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La vie était rude en Roumanie, du temps du rideau de fer

Andrei Pandele est le seul photographe qui a eu les couilles de photographier l'ère Ceausescu en Roumanie.

par Loana Moldoveanu
21 Octobre 2011, 12:00am

Les bus ne passaient pas régulièrement et étaient tellement pleins qu’ils devaient avancer les portes ouvertes. Ils touchaient presque le sol, à cause du poids.

Andrei Pandele est le seul photographe qui a eu les couilles de photographier l’ère Ceausescu en Roumanie, au cours des années 1970 et 1980. C’était une époque pendant laquelle prendre en photo la privation–comme par exemple les gens qui faisaient la queue pour un peu de pain–, était considéré comme un « dénigrement de la réalité socialiste » et pouvait vous faire condamner à six ans de prison. Pandele, aujourd’hui âgé de 65 ans, a amassé une si grande quantité d’archives photographiques de la vie en Roumanie communiste que, lorsqu’on lui a demandé si on pouvait voir certaines de ses photos non publiées, il nous a envoyé un CD avec 11 000 photos. Elles étaient toutes complètement captivantes, extraordinaires, et il faut bien l'avouer, plutôt déprimantes.

VICE : Vous n’avez pas publié vos photos avant 2005. Pourquoi ?
Andrei Pandele :Les gens trouvaient mon travail offensant et le considéraient comme un acte de diffamation envers la Roumanie. Honnêtement, c’est tout juste s'il s'agit d'une critique du communisme. Pour vous donner un exemple, en 1993, j’ai montré mes photos au directeur actuel du Musée National d’Art Contemporain de Bucarest, et il a été tellement consterné qu’il les a jetées. Les gens n’étaient pas prêts à assumer leur passé. Beaucoup ne le sont toujours pas.

Qu'est-ce qui vous a convaincu de prendre des photos de votre quotidien pendant le communisme ?
Je ne suis pas seulement photographe, je suis aussi architecte. Quand Ceausescu a commencé à démolir des églises et des quartiers entiers, j’ai voulu immortaliser le Bucarest que j’aimais et qui disparaissait sous mes yeux. Ce qu'il faisait n’était pas illégal mais ça me paraissait très suspect. La première année, j’ai été interrogé à peu près 30 fois. Puis j’ai réalisé que les policiers, les criminels et les chiens ont une chose en commun : ils deviennent agressifs dès qu’ils sentent la peur. Donc j’ai changé de tactique ; j’ai appris comment parler aux policiers de manière à ce qu’ils me laissent tranquille, et j’ai utilisé les noms des mecs haut placés que je connaissais et dont ils avaient peur. En plus de mon badge d'architecte, j’avais aussi une carte de presse parce que je pigeais pour les deux publications sportives du pays.

Vous n’aviez jamais peur ?
Eh bien, je savais que pour faire quelque chose de spécial, il fallait être prêt à prendre des risques. Les gens croient que je me cachais quand je prenais les photos, mais je mesure plus d’1m80, comment j’aurais pu ? J’ai une photo qui atteste de la démolition d’une église. On y voit un policier qui regarde droit vers moi pour voir si je prends une photo. Je n’étais pas stupide au point de prendre l’appareil au niveau de mon visage, ce que je faisais c’est que je le gardais autour du cou, posais ma main droite sur lui comme si je la reposais et faisais un truc avec ma main gauche pour faire diversion. Bien sûr, je ne prenais pas toujours de bonnes photos, mais certaines se sont avérées réussies.

Beaucoup de gens affirment que si vous aviez accès à tout ça, c'est parce que vous étiez indic.
J’ai aussi entendu certaines personnes qui pensaient que j’étais le photographe attitré de Ceausescu, ce qui est étrange parce que je n’ai aucune photo de lui. C'est juste que je travaillais dans le centre de Bucarest, dans une tour avec une vue imprenable sur l’un des boulevards principaux de la ville, et ça m’a permis de prendre des photos dès que quelque chose s’y passait. 

Comment vous arriviez à vous procurer appareils et pellicules ?
Mon père était un gynécologue reconnu, et à chaque fois qu’il allait à un congrès dans un autre pays, il me ramenait des pellicules. Les pellicules coûtaient très cher, donc je ne pouvais m’en payer que 10 à la fois avec mon salaire. Il m’a aussi acheté mon premier appareil photo lors d'un séjour à Vienne, et je développais chez lui, où je gardais aussi mes pellicules. Si la police avait fouillé ma maison, tout ce qu’elle aurait trouvé, ç'aurait été une pellicule sur laquelle était écrit «  Romania vs Germany Handball Game » et qui contenait 34 photos d’un match de handball.

Les hipsters de l’ère communiste portaient des jeans et des baskets de marque, que les marins ramenaient de l’Ouest, en même temps que des vinyles, cassettes et autres fantaisies d'occidentaux.


1981. La finale de la Coupe Davis de 1972 entre les Etats-Unis et la Roumanie a eu lieu à Bucarest. Les Roumains, qui avaient été martelés à coups de «Il faut gagner, il faut gagner » depuis des mois, ont perdu, probablement à cause d’une pression psychologique trop importante. Dix ans plus tard, les policiers qui surveillaient les compétitions sportives s’ennuyaient parfois tellement qu’ils se déshabillaient et s’allongeaient au soleil avec leurs flingues dans les mains.


Personne n'avait le droit de voyager en dehors du pays, du coup, tout le monde prenait ses vacances en Roumanie, dans les montagnes ou au bord de la mer. Certains voyageaient en vélo, d’autres en voiture. Ceux qui conduisaient transformaient leurs véhicule en hôtel ; ils y mangeaient, dormaient, fumaient et, s’ils avaient un peu de chance, ils ramenaient même une fille.


1980. La foule fait la queue pour acheter des tickets lors d'un match de football. Les matchs étaient plutôt calmes à l’époque et les fans faisaient leur possible pour ne pas attirer l’attention. Mais à chaque fois que la Roumanie jouait contre un autre pays, les deux publics devaient être séparés par les forces de sécurité.

1985. Les voitures coûtaient cher à l'époque et il y avait une liste d’attente impossible pour en avoir une. Le choix des marques était mince – la plupart des gens roulait en Dacia roumaine, et elles rendaient souvent l’âme au milieu de la route. Pour économiser l’essence, seules les voitures dont les plaques d’immatriculation avaient des numéros pairs étaient autorisées à circuler le week-end, et celles dont les plaques avaient des numéros impairs pouvaient circuler pendant la semaine. Si tu n’avais pas de garage, ta voiture devait hiberner sous la neige pendant des mois, jusqu’à ce que le printemps arrive et la libère.


1986. Ceausescu est allé en Corée du Nord en 1971 et en est revenu avec le désir mégalomaniaque d’avoir des centaines de milliers de personnes en train de scander son nom. À partir de ce moment-là, les parades sont devenues des divertissements nationaux ; les gens arrivaient en famille des quatre coins du pays. Ces spectacles ont fini par avoir lieu à chaque festivité. Par exemple, au début de chaque année scolaire, une sélection d’écoliers attendait Ceausescu au soleil, parfois pendant des heures et des heures. Et la plupart du temps, il ne venait même pas. Ces gamins étaient mis en quarantaine des jours avant sa venue pour que le président roumain ne soit exposé à aucun virus.

1989. Les poulets pesaient moins de deux kilos et étaient encore plus petits que les pigeons. Il y avait toujours une pénurie de nourriture, quelle que soit la saison. En dehors de Bucarest, il était quasi impossible de trouver du pain. Et, dans Bucarest même, il fallait faire la queue jusqu'à la tombée de la nuit. Il était tout aussi difficile de trouver de la viande, à moins que de connaître les bonnes personnes.


À gauche: 1989. Certains matchs de foot n’étaient pas retransmis par à la télévision roumaine, et en conséquence, les gens escaladaient les toits pour y placer des antennes et les regarder avecle signal bulgare.
À droite : 1975. Cette femme porte une robe qu’elle a cousue elle-même. Les gens préféraient faireleurs propres fringues plutôt que de les acheter:  chaque trou était réparé dans l'heure et la population roumaine portait en permanence du sur-mesure.

Un enfant handicapé joue de l’accordéon sur le Boulevard Unirii à Bucarest.

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