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Je suis allée à un date Tinder en Corée du Nord

Et c’était loin d’être le pire que j’ai eu.

par Nyima Pratten; traduit par Marina Mestchersky
01 Février 2019, 8:23am

Toutes les photos sont de l'auteure

En 2015, je vivais à Shanghai. J’étais sur Tinder, swipant d’un profil à l’autre et voyant passer des hommes avec qui j’étais déjà sortie, et même l’occasionnel pilote de passage en ville « pour une nuit seulement ». Les rencontres entre expat’ à Shanghai sont comme un terrain miné, une scène éphémère pleine de débauche, avec son lot de correspondances potentielles limitées, puisque personne ne pense y rester éternellement.

J’ai été agréablement surprise lorsque j’ai matché avec Robert*, un compatriote britannique qui venait d’emménager à Shanghai. Après avoir un peu discuté, nous avons organisé une rencontre dans un bar à cocktail. Là, nous nous sommes découvert beaucoup de points en commun, et le plus important était que nous voulions tous les deux tenter notre chance au prochain marathon de Pyongyang. J’ai décidé qu’il serait mieux pour moi d’y aller avec quelqu’un d’autre, pas seulement pour les selfies, mais aussi parce que le voyage coûterait moins cher.

Alors, après notre premier rendez-vous, nous avons réservé un séjour de trois jours en Corée du Nord, et nous nous sommes inscrits au marathon de Pyongyang. Autant faire les choses jusqu’au bout.

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Le jour du départ, j’étais en retard pour l’enregistrement à bord du vol Air Koryo et j’ai prévenu Robert. Il m’a annoncé que les portes étaient fermées et qu’il partait sans moi. Quand je suis arrivée à l’aéroport et que j’ai vu qu’il n’avait même pas passé les douanes, j’étais furieuse. Tout à coup, j’ai compris que j’étais sur le point de me rendre dans le pays le plus inaccessible du monde avec un parfait inconnu, sans aucune connexion Internet et personne à qui faire part de mes déboires. Heureusement, mes premières inquiétudes se sont révélées fausses, puisque Robert s’est comporté en parfait gentleman et s’est avéré être un excellent compagnon de voyage.

Les hôtesses de l’avion n’étaient pas mon premier contact avec des Nord-Coréens. En étudiant à Shanghai, j’avais vécu avec des Nord-Coréens qui étudiaient dans le même programme boursier que moi. On les voyait souvent, avec leurs badges floqués de la tête de Kim Jong-il, en train de cuisiner dans les parties communes et de vanter les mérites d’un ingrédient secret de chez eux : le MSG.

Quand j’ai pris la décision d’aller visiter la Corée du Nord, je savais que les Nord-Coréens ordinaires n’avaient aucune influence sur la politique de leur pays et que la rencontre avec des touristes étrangers était souvent leur unique contact avec l’extérieur. Bien sûr, ce n’était pas la raison de ce voyage. Ce pays si peu familier, au seuil de la Chine, m’intriguait.

NK

L’apogée de notre date nord-coréen a été la visite d’un stade national plein à craquer de spectateurs robotisés et applaudissant en rythme. Le périgée a été une intoxication alimentaire et le fait de devoir cacher ses allers-retours déstabilisants aux toilettes à son potentiel amoureux. Tout cela en ayant l’impression désagréable d’être observés par le guide et le cameraman assignés par le gouvernement nord-coréen, et d’être filmés par des caméras installées dans notre chambre. Ce qui, dans ce contexte, n’est pas franchement excitant.

Un de nos guides locaux a découvert que j’avais des origines mixtes et m’a informé qu’en Corée du Nord, on estime que deux ethnicités ne doivent pas procréer. Il a très vite retiré ses propos dans un grommellement sourd, disant que je devais être particulièrement immunisée contre les virus. Il était impossible de se sentir vexée : la société nord-coréenne est tellement homogène qu’elle ne comprend pas du tout le monde extérieur.

Les soirs, on nous ramenait à l’hôtel et nous étions interdits de sortie avant le lendemain. L’une de nos seules activités autorisées, c’était d’aller au bar. C’était un mélange enivrant d’hédonisme et de bravade, que de nous soûler à la bière et de disséquer les moindres aspects du « paradis socialiste » qu’on nous avait présenté le jour même.

Ma propre naïveté m’a choquée à l’annonce de l’arrestation d’un étudiant américain, Otto Warmbier, à Pyongyang moins d’un an après notre visite, sous prétexte qu’il avait tenté de voler une affiche de propagande de son hôtel. Dix-sept mois après son arrestation, les États-Unis l’ont rapatrié dans un état comateux. Selon les nouvelles, il était soûl quand il a tenté de voler l’affiche. Je me suis rendu compte des risques inutiles que nous avions pris pendant notre voyage.

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L’année dernière, la discorde entre le gouvernement américain et le leadership nord-coréen a atteint son paroxysme, et le monde entier a craint les conséquences du concours d’ego auquel se livraient deux hommes qui comparaient les tailles de leurs fusées comme deux garçons prépubères. Ce mois-ci, Kim Jong-un, le dirigeant nord-coréen, a fait une visite surprise à Pékin, ce qui, selon certains analystes, n’aurait été qu’une provocation à l’encontre du Président Trump. En effet, il a profité de sa visite pour vanter les fortes relations bilatérales entre la Corée du Nord et la Chine, en plein cœur de la guerre économique sino-américaine. La Corée du Nord est au bord du précipice, et de nombreux pays ne savent pas à quel point ils se rapprochent d’un désastre. Il a été annoncé que le mois prochain, le Vietnam pourrait être le lieu d’une nouvelle rencontre entre Trump et Kim. Qui donc peut prédire ce qui se passera lors d’une telle rencontre entre deux présidents aussi imprévisibles ?

On en sait très peu sur les vraies conditions de vie quotidiennes des Nord-Coréens, et je sais que ce qu’on nous a montré n’est pas la réalité. À un moment donné, lors du marathon, j’ai vu un homme vêtu d’une sorte de gilet jaune fluorescent, à l’allure officielle, dire quelque chose à une foule locale, qui se tenait, amorphe, sur les trottoirs, et celle-ci s’est alors mise à applaudir frénétiquement.

Notre date nord-coréen a été ponctué de photos de propagande de Kim Jong-un, de chambres d’hôtels moisies des années 1970 et de listes de choses que nous voulions chercher sur Google. En y repensant, c’est peut-être le choix de notre lieu de notre rendez-vous qui a sonné le glas de notre relation. Ça, ou bien le fait que les gens semblaient tous penser que nous étions frères et sœurs. Quoi qu’il en soit, Robert et moi sommes restés bons amis.

*Le prénom a été modifié.

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