Les « smart drugs » peuvent-elles vraiment nous rendre plus intelligents ?

Ces médicaments qui permettent d’obtenir de meilleures notes achèvent de nous transformer en ordinateurs.

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avr. 1 2014, 9:57am


Image : Alex Horne

Depuis la nuit des temps, des étudiants prennent de la drogue à l’université. Mais récemment, de nombreux articles se sont mis à suggérer que les étudiants se défoncaient pour « booster » leurs capacités intellectuelles plutôt que pour faire la fête.

La majorité des médias qui ont évoqué le cas des « smart drugs » ont dénoncé leur utilisation abusive, en expliquant que les substances les plus populaires – comme la Ritaline, l'Adderall et le modafinil – étaient initialement conçus pour lutter contre des troubles spécifiques, tels que l’hyperactivité ou la narcolepsie. Mais on constate une augmentation de l'utilisation de ces médicaments chez les jeunes adultes en bonne santé.

Ces suppléments sont connus sous le nom de nootropiques, et peuvent aussi bien être des plantes ordinaires (comme le ginseng) que des substances au nom imprononçable (comme la phénylalanine). Pour l'instant, on ne sait pas grand-chose quant à leurs effets secondaires sur le long terme.

Il est difficile de faire la distinction entre les nootropiques et les autres médicaments capables de stimuler le cerveau, mais John Harris, professeur de bioéthique à l'Université de Manchester, estime qu’il est inutile de les différencier. « Je m’intéresse aux médicaments qui visent à améliorer les fonctions cognitives, a t-il déclaré. Ça ne m'intéresse pas d’avoir une définition précise des nootropiques. »

Bien entendu, tout le monde n'est pas de cet avis. En 1964, le psychologue et chimiste roumain Corneliu E. Giurgea synthétisait le piracétam, considéré comme la première substance nootropique. Selon Giurgea, les nootropiques doivent améliorer les capacités d'apprentissage, faciliter le couplage des hémisphères du cerveau et améliorer le développement général du consommateur. Ces médicaments ne doivent pas être toxiques ou susceptibles d’entraîner une addiction.

En raison de la grande variété de substances classés comme nootropiques, leurs fonctionnements sont multiples. Mais d’une manière générale, les nootropiques modifient l'approvisionnement des neurotransmetteurs, des enzymes ou des hormones dans le cerveau. Le piracétam de Giurgea, par exemple, peut améliorer la mémoire des utilisateurs en modifiant les niveaux d'acétylcholine, un neurotransmetteur qui, à son tour, affecte la plasticité des synapses dans le cerveau. Nos souvenirs semblent être composés de matrices complexes de synapses, et notre capacité à y accéder dépend de la façon dont elles sont reliées. Ainsi, améliorer la plasticité du cerveau facilite la liaison des synapses.

Trois des fournisseurs britanniques les plus populaires (nootropics.co.uk, intellimeds.co.uk et smartnootropics.co.uk) ont fait leur apparition lors de ces deux dernières années, témoignant de la popularité croissante de ces médicaments. Cependant, les avantages de certaines substances utilisées dans la fabrication des suppléments sont connus depuis des années. Nous connaissons déjà l'augmentation de la productivité liée à la caféine et les effets bénéfiques de l'huile de foie de morue sur le cerveau. Pour ces raisons, la caféine et l'huile de foie de morue constituent la base de nombreuses pilules nootropiques.


Image : Jonny Mellor

Sean Duke est un neuropharmacologue américain spécialisé dans la conception de pilules. Il appelle les consommateurs de nootropiques « nootnauts » et les considère comme « l'équivalent mental des culturistes ». Sur Reddit–  et de nombreux autres sites –les « nootnauts » se réunissent pour discuter de l'utilisation de ces médicaments et de leur optimisation, ainsi que pour se vanter du nombre de livres qu'ils peuvent dévorer.

L'allégorie de Duke sur les stéroïdes marche également sur un plan juridique. Comme pour toutes les autres drogues, la méthode du gouvernement pour légiférer les drogues cognitives est plutôt médiocre. Le modafinil – initialement créé pour traiter la narcolepsie – ne peut pas être vendu légalement sans ordonnance, mais il est tout à fait autorisé de l'importer pour un usage personnel. Même chose pour le piracétam. Ce qui crée une situation assez illogique, sachant que les fournisseurs du Royaume-Uni peuvent vendre des nootropiques expérimentaux sans problème, mais sans pouvoir vendre de piracétam (une substance considérée comme sûre depuis plus de 40 ans) légalement.

Selon Duke, « les hommes sont tous des 'nootnauts', mais certains sont un peu plus enthousiastes que les autres. » Ce sentiment pourrait résumer une bonne partie de notre histoire. Notre évolution a été possible grâce à des ajustements dans notre alimentation. Nos cerveaux ont gonflé quand nous avons commencé à manger de la viande, il y a 2,3 millions d'années. Puis, un million d'années plus tard, notre capacité à cuire des aliments a donné naissance à l'Homo Erectus – notre ancêtre le plus proche – qui a développé un système digestif plus petit et un cerveau plus grand que son prédécesseur.

Dans les années 1950, la Grande-Bretagne et les États-Unis ont testé des psychotropes à des fins militaires. Un des projets les plus machiavéliques de la CIA s'intitulait le Projet MK-Ultra, et visait à étudier les effets des médicaments psychotropes, de la thérapie de choc et de l'hypnose sur quelques participants – volontaires ou non. Tout au long du projet, les scientifiques ont tenté de découvrir des méthodes pour influencer et contrôler l'esprit de leurs sujets. Dans l’ensemble, ces essais n’ont pas été très concluants.

Ken Kesey et Robert Hunter faisaient partie des volontaires d'une de ces expériences, au Menlo Park Veterans Hospital – un hôpital psychiatrique situé en Californie. Pendant l’expérience, Kesey a longuement discuté avec les autres patients. Il a fini par conclure que ces gens n’étaient pas fous, mais socialement marginalisés. Il s’est directement inspiré de cette expérience pour écrire le roman Vol au-dessus d'un nid de coucou. De son côté, Hunter a fini par rejoindre les Grateful Dead. À en croire les rumeurs, il était sous l'influence des drogues du Projet MK-Ultra quand il a écrit les paroles de « China Cat Sunflower ».

Ces deux individus ont joué un rôle majeur dans un des plus grands mouvements culturels du 20ème siècle – celui qui préconisait l'usage des drogues psychédéliques en revendiquant leurs capacités à ouvrir l'esprit et à créer un nouveau type de société.


Image : Jonny Mellor

Timothy Leary, un proche de Kesey, a adopté une approche scientifique pour expliquer l'expansion de la conscience. En 1964, il publiait L'expérience psychédélique, sorte de guide pratique pour expérimenter les drogues hallucinogènes. Cette même année, Giurgea publiait Fundamentals to a pharmacology of the mind, dans lequel il déclarait : « L'homme ne va pas attendre des millions d'années pour que l'évolution lui offre un meilleur cerveau ».

Aux yeux de la communauté scientifique, la passion de Leary pour son sujet a achevé de le transformer en évangéliste. Les gens se souviennent souvent de lui comme d’un fervent défenseur du LSD qui traçait avec Allen Ginsberg et John Lennon, mais personne ne se rappelle vraiment de ses études sérieuses concernant les effets des substances psychoactives sur le cerveau.

De nombreuses études ont montré les avantages pratiques des nootropiques, mais leur impact sur la société a été moins explosif que le travail de Leary. C'est en partie parce que l'efficacité des nootropiques dépend de la neurochimie de l'individu –  qui est étroitement liée au poids, aux habitudes de sommeil et même à l'humeur – ainsi, leurs effets peuvent considérablement varier.

Avec les années, Leary a délaissé les drogues au profit des nouvelles technologies. Il a proclamé que « le PC était le LSD des années 1990 » et initié ce qui allait être connu sous le nom du mouvement cyberpunk. Beaucoup de partisans de cette sous-culture ont continué à travailler dans la Silicon Valley, et c'est à cette époque qu'a commencé la société de la connaissance.

En 2010, Eric Schmidt (PDG de Google à l'époque), a déclaré : « Seulement cinq exaoctets d'information ont été créés entre le début de notre civilisation et 2003. Aujourd'hui, il nous faut deux jours pour atteindre ce résultat. » Si son analyse a été démentie, elle témoigne néanmoins de l’omniprésence de l’information qui caractérise notre époque. Nous devons maintenant faire face à une quantité astronomique de données, et notre réponse semble inadéquate. Nous ne remettons pas en cause les histoires que nous trouvons sur Internet si elles conviennent à notre vision du monde – le premier alinéa d'une page Wikipédia nous renseigne assez pour avoir la réponse à ce que nous cherchons.


Image : Alex Horne

Malgré notre inaptitude naturelle à ingurgiter ce volume gigantesque de données, nous sommes progressivement condamnés à devenir des processeurs d'information. Les objectifs de rendement et les marges d'erreurs calculées sont devenus des paramètres indispensables à suivre au travail. Dans l'enseignement, même les sujets les plus abstraits sont réduits à un exercice de mémorisation de faits. Au lieu de nous libérer grâce à la technologie, nous devenons nous-même des ordinateurs.

La technologie portable, comme les Google Glass, constitue le prolongement logique de ce concept. Cette technologie nous permet d’être constamment connecté afin d'avoir un accès permanent à l'information. Mais pouvons-nous nous adapter à une telle existence ? Peut-être que les nootropiques pourraient nous aider.

Les « smart drugs » pourraient être considérées comme une solution pour débloquer notre potentiel dans une société dépendante à la technologie. Dans un article du Daily Mail, un étudiant de Cambridge a déclaré « le cerveau [traitait] les informations comme un ordinateur [sous l'influence du modafinil] ». Et bien que le gouvernement n'ait pas encore pris de décision concernant les nootropiques, certains pensent qu'elles pourraient être fondamentales pour l'avenir de l'éducation et qu'elles devraient être directement fournies aux élèves

Cependant, nous ne sommes pas des processeurs d'information, et le cerveau humain ne peut pas être entièrement compris en termes de chimie. Duke a déclaré : « Si nous étions seulement des produits chimiques, comment peut-on expliquer le libre arbitre ? Le libre arbitre ignore les contraintes définies par l'énergie de la chimie ». En fin de compte, le libre arbitre est plus puissant que notre composition chimique. La plasticité du cerveau enrichie par le piracétam est consciemment utilisée chaque fois que nous choisissons d'apprendre une nouvelle langue ou de jouer d'un instrument.

Ainsi, alors que les « smart drugs » peuvent améliorer les capacités humaines dans un monde où la puissance de traitement est primordiale, les considérer comme un remède universel risque de réduire les êtres humains à des automates. Selon Duke, « ces drogues sont associées à l'évolution plutôt qu'à la "dé-évolution". À quel point aidons-nous notre cerveau quand nous créons des liens qui ne peuvent pas être recréés sans l'aide des nootropiques ? Nous ne le savons certainement pas maintenant, et je doute qu'on l'apprenne un jour ». Ce qu'il dit, c'est que si nous commençons à donner des amplificateurs cognitifs à des enfants, nous pouvons réduire leurs capacités futures, en priorisant leur fonctionnalité au détriment de leur créativité et de leur individualité.

William Gibson, un autre cyberpunk célèbre, a déclaré  : « Les technologies sont moralement neutres jusqu'à ce que nous les utilisons ». Beaucoup de « nootnauts » sont actuellement en train « d'améliorer leur vie » avec des suppléments qui stimulent leurs cerveaux, mais si les amplificateurs cognitifs deviennent normalisés, que se passerait-il alors –  est-ce que notre société serait remplie d'experts intellectuels ? Ou est-ce que notre capacité accrue engendrerait une quantité accrue de travail ?

Avec les smartphones, nous sommes joignables en permanence, aussi bien au niveau social que professionnel. Les « smart drugs » pourraient nous donner le moyen de nous connecter consciemment avec le monde du travail et de la productivité. Une vie tout à fait merdique, en somme.
 

@allhorne    

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