Interview

Au chevet de la prostitution, avec Antoine D’Agata

Le photographe français a documenté les relations qu’il a entretenues avec une vingtaine de femmes – prostituées pour la plupart.

par Théophile Pillault
23 Juin 2017, 5:00am

Toutes les photographies sont publiées avec l'autorisation d’Antoine D’Agata.

Marseille est une tapineuse usée, qui soigne sa syphilis au soleil et descend rarement les poubelles. Il y a près de 60 ans, la vieille ville a vu naître un de ses muscles créatifs les plus puissants et veineux : Antoine D'Agata. Élevé par des parents bouchers, le jeune fils de Siciliens – qui dispose alors encore de ses deux yeux –, voulait à l'époque devenir prêtre. Mais le garçon aime vivre la nuit : « j'avais toujours beaucoup de mal à me lever le matin, et les choses n'ont fait qu'empirer, au fil des années. » Effectivement. Entre-temps, D'Agata quitte la France, erre, se drogue, milite, perd son œil gauche dans une manif et passe par les cours de Larry Clark et Nan Goldin à l'International Center of Photography et le bureau éditorial de Magnum, pour ne citer qu'eux.

Un parcours sans faute pour un chemin semé d'embûches : guerre, prostitution, misère, dope… Antoine D'Agata a brûlé ses nombreuses vies au chevet de l'humanité. Une humanité sur le fil, une humanité dans ces expressions les plus décentrées, qu'il n'a eu cesse de photographier, immergé parmi les réfugiés, les damnés, les passagers des bars et des chambres d'hôtels. À ce jour, Antoine a quatre filles, ainsi qu'une innombrable descendance d'enfants non-déclarés : on ne compte plus les étudiants en école de photographie qui décrivent leurs travaux comme « du D'Agata. Ouais mec, moi je fais du D'Agata ». Une étrange croyance, qui tendrait à imaginer que devenir photographe contemporain se résumerait à une soumission intermittente à ses pulsions les plus crasses.

La réalité artistique de D'Agata est éminemment plus complexe, son tombeau est piégé. À l'image d' Atlas, son dernier ouvrage en date, un livre équarri dans la chair d'un film éponyme, lui-même taillé dans une vaste odyssée narcotique dans le monde de la prostitution, du Cambodge à la Norvège en passant par Cuba, le Japon ou la Géorgie. D'Agata y a enregistré d'étranges monologues, entre confessions et enregistrements cathartiques. Des « paroles de filles » comme il les nomme, à partir desquelles le photographe a constitué des tableaux photographiques. On est allé parler drogues, photographie et prostitution internationale et intégrité avec lui, dans sa petite maison située à Arles.

Antoine D'Agata, photographié par une des filles

VICE : Tu t'es toujours désolidarisé du commentaire, du geste photojournalistique. Pourtant, sur un projet comme Atlas, tu as produit beaucoup de matière, entre entretiens enregistrés, textes, images et vidéos. Dans une logique de collecte qui tutoie la sociologie, finalement ?
Antoine d'Agata : Je ne suis ni sociologue, ni ethnologue. Et Atlas ne parle pas de prostitution, mais des relations – des histoires que j'ai eues avec une dizaine de personnes, et dont la plupart sont prostituées. Et la prostitution, je connais bien, mais ce n'est pas ça qui m'intéresse ici. Atlas consiste en un film. L'ouvrage est subsidiaire. Je fais des images seul, mais je ne suis pas maître des trois versions du film qui ont été montées jusqu'ici. Je vois donc ces trois films comme des compromis. Le milieu de la photographie étant ce qu'il est, je fais mon possible pour préserver ma liberté de parole et de mouvement, la possibilité pour moi d'être sur le terrain que je souhaite, quand je le souhaite. Et, dans le même temps, je tire ma liberté d'une économie que tu connais.

Ces cadres créatifs semblent à peine te convenir.
Je ne fais pas de livres parce que j'ai un travail prêt à être publié. Je fais des livres quand je n'ai rien de prêt, justement. Les livres me permettent d'avancer. Faire Atlas m'a permis de livrer une quatrième version du film, qui fait cette fois-ci quatre heures. Quatre heures de parole non-stop, 25 femmes qui parlent dans une quinzaine de langues, autant de voix qui n'ont pas de forme standardisée pour les salles de cinéma traditionnel. Ça, je m'en foutais, ça n'a jamais été le but de toute façon.

Qu'es-tu allé chercher chez ces femmes ?
L'idée était de recueillir une parole. Une parole recueillie en fin de parcours, généralement à la veille de mon départ. Où, sur la base de nos expériences, de la confiance établie, des drogues qui ont été fumées, des aventures vécues, je réunis un ensemble de mots. Mais cela n'a rien à voir avec l'interview. Parce qu'il s'agit de mots, que je me réapproprie, dans une langue que je ne comprends pas toujours, les filles parlent en général à elles-mêmes, j'essaye d'ouvrir un champ sans limite, d'instaurer un espace dans lequel elles ont le plus de liberté possible, pour ensuite me réapproprier cette parole. Et lorsque je me la réapproprie, je l'ampute justement de tout ce qui pourrait la lier avec l'entretien journalistique. Les faits, les trajectoires biographiques, les clefs de compréhension sociologique… Je me débarrasse de tout ça. Je suis tout à fait conscient d'altérer cette parole, tout comme il m'arrive de remodeler la réalité dans mes images. Je cherche à m'éloigner le plus possible du commentaire humaniste et humanitaire.

À ce jour, je continue d'échapper au travail en me salissant les mains dans un système qui répond à trois grands critères : cynisme, corruption et médiocrité.

Pour pouvoir aller vers une confession plus existentielle ?
D'abord et avant tout, la parole permet d'aller plus loin avec les filles que juste baiser ou être dans un rapport amant-maîtresse, ou partager les mêmes risques, la même défonce ou les mêmes conneries. Lorsque cette parole s'instaure, très souvent de façon cathartique, il se trouve qu'elle est alors la dernière. La dernière parole, la dernière confession. Dans ces moments, les filles pleurent, ouvrent, cassent… Le rapport de confiance s'établit alors à un tel niveau, les filles donnent tellement, leurs mots deviennent alors communautaires. Elles ne disent plus « je », mais « nous ». Je pense pousser les gens dans leurs retranchements, je sais que cette parole est liée à ma propre position, qu'elle soit politique ou narcotique – et à ce titre, ce n'est jamais simple. Disons que cette parole, je viens la chercher. Et puis tout ça n'est jamais pur, là où certaines crèvent du SIDA, moi je conserve ma liberté de mouvement. Je sais que ce rapport est faussé. Mais j'essaye d'aller aussi loin que je le peux avec ces filles. Mon but n'est pas de mourir junkie, – parce que ça, j'ai donné –, mais de dire des choses sans cacher le fait que j'ai un pied dedans et l'autre dehors.

Jusqu'à parfois arracher cette parole ?
Il y a quelque chose qui relève du cadeau dans ces mots. Mais une fois donné, on me dit parfois « casse-toi ». Il y a un moment où je n'y ai plus ma place. Il y a beaucoup de cas de figure. Qui dépassent souvent le cadre de la prostitution. Il y a des choses qui ont trait au viol, à l'inceste, à la brutalité. Plusieurs filles parlent du SIDA. Il y a aussi cette strip-teaseuse qui parle du regard des autres, de Dieu, des hommes et des femmes. C'est très existentiel. Tu comprends à quel point on est loin de la sociologie ?

Oui, je comprends beaucoup mieux.
Si je tourne avec gens là, ce n'est pas parce qu'elles sont prostituées, mais parce que nous sommes ici dans des marges sociales, mentales, physiologiques. Qui font que ces personnes élaborent des modes et des façons d'être différentes. Des modes qui poussent la dignité, la possibilité d'être humains autrement plus loin qu'être fonctionnaire dans un bureau du matin au soir. Donc de fait, elles génèrent une violence, une densité, un excès qui rendent la vie plus intense à leur contact.


Ces marges définissent nos mondes. Côtoyer ces marges, c'est un peu côtoyer le fil de l'époque. Et pour le coup, et sauf ton respect, des époques tu en as connu quelques-unes…
Les évolutions que peuvent connaître ces marges m'intéressent peu. Après, et s'il faut nommer les choses, le capitalisme et l'économie libérale m'obsèdent depuis toujours. Ils ont transformé et conditionné tous mes gestes depuis ma naissance. À ce titre, je trouve, comme beaucoup d'autres, que les choses sont de pires en pires, que les rapports sont de plus en plus violents et cruels.

Comment est-ce que tu parviens à évoluer dans ce paradigme ?
Ce que je fais, j'essaye en tout cas, c'est d'aller au bout. Et ça, je le faisais bien avant la photographie. J'ai voulu la guerre, la révolution, l'ivresse, la drogue, l'excès… Aujourd'hui, je n'ai renoncé à rien de tout ça. Je ne te dis pas que j'ai réussi pour autant. Je ne suis pas dans une logique de comprendre ou d'aboutir. Mon but, encore une fois, c'est de ne pas arrêter d'essayer. De ne pas me reposer. Voilà. Donc je me déplace, je me meus là-dedans. Sans cacher le fait que je reste mobile dans des mondes où les gens crèvent et savent que moi, je ne crève pas. Parfois, on me demande de payer un prix. Un prix, une part de risque qui est à la hauteur de ce que je leur demande. Je n'ai pas de position pure, docte. L'idée c'est de rester autonome. Je l'étais déjà à 17 ans, sans savoir ce que cela signifiait alors.

Aujourd'hui, à 55 ans, j'essaye de préserver cette économie, cette indépendance. En vivant de la façon la plus digne possible, sans que la rage et la haine ne s'éteignent. Rester vivant, survivre, essayer de réinventer sa vie dans un rapport de haine et de rage, plongé au cœur d'un système que je ne souhaite pas et dont, paradoxalement, je dépends. L'idée de table rase, c'est mon lever idéal en fait. Dans une discipline où l'ego prend tellement de place, la notion de dénuement est super importante. C'est un choix, une stratégie qui nécessite de la discipline. Parce que c'est un geste isolant. Je n'ai pas d'amis photographes, je m'embrouille régulièrement avec mes galeristes ou mes éditeurs, je sais être vu comme quelqu'un d'ingrat. Mais ce n'est pas une posture. En fait, j'essaye de faire exister mon travail sans être redevable de quoi que ce soit, surtout auprès de tous ces opérateurs du monde de la photographie, festivals ou collectionneurs. J'accepte les compromissions minimums et nécessaires à un maintien de ma propre autonomie. Juste pour pouvoir continuer. À ce jour, je continue d'échapper au travail en me salissant les mains dans un système qui répond à trois grands critères : cynisme, corruption et médiocrité.

L'ouvrage « Atlas » est disponible aux Éditions Textuel.

L'exposition Atlas sera présentée mercredi 5 juillet au FRAC Paca, à Marseille, dans le cadre du Festival Photomed 2017.

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