Quantcast
Stuff

L’histoire du Bones Brigade français oublié

Sébastien Daurel est l'une des dernières légendes vivantes du skate des années 1990, et notre oncle à tous.

Manuel Schenck

Photo extraite du magazine « Noway », circa 1990

La première fois que j'ai rencontré Sébastien Daurel, j'avais 14 ans. C'était dans un petit skatepark d'une petite bourgade du sud-ouest de la France. Un endroit si perdu que je ne m'attendais pas à voir débarquer quiconque, surtout pas un mec de son envergure. Il a salué tous les kids du park, moi compris, et a skaté avec nous une bonne partie de l'après-midi. Il a fait quelques blagues et filé des stickers aux adolescents gratteurs que nous étions. Puis il s'est tiré.

Sébastien Daurel est une légende et une encyclopédie vivante du skateboard français. À 39 ans, il a traversé toutes les époques et connu toutes les modes. Ça fait 25 ans qu'il skate, depuis ce jour où âgé de 16 ans, il a décidé d'arrêter les cours pour ne plus jamais les reprendre. En 1990, il est devenu le premier Français avec Stéphane Larence – et plus tard, JB Gillet – à intégrer la Bones Brigade, l'illustre gag des jeunes stars de la marque Stacy Peralta, composé entre autres de Tony Hawk, Tommy Guerrero ou Mike McGill. En 1997, il est allé rejoindre les rangs de la marque Cliché créée par Jérémie Daclin la meme année, avant de rallier Magenta Skateboards, avec lesquels il skate encore à ce jour. Il a été sacré champion de France en 1991, et vice-champion d'Europe en 1992. Aujourd'hui, il travaille sur divers projets à vocation écologique en compagnie d'une association bordelaise, le Projet Darwin.

Comme je voulais en savoir plus sur l'histoire du skate en France et sa mystérieuse histoire à lui, il m'a invité à boire un café dans sa baraque éco-responsable du Hangar Darwin. J'ai parlé avec lui du skate d'avant, de l'influence du marché sur le skate d'aujourd'hui et de la présence extraterrestre.

Sébastien Daurel chez lui, aujourd'hui. Photo : Manuel Schenck

VICE : Depuis combien de temps habites-tu dans cette communauté de Darwin ?
Sébastien Daurel :
C'est une pépinière de 40 entreprises « écosystème », une sorte de micro-ville dans la ville. C'est une bulle d'air, tu vois. Enfin tu trouves de l'air aussi ailleurs à Bordeaux, hein. Mais pas celui-ci.

C'est comment de vivre en communauté ? Tu passes tes journées a couler du béton et skater avec des jeunes ?
Ouais, je suis toujours un train de faire un truc – du montage, je rencontre des gens pour créer des événements, je coule beaucoup de béton. Je travaille le bois et avec, je fabrique des bowls, des rampes, des modules, etc. On reshape des boards de surf, on répare des motos, tout ca, On recycle pas mal de choses.

OK. Tu as connu l'âge d'or du skate. Comment c'était d'être pro-skater à la fin au début des années 1990 ?
C'était fou. Il y avait une grosse émulsion dans le skate, partout. C'est un peu ce que tu peux retrouver chez les motards aujourd'hui. Les mecs roulent en bande et s'éclatent – nous, c'était pareil. Et c'est toujours le cas aujourd'hui dans une certaine mesure, avec les gars de Magenta, quand on skate la nuit.

Extrait de la vidéo «A Night Called Minuit »

À quoi ressemblaient tes relations avec les skateurs américains de la Bones Brigade ?
On a fait plusieurs tournées avec eux en France et en Europe. Du coup, on était avec eux le jour et on se voyait la nuit. Je me souviens de Tony Hawk dans la Renault 5 de mon frère, ce genre de trucs. C'était des smart boys, ces gars-là. Rien que des mecs cool.

C'était le début du professionnalisme en France.
Oui, ça n'existait pas encore ici. Mais des marques comme Cliché ont commencé à changer les choses en se mettant à sortir des boards et des roues pro-model, et de payer des royalties aux riders. C'était les premiers pas des investissements d'argent dans le skate français.

Photo extraite du magazine « Noway », cicra 1990

Comment ça se fait que tu as côtoyé des personnes qui ont marqué l'histoire du skate, et que tu n'aies pas, comme eux, un jeu vidéo à ton nom ?
[Rires] Parce qu'il aurait fallu que je parte aux États-Unis pour ça déjà. J'aurais dû faire comme un mec genre Rune Glifberg, une carrière américaine. Mais j'ai préféré continuer ma carrière ici en Europe. Financièrement parlant, c'était peut-être moins intéressant je te l'accorde. Mais j'aime cette identité forte en Europe, ce sentiment de localité.

Skateur pro dans les années 1990, c'était un truc qui marchait avec les meufs ?
Ouais, si l'on veut – c'était un peu comme dans le film Kids. Comme on vivait les mêmes choses à la même époque, on avait donc aussi un peu les mêmes mœurs. Un truc d'ado, quoi. Tu fais du skate donc tu vas en soirée, et en soirée tu rencontres des filles. Le cliché. Si j'avais fait du tennis, je n'aurais pas vécu les mêmes choses, c'est sûr.

Il y a des choses qui te désolent quand tu compares cette époque faste au skateboard corporate d'aujourd'hui ?
Je ne vais pas pleurer parce que le skateboard revient à la mode. Après, le fait que les grands médias utilisent l'image et les codes du skate un peu n'importe comment, ça peut être étrange c'est certain. Le skate étant un truc « cool », les publicitaires et autres aiment s'en servir pour rendre cool leurs propres produits... Mais dans tous les cas, j'essaie de ne pas rester fermé. Je vois beaucoup de choses que je pourrais critiquer, soit, mais j'ai dépassé ça. Aujourd'hui, je fais de mon mieux pour me concentrer sur les points positifs amenés par cette démocratisation du skateboard. Pour faire vite, avant le skate était punk et anti-marques ; maintenant, il est marqueté de A à Z. Mais il ne faut pas rejeter en bloc ces choses-là – c'est l'évolution qui veut ça, je crois.

Crédits vidéo : Cyril Forcheron, 1991

Je t'ai pourtant vu présenter la vidéo d'une marque de boisson énergisante en compagnie de plusieurs autres personnalités du skateboard. Les mecs avaient essayé de marqueter la vidéo sous la bannière « street-skate ». Tu penses que c'est devenu une nécessité de bosser avec des multinationales aujourd'hui ?
Ah, sujet délicat. Pour être franc, j'avais refusé le premier contact. Mais bon en effet, j'ai accepté le deuxième...

C'est financier, je suppose.
[Rires] Bah un peu, forcement. Mais tu sais, j'ai fait aussi d'autres merdes avant ça ! Je dirais qu'on est tous humains et qu'en conséquence, on doit tous manger. Mais pour en revenir à la vidéo Burn, c'était quand même une bonne production, avec plein de skateurs chanmé dedans. Quand ces grosses marques s'entourent bien et font tourner les vrais acteurs de la scène skate et les cameramen, les skateurs, alors oui, pourquoi pas.

Photo : Manuel Schenck

Les gros contests type la Street League mondiale de Nike SB, c'est économiquement presque aussi gros que certains événements de football.
Oui, sauf que nous (sa bande de magenta skateboard) on ne suit pas la Street League c'est un autre univers. Moi par exemple je fais de l'écosystème donc bon, tu vois un peu le décalage...

Tant que l'on parle d'écosystème, tu peux revenir sur ton rapport particulier à la nature en général ?
Oui. C'est venu du fait qu'à un moment genre en 1998-1999. j'en ai eu marre de faire la fête. En réaction à ça, j'ai décidé d'aller à la montagne, où j'ai rencontré de nouvelles personnes. Ça m'a permis de « m'ouvrir sur le monde », si l'on veut. Cette expérience m'a aidé à trouver des réponses à travers la méditation, la vie en montagne, ce qu'on appelle la « reconnexion », etc. Attention, je ne te parle pas de trucs de hippies là ! Mais en effet, tout le monde peut se retrouver, à partir du moment où il le souhaite. Sachant que nous dépendons tous de la nature, nous nous devons de la respecter.

OK.
Enfin, si tu veux me brancher sur le sujet, je suis carrément chaud. Love, crystal, rainbow, projection de pensées, action. Extraterrestres.

Ah, ouais ? Tu crois aux extraterrestres ?
Mais oui. On vit dans un monde où les scientifiques les gens cherchent au microscope ou au télescope, deux outils forcément limités. Mais il existe d'autres personnes qui sont allées beaucoup plus loin que ça et qui sont parties explorer l'univers intérieur, le higher self.

Ce serait une forme de vie extraterrestre mais sur Terre, donc .
Pourquoi pas ? Je suis OK avec l'idée qu'il y ait des gars qui vivent dans d'autres systèmes que le nôtre. Je suis OK pour que ces gars puissent voyager, car ils sont sans doute bien plus avancés que nous – mais ils n'ont pas envie de faire la guerre, c'est certain. On croit trop en Hollywood. Hollywood veut te faire croire qu'Alien cherche à te bouffer, mais c'est faux. De toute façon on a déjà assez de boulot pour nettoyer la merde causée par l'être humain tout seul, concentrons-nous sur ça.

OK, merci beaucoup Seb.

Manuel skate, écrit sur le skate, et photographie des skateurs. Il a un site et un Instagram.