais. À la place, je devrais la dissimuler.

La collection de chaussures de l'auteure.

Tout d'abord, pour les phases dépressives il suffisait de quelques filtres. Notre génération possède en effet des outils illimités pour faire croire aux autres que notre vie est tellement mieux que la leur. Une nouvelle robe, un sourire, un commentaire du type « Paris qui s'endort », le tout saturé et doublé d'un filtre Valencia, et vos 3 000 abonnés Instagram se surprennent à vous envier.

Mais la façon la plus simple de dissimuler son état dépressif reste celle-ci : ne JAMAIS répondre à son téléphone. Au pire, les gens se diront que vous êtes une pauvre snob et que vous méritez de rester seule (ça tombe bien, c'est ce que vous voulez). Au bout d'un moment, plus personne ne vous appelle de toute façon.

Être dépressive c'est être inactive, donc plutôt mal vu dans une société dont le motto correspond plutôt à « marche ou crève ». Je me devais donc de le cacher. Si quelqu'un l'apprenait il me verrait comme je me vois : un poids.

La phase maniaque, moins connue que la phase dépressive mais tout aussi pénible à vivre, est souvent l'occasion pour l'individu bipolaire d'agir sans réfléchir ou de dépenser tout son argent. C'est grâce à elle que je possède aujourd'hui 81 paires de chaussures. Pour moi, cette phase est la plus facile à cacher ; les gens qui me connaissent me prennent juste pour une fille qui « aime un peu trop la mode ». C'est vrai. Mais ce que peu de gens savent, c'est que pendant mes phases maniaques j'allais faire du shopping tous les jours . C'est aussi une phase durant laquelle je suis extrêmement impatiente et tout aussi irritable. Mes amis en ont souvent fait les frais. Si pendant six mois je ne sors pas de mon lit, les six mois suivants il est impossible de me suivre : expo, soirées, promenades, voyages. Je ne peux plus m'arrêter. C'est également une situation où si une amie venait à décaler notre rendez-vous de 30 minutes, je me mettrais à pleurer et/ou à l'insulter. En phase maniaque, il est extrêmement aisé de passer pour une hystérique.

L'auteure, en train de boire le thé.

Essayer de suivre une amie atteinte de bipolarité en période maniaque est un truc perdu d'avance. Pour que les gens s'en rendent compte, il faut qu'ils fassent des choses avec vous ; aussi suis-je devenue une professionnelle en « non-liaison ».

Dans certaines situations, côtoyer les gens est une obligation. Mon TPE en première par exemple, m'avait rendue hystérique envers mes camarades. Je ne crois pas m'être jamais excusée d'ailleurs.

Aujourd'hui je sais qu'il ne faut pas avoir honte d'être bipolaire. Pas plus du moins que d'avoir un rhume ou une jambe cassée. Le seul truc que je regrette, c'est qu'il ait fallu autant de temps pour trouver le bon traitement, même si c'est un traitement objectivement lourd et contraignant. À l'heure où les maladies mentales sont encore un sujet tabou dans notre société où tout doit être parfait, j'espère que les mentalités évolueront. Pour le moment, éviter de créer des liens me semble suffisant.