Comment jouer à « Donjons et Dragons » en prison

Gobelets en plastique, tongs et dés artisanaux : quand l'amour des jeux de rôle vous pousse à être le plus créatif des hommes.

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sept. 6 2017, 5:00am

Cet article a été initialement publié sur Waypoint.

Cela peut sembler étrange, voire absurde : des taulards tatoués s'adonnant aux joies des jeux de rôle. Pourtant, aux États-Unis, un paquet d'anciens détenus et de gardiens de prison toujours en exercice vous le diront : jouer à Donjons et Dragons (D&D) n'a rien d'une exception derrière les barreaux. Selon Micah Davis, ancien détenu et maître de donjon au sein d'une prison texane, « une table dédiée existait dans notre salle de détente. Il y avait une table pour la fraternité aryenne, une table pour les mafieux mexicains, une table pour les Noirs, et une table pour jouer à Donjons et Dragons. Ça en dit long. »

Si certains étaient des joueurs de Donjons et Dragons invétérés avant même d'être incarcérés, d'autres n'avaient jamais entendu parler du jeu de rôle avant de finir derrière les barreaux. Pourtant, la possibilité de se réfugier dans un univers où cohabitent des êtres fantastiques a permis à bon nombre de néophytes de s'évader pendant de longues heures d'une routine avilissante.

D&D a tellement convaincu les détenus que certaines prisons ont mis en place des règles régulant le jeu. Si vous avez le malheur de finir un jour dans la prison d'État de l'Idaho, voici les règles auxquelles vous serez confronté :

Les activités suivantes sont interdites. Tout contrevenant s'expose à des poursuites disciplinaires.
– Jeux de hasard ou d'argent
– La fabrication de dés, dominos, jeux d'échecs, cartes, ou n'importe quel autre jeu
– Les jeux de rôle (exemple : Donjons et Dragons)

Même lorsque les jeux sont autorisés, dans les faits, ils peuvent se révéler complexes à mettre en place – surtout quand les dés sont interdits, ce qui est le cas dans la plupart des prisons, désireuses de prévenir l'apparition de cercles de jeux.

Évidemment, l'inventivité humaine ne s'en laisse pas compter. L'inventivité et, dans un tel cas de figure, l'ennui. Afin de contourner toutes ces interdictions, de nombreuses inventions ont vu le jour – des dés alternatifs, des « roulettes », le tout à partir de batteries de téléphone ou encore de trombones.

Des dés fabriqués à partir de feuilles de papier. Des bouts de crayon et du plastique coloré servent de figurines. Photo de Melvin Wooley-Bey

LES DÉS FAIT MAISON

Lorsque l'on vous interdit d'utiliser des dés en plastique, il ne vous reste plus qu'à en fabriquer avec ce qui vous tombe sous la main – ce qui, en prison, est parfois maigre. Les détenus étant encore en contact avec des proches peuvent simplement demander à ces derniers d'envoyer un patron de dé – sachant que si un patron de dé hexaèdre aura du mal à passer le contrôle des matons, celui d'un dé icosaèdre (à vingt faces, pour les moins matheux) ne sera sans doute pas reconnu par ces mêmes matons, tellement sa forme sort de l'ordinaire.

Joe, un ancien prisonnier du Massachusetts, a adopté cette technique : « J'ai demandé que l'on m'envoie un patron plié, en même temps qu'un courrier en lien avec mon procès. Comme on n'avait pas de colle, on a dû improviser avec ce que l'on a trouvé à la cantine. Les étiquettes présentes sur les bouteilles de shampooing nous ont sauvés. On a dessiné les cartes sur des boîtes en carton que nous avaient filées d'autres détenus. À chaque fouille, les gardiens détruisaient nos dès, alors il était essentiel de planquer les patrons. »

Lorsque la colle est introuvable, il existe des alternatives auxquelles on ne pense pas toujours – sauf lorsqu'on est détenu. Du genre : du dentifrice, ou de la confiture.

« Le dentifrice de prison est tellement de mauvaise qualité qu'il se transforme en colle lorsqu'il sèche », raconte Joe. May Holmes-Roys, incarcéré pendant quelques années dans la prison de l'État de Washington, ne dit pas autre chose : « On a fabriqué un dé grâce à du papier cartonné, du dentifrice et du papier toilette. 85 % du temps, le faire rouler ne posait aucun problème. »

Si un dé créé à partir d'un simple papier cartonné peut avoir du mal à rouler à cause de sa légèreté, les solutions existent : du sel de table, du détergent, ou encore du sable.

Un ancien détenu d'une prison de l'Ohio, qui se fait appeler « Pariahdog119 » sur Reddit, nous décrit le procédé : « Il vous faut plusieurs choses : un patron de dé, du papier cartonné assez fin (une boîte de crackers peut faire l'affaire), du sable fin (plus c'est fin, mieux c'est – évitez la saleté), de la colle, un peu de peinture, et du vernis (que vous chopez grâce aux détenus qui bossent dans un atelier). Après ça, vous découpez le papier cartonné en utilisant le patron. Vous peignez et ajoutez les numéros. Vous pliez et collez en laissant une face ouverte. Vous laissez sécher, puis vous remplissez le dé avec du sable. Vous vous assurez qu'il est plein. Vous fermez et collez. Vous ajoutez plusieurs couches de vernis pour sceller le dé et protéger les couleurs. Surtout, évitez de lancer brusquement le dé – il exploserait. Faites le rouler doucement. »

De nombreuses autres techniques et matériaux existent, du savon à l'aspirine en passant par un déodorant. « Le plus difficile est de se souvenir où placer les numéros, sur quelle face », selon Gabriel R., ancien détenu d'une prison sise en Pennsylvanie.

Un dé classique à six faces fabriqué à partir de papier toilette. Photo de Gabriel R.

Derrière les barreaux, Gabriel a fabriqué un dé à partir de l'une des ressources les plus accessibles en prison : le papier toilette. « Vous n'avez pas besoin de colle, juste de papier toilette, résume-t-il. En fait, il suffit de le plier à de nombreuses reprises et de le compresser, puis de l'humidifier et enfin de le positionner dans un recoin, comme un rebord de fenêtre. Il faut simplement recommencer ça à de nombreuses reprises : humidifier certaines faces, puis caler le tout dans un coin. Au final, vous avez un dé presque parfait. »

De ses années de prison, May ne se souvient pas avoir assisté à une quelconque embrouille à cause d'un simple dé : « Franchement, on n'a jamais emmerdé personne à cause d'un dé. Le seul truc, c'est qu'au cours des fouilles, les gardiens balançaient tout ce qui n'avait rien à faire dans la cellule, et les dés en faisaient partie. Ça arrivait une fois par semaine, ou par mois, ou quand quelqu'un faisait une overdose. »

« Pariahdog119 » vous donne un conseil plus global : « Si vous finissez un jour en prison, et que l'administration interdit Donjons et Dragons, dites aux gardiens que vous jouez à Pathfinder. Ils sont généralement stupides et ne savent pas que c'est peu ou prou la même chose. Surtout, ne jouez jamais avec un dé à six faces – si vous avez besoin d'un tel dé, construisez-en un avec 12 faces, et écrivez chaque chiffre deux fois. »

ROULETTES

Pour ceux incapables de fabriquer des dés, une autre solution s'offre à eux : construire une roulette.

Depuis sa prison texane, Micah Davis n'a jamais pris de risques : « Nous n'avons jamais construit un dé, ça nous aurait valu de grosses emmerdes. On a donc choisi de construire une roulette. »

Jeremy George, ancien gardien de prison texan et lui-même joueur de D&D, confie son sentiment au sujet de ces objets très artisanaux : « Je tombais parfois sur un groupe de prisonniers en train d'utiliser une roulette manufacturée, et je détournais le regard et les laissais jouer. En fait, sur la roulette, ils avaient tracé plusieurs cercles concentriques : chaque cercle représentait un dé. Le bras de la roulette venait souvent d'un trombone – ce qui pouvait s'apparenter à de la contrebande, mais ce qui ne valait que rarement une confiscation. »

Sur la photo ci-dessous, vous pouvez admirer comment Bryan Hibbard, ancien détenu dans une prison de Floride, a réussi à fabriquer sa propre roulette à partir d'une pile et d'un trombone. « Vous pouvez acheter des piles si vous avez de quoi payer », rappelle-t-il.

Photo de Bryan Hibbard

Anciennement incarcéré dans une prison militaire américaine située en Corée, Thommy « Uewneeq » Irvine explique comment il a réussi à créer une roulette unique à partir de gobelets en polystyrène. « Nous utilisions deux gobelets, résume-t-il. Sur l'un d'eux, nous inscrivions cinq séries de chiffres sur l'ensemble de la circonférence du gobelet – tout en bas, nous allions de 1 à 4, puis plus haut de 1 à 6, puis de 1 à 8, de 1 à 10 et enfin de 1 à 20. Après cela, nous percions des petits trous dans l'autre gobelet, et insérions le premier gobelet dans celui-là. En fin de compte, le maître de donjon tournait le gobelet extérieur jusqu'à ce que le joueur dise stop, puis alignait les petites fenêtres sur les chiffres. »

Photo de Thommy « Uewneeq » Irvine

CARTES À JOUER

Aussi étrange que cela puisse paraître, les prisons qui interdisent les dés pour mettre fin aux cercles de jeux illégaux autorisent souvent les détenus à posséder des paquets de cartes – sachant que les cartes sont parfois utilisées par les détenus comme substituts aux dés.

La solution est assez simple, en fait, et est résumée ci-dessous par un expert du « comment jouer à Donjons et Dragons en taule quand on n'a pas de dés ».

Après, vous pouvez également vous contenter de la bonne vieille méthode en écrivant sur des petits bouts de papier des chiffres de 1 à 20.

Photo d'Elisabeth de Kleer

CARTES, FIGURINES, FEUILLES DE PERSONNAGES

Pour certains détenus, le fait d'être créatif ne s'arrête pas aux simples dés. Non, eux vont beaucoup plus loin et vont jusqu'à créer leurs propres cartes, figurines et feuilles de personnages – des accessoires assez difficiles à concevoir dans un cadre quelque peu rigide.

Incarcéré dans une prison du Massachusetts, Joe a trouvé un moyen de jouer en dépit du règlement : « On créait des figurines en utilisant un baume à lèvres et une claquette, raconte-t-il. En gros, on appuyait sur la claquette pour découper des petits cercles servant de repères pour les personnages ou les monstres. »

Anciennement détenu dans l'Ohio, « Pariahdog119 » raconte qu'il créait des personnages avec des pièces récupérées dans d'autres jeux de société. Les soldats de Risk représentaient les joueurs, les camemberts du Trivial Pursuit les personnages non-joueurs de taille moyenne, des lettres du Scrabble les personnages non-joueurs de grande taille, les pions du Trivial Pursuit des personnages non-joueurs de très grande taille, un pot de beurre de cacahuètes les personnages non-joueurs de taille colossale, etc. Le tout reposait sur une carte dessinée sur du papier à petits carreaux.

Photo de Micah Davis

Micah, lui, raconte que les feuilles de personnages étaient intégralement rédigées à la main, comme le prouve la photo ci-dessous, mettant en avant un contrat rédigé par un certain « Hate » dans le cadre d'une partie de Pathfinder. « Le pauvre a dû recopier ce truc 10 fois », se souvient Micah.

Jeremy George, ancien gardien dans une prison texane, est de ceux qui étaient capables de comprendre qu'un tel courrier n'avait rien à voir avec un pacte avec le Diable – ou avec une lettre cryptée. Joueur invétéré, il a même dû défendre certains détenus face à quelques matons peu au fait des us et coutumes de D&D. « Un jour, durant un confinement dans les cellules, alors que l'on fouillait les affaires des détenus, un gardien haut placé a trouvé une carte hyper détaillée. De suite, il s'est dit qu'il s'agissait d'une carte pour s'évader – j'ai rapidement compris que je devais intervenir et lui ai expliqué qu'il s'agissait d'une banale carte de D&D. Après ça, il m'a traité de nerd pendant pas mal de temps. »

Photo d'Aaron Klug

En observant les détenus en pleine partie, Jeremy a compris que pour eux, il ne s'agissait pas seulement de passer le temps, mais surtout d'apprendre à travailler en équipe, à construire un personnage. « Je suis toujours persuadé que les jeux peuvent aider à la réinsertion, à combattre le développement des troubles psychiatriques que l'on note un peu partout aux États-Unis. » De fait, il a toujours tenu à encourager les détenus-joueurs. « Je m'arrêtais et prenais le temps d'expliquer à mes collègues ce qui se tramait. Les jeux m'ont également permis d'être respecté par les détenus. Ils savaient que je jouais, et me demandaient parfois de leur expliquer les dernières nouveautés. »

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