FRANCE

Ces Français qui vivent sous une autoroute

Sur la route des Alpes, l'A40 enjambe des villes et des villages coincés sous des viaducs de béton. Leurs habitants racontent la vie sous « l'autoroute des Titans ».

par Camille Belsoeur
25 Avril 2019, 7:16am

Photos: Fanny Falorni pour VICE FR 

Pour les touristes parisiens qui quittent la capitale le vendredi soir pour arriver dans les Alpes le samedi matin, « l’autoroute des Titans », le surnom de l’A40 qui relie Mâcon à la vallée du Mont-Blanc, est une bénédiction. Sa mise en service définitive en 1990 a réduit de plusieurs heures le temps de trajet vers les stations de ski des Alpes du Nord. Plus besoin de dormir dans un hôtel au bord de la nationale pour trouver quelques heures de repos le temps de reprendre la route et arriver frais et dispo au studio de 20m2 loué au bord des pistes – privilège d’une époque désuète qui distinguait les membres de la classe moyenne supérieure du reste de la population.

Mais sous les immenses viaducs qui ont donné son surnom de « Titan » à l’A40, les bourgs qui prospéraient autrefois grâce au passage de vacanciers et de routiers ont été repoussés dans l’ombre de l’autoroute. Bellegarde ou Nantua sont devenues les villes au-dessus desquelles passe l’A40. Les automobilistes sadiques baissent leur fenêtre pour lancer leur mégot sur les maisonnettes qui apparaissent quelques dizaines de mètres en contrebas, les skieurs-écolo versent une larme à l’idée d’envoyer une bonne bouffée de CO2 aux enfants qui jouent dans les jardins au pied des immenses colonnes de béton.

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Le bureau de Régis Petit, Maire de Bellegarde.

Dans le bureau du maire de Bellegarde, Régis Petit, une photo aérienne grand tirage de la ville s’affiche sur un mur. Comme les astronautes qui affirment que le seul monument humain que l’on voit de la Lune est la Grande Muraille de Chine, on ne voit du ciel de Bellegarde que ce sillon de béton qui enjambe le centre-ville. « Où que l’on soit à Bellegarde, on lève les yeux et on voit cette autoroute, se désole Régis Petit. Derrière l’impact visuel, il y a aussi l’idée que depuis le viaduc, Bellegarde est perçue avec condescendance par l’automobiliste qui roule au-dessus de la ville. Cela a fabriqué une image de la ville qui est restée. On ne nous voit que de haut. Depuis Lyon, on parle d’un rapport de domination qui s’est installé par les usagers du viaduc envers la ville ».

L’ancien réseau d’hôtels et de restaurants routiers tombe en décrépitude. Le long de la route nationale qui serpente en fond de vallée, sous l’autoroute, les temps sont durs. Les pancartes à vendre jalonnent les villages.

Bellegarde a au moins la chance d’être située sur les derniers contreforts des monts de l'Ain. Au-delà s’ouvre la plaine vers Genève et ses salaires mirobolants. « Nous avons entre 15 et 20% d’actifs qui travaillent en Suisse », glisse Régis Petit. Un atout économique pour la commune, dévastée par la désinstrustrialisation des années 1980, entraînant la fermeture des usines de métallurgie et supprimant des emplois par milliers.

Quand on s’enfonce dans les vallées enserrées par les montagnes en direction de Nantua, le tableau s’assombrit à mesure que la frontière franco-suisse s’éloigne. L’ancien réseau d’hôtels et de restaurants routiers tombe en décrépitude. Le long de la route nationale qui serpente en fond de vallée, sous l’autoroute, les temps sont durs. Les pancartes à « vendre » jalonnent les villages.

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Régis

Face à une cascade qui s’écoule sous le bras d’un viaduc de l’A40, le Relais du sapin, un restaurant routier, est entouré d’un immense parking surdimensionné. Témoin d’une époque où les chauffeurs et les touristes s’arrêtaient par dizaines chaque soir pour dévorer un steak frites. À l’intérieur de l’établissement, la décoration fait gloire aux espaces sans fin de l’Ouest américain et à la célèbre route 66. Régis, 53 ans, tient la cuisine. Sa femme et une employée assurent quant à elles le service en salle. Les visages sont marqués par une vie de labeur. « Je veux partir maintenant, lâche Régis, avec amertume. J’ai 53 ans et je suis installé là depuis 22 ans. Je fais des menus à 13 euros. Il y a 5, 6 ans, on a commencé à voir le nombre de routiers vraiment diminuer. On est passé de 150 couverts à une trentaine par soir. C’est la faute aux routiers des pays de l’Est, Tchèques, Roumains, Polonais, qui sont de plus en plus nombreux et ne s’arrêtent pas pour manger. Ils bouffent leurs propres trucs dans leurs camions. Ce sont des squatteurs de parking ».

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En période de crise, l’étranger est souvent le bouc émissaire. Pour le patron d’un routier, c’est le chauffeur venu de l’Est. Pour le commerçant du village voisin des Neyrolles, à un jet d’autoroute aérienne de là, c’est l’immigré turc. Venus nombreux dans la région quand les industries du bois et de la métallurgie employaient à tour de bras, les Turcs sont restés pour se fondre dans le paysage local. Ils travaillent aujourd’hui en nombre dans les usines de construction mécanique ou les usines de transformation du plastique, nombreuses dans le département de l’Ain.

Devant le garage Eroglu, Akif fouille le moteur d’une camionnette. « Beaucoup de mes amis vont travailler en Suisse. Mais c’est beaucoup de trajet tous les jours. Moi je fais mon business ici », sourit-il. En face, se dresse discrètement le local de l’association des jeunes de la communauté turque. Quand on lui demande si on peut en rencontrer les membres, le président, Monsieur Bülent, refuse. Il craint que notre sujet pointe du doigt sa communauté. Une séquelle du racisme qui existe. Moins visible que l’A40, il est toujours là, caché dans le décor, comme une aire d’autoroute dissimulée dans un virage derrière les sapins.

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Au comptoir de l’Amarok’s café, en contre-plongée du viaduc de Nantua, le maire des Neyrolles, Lucien Juillard, un verre de blanc à la main en ce milieu de matinée, laisse entendre que la communauté turque a sa part de responsabilité dans les difficultés que rencontrent les commerces : « Ils ne consomment pas d’alcool et ne se mélangent pas au reste de la population ». L'intéressé admet tout de même que c’est d’abord l’autoroute qui a fait du mal aux villages de la région.

« On commence à sentir un petit effet "nationale”. Les gens veulent à nouveau prendre la petite route pour se balader, manger dans un vrai resto. Les gens en ont marre de manger des sandwichs triangles sur l’autoroute. Donc ils sortent » – Sebastien

« Avant l’autoroute, j’ai connu deux hôtels, un café, un restaurant et une boucherie dans la rue principale du village. C’était vivant. Quand ils ont construit l’autoroute, ils disaient que ça allait désengorger les Neyrolles des camions. Je ne veux pas dire que c’est devenu un village dortoir, mais pas loin », souffle le maire. Mais l’Amarok’s café ne s’en sort pas trop mal.

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Sébastien et sa femme

Enfant du coin, Sébastien est revenu s’installer dans le village après avoir vécu quelques années « à la ville ». « L’autoroute a fait énormément de mal à ces régions, dit-il. On ne peut pas dire que ça a dénaturé le paysage. Mais ça a tué les commerces. C’est comme la route 66 aux Etats-Unis qui a perdu sa raison d’être avec les autoroutes avant de devenir un truc touristique. D’ailleurs, on commence à sentir un petit effet "nationale”. Les gens veulent à nouveau prendre la petite route pour se balader, manger dans un vrai resto…Les gens en ont marre de manger des sandwichs triangles sur l’autoroute. Donc ils sortent ».

Ufuk, 28 ans, est né et a grandi à Oyonnax, la préfecture du département de l’Ain. Son père, venu de Turquie pour travailler en France, a racheté Le Relais de la glacière, un restaurant routier, et a installé son fils en cuisine pour qu’il file droit. « J’avais 18 ans quand mon père a acheté le restaurant. Il m’a dit : “Je veux que tu bosses”. Alors comme j’avais suivi une formation de cuisine, je me suis mis aux fourneaux et j’y suis encore aujourd’hui ». Sa femme, Nesliham, une Belge originaire de Liège, l’a suivi. Elle tient le bar. Au menu du jour : un sauté de porc sauce moutarde.

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Ufuk et Nesliham

Leur couple respire l’amour en cette journée où les forêts de sapins avoisinantes prennent des airs féeriques après les lourdes chutes de neige de la nuit précédente. Les fameuses giboulées du mois d’avril. Mais tout n’est pas rose pour autant. « On s’en sort car on bosse en famille. Sinon on n’aurait pas les moyens pour employer des gens », glisse Ufuk. Mais il reste optimiste en l’avenir et s'apprête à rénover son établissement. « Je pense rester encore 10 ans. Mais après, les restos comme les nôtres vont disparaître avec les interdictions de passage des poids lourds dans les villages et sur les routes nationales qui se multiplient ».

« Le prix de ma maison est estimé à 110 000 euros. Mais si on me fait une offre à 90 000 euros, je vends tout de suite. Même à 70 000 euros je signe » – Aurelio Correira

Dans le village de Saint-Germain-de-Joux, à quelques kilomètres, l’autoroute a disparu. Elle s’enfonce dans un long tunnel. Les façades des maisons mitoyennes sont délabrées. Les pancartes « à vendre » accrochées aux balcons sont nombreuses. Aurelio Correira, la cinquantaine et une oreille manquante, cherche à partir pour rejoindre son fils installé à Annecy. Il discute depuis sa fenêtre au premier étage. « Le prix de ma maison est estimé à 110 000 euros. Mais si on me fait une offre à 90 000 euros, je vends tout de suite. Même à 70 000 euros je signe. Les anciens du village disent qu’ici il faut baisser de 15% le prix du marché pour vendre son bien », grimace t-il. La malédiction de l’autoroute des Titans, qui a fait le bonheur des stations de ski et le malheur des villages enjambés par le monstre de béton.

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