Illustration : Pol Anglada pour VICE FR 

Avec les clientes de travailleurs du sexe

Violences sexuelles, mariages décevants, peur de dire « non » : ces prestations les aident à prendre conscience de leur puissance féminine.

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26 Mars 2019, 8:02am

Illustration : Pol Anglada pour VICE FR 

« Je pensais que mon désir n’était plus là, parce que j’avais souvent du mal à faire la différence entre ce que je voulais et ce que les hommes voulaient », me raconte Sarah, 28 ans, qui fait appel à Bug Powder depuis un an et demi pour reprendre son plaisir sexuel en main. Vendeuse chez Sephora et célibataire sans enfant, elle contacte ce travailleur du sexe tous les trois mois. Bug Powder, 34 ans, exerce ce métier depuis huit ans. Ses offres - 180 euros la séance – sont disponibles sur un site d’agence du deep web. L’escort boy accorde une importance inouïe au dialogue avec ses futures clientes potentielles. Avant de les rencontrer, il échange longuement avec elles, par téléphone, par mail ou autour d’un verre, pour comprendre leurs attentes et « qu’elles sachent à qui elles ont affaire » me dit-il. Et pour cause, « sur Internet, on ne sait jamais sur qui on va tomber ».

D’après Bug Powder, les trois quarts de sa clientèle « souffrent d’avoir renoncé à la communication avec les hommes, que ce soit leurs mecs attitrés ou de passage ». Un silence qui entraîne des blocages chez les femmes. « J’ai remarqué que peu de rapports sexuels étaient pleinement consentis jusqu’au bout ». Résultat : « Les femmes subissent un manque de désir, des douleurs physiques. Il y a des choses à réparer ». Pro-féministe, Bug Powder a à cœur d’aider les femmes à (re)devenir actrices de leurs désirs. « Il y a des clientes qui se pointent et me disent "Qu’est-ce qu’on fait ?". Je leur réponds que c’est à elles de décider. Elles ne sont pas toujours habituées à être dans cette position-là et c’est parfois déstabilisant pour elles », observe-t-il. Au fil du temps, Sarah est parvenue à reprendre le contrôle de sa sexualité. « Au cours de mes dernières relations, je me suis souvent forcée à faire l’amour quand je ne voulais pas, pour faire plaisir ou parce que je sentais une pression. Les séances avec Bug m’ont appris à dire "non" et à arrêter les rapports quand je n’en ai plus envie. Je sens que je peux être en demande, moi aussi, et que ce n’est pas toujours aux mecs de décider en fonction de leurs pulsions », se rassure cette cliente fidèle.

Pour Pascale, 53 ans, la communication est tout aussi primordiale. Cette femme divorcée et mère de deux enfants a été abusée sexuellement à 12 et 17 ans. Elle fait appel à Fabrice Louvet, 47 ans, depuis huit mois. « Fabrice souhaite que les hommes et les femmes se comprennent mieux. Je suis passée par des vagues émotionnelles importantes donc j’avais besoin d’être en confiance avec lui avant d’avoir un rapport. Pour moi, ce n’est pas uniquement un acte sexuel mais un accompagnement. Il m’aide à me réconcilier avec moi », explique Pascale avant de poursuivre : « Ça se fait dans la tendresse, la douceur, le respect, la confiance. J’ai toujours la possibilité de dire "non" même si j’ai dit "oui" avant. »

« Ça m’a excitée de pouvoir contrôler les gestes » – Cora, 37 ans

Ce point d’honneur à la communication entre les deux sexes permet aux femmes de découvrir des pratiques sexuelles qu’elles n’osaient pas explorer auparavant. C’est le cas de Sarah qui a découvert le BDSM sous un autre jour. « Le sadomasochisme me tentait depuis longtemps. Mais sur Tinder, je suis tombée sur des hommes qui se définissaient comme dominants et ne sortaient jamais de leurs jeux de rôles. Il fallait que je trouve quelqu’un qui sache dominer comme il faut, mais également se soumettre quand j’en avais envie, car j’aime pouvoir switcher quand je veux », se livre-t-elle. Avec Bug Powder, la jeune femme sait que « tout est toujours décidé ensemble ». Et c’est non négligeable.

De son côté, Cora, 37 ans et mariée depuis neuf ans, souffre du « manque de respect en permanence » de son mec. « Je voulais essayer de nouvelles choses comme la sodomie que j’avais tentée avec mon homme mais que j’avais trouvée trop brutale et presque douloureuse », relate-t-elle. « Bug m’a expliqué que normalement, ça ne faisait pas mal et que je pouvais prendre les choses en main. Ça m’a non seulement rassurée mais aussi excitée de pouvoir contrôler les gestes. » Cora a également expérimenté le fist vaginal et anal, versions simple et double. « C’est un plaisir tellement intense, mais je n’oserai jamais en parler à mon conjoint », avoue-t-elle. Le fist rencontre un succès fou auprès des clientes de Bug Powder. « On s’imagine que c’est une pratique très violente alors que pas du tout. Ça demande beaucoup de préparation. », assure le gigolo. Si ces femmes en couple se tournent vers lui, c’est que certaines « recherchent la discrétion ». « Avoir un amant est compliqué parce qu’il peut avoir des exigences au niveau affectif », observe-t-il.

« Dans notre culture, la femme n’est pas là pour le plaisir mais pour se reproduire. La puissance féminine, ça fait peur » – Pascale, 53 ans

Grâce aux prestations de travailleurs du sexe ou accompagnants sexuels, de nombreuses femmes s’accordent enfin « le droit d’accéder au désir et au plaisir sexuel, comme le confie Pascale. Dans notre culture, la femme n’est pas là pour le plaisir mais pour se reproduire. La puissance féminine, ça fait peur ». Charlotte, femme mariée de 37 ans et mère de deux enfants, regrette que « les hommes soient considérés comme des Don Juan et les femmes comme des cochonnes, des salopes ». Malheureusement, les conséquences de la loi du 13 avril 2016 sur la pénalisation des client.e.s de travailleur.se.s du sexe parlent d’elles-mêmes. « Cette loi a plus d’effet sur la clientèle féminine que masculine, et joue beaucoup sur la culpabilisation », regrette Bug Powder. Les client.e.s encourent une amende de 1 500 euros ou de 3 750 euros en cas de récidive. Depuis la promulgation de cette loi, l’escort boy a perdu la moitié de sa clientèle, passant de 12 à 6 femmes par mois environ.

Si le clitoris est sur toutes les lèvres ces derniers temps – du compte Instagram T’as joui à Jouissance Club en passant par Clit Revolution –, c’est justement pour briser ce tabou qui persiste depuis des siècles autour du plaisir sexuel féminin. « C’est toute une éducation, une culture dès l’enfance qui conduit plus à accepter sans broncher, à faire plaisir ou simuler, qu’à vraiment rechercher des moyens d’obtenir le plaisir », reconnait Bug Powder. Le 7 mars dernier, plusieurs célébrités et féministes à l’instar de Julia Pietri, créatrice du Gang du Clito, Axelle Jah Njiké, administratrice du Gams, ou encore, Bouchera Azzouz et Ouarda Sadoudi, des Ateliers du féminisme, partaient en guerre pour la défense du clitoris, à travers une tribune publiée dans Le Monde. Les signataires pointent du doigt l’« analphabétisme sexuel ».

Parallèlement, les femmes d’IT’S NOT A BRETZEL ont lancé une pétition adressée à la secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, et à Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale, pour que l’appareil génital féminin soit fidèlement représenté dans les manuels scolaires de SVT. « C’est évident que le plaisir de la femme passe avant tout par le clitoris. Si on n’a pas compris ça, on n’a pas compris grand-chose à la sexualité féminine. C’est indispensable qu’il y ait une éducation plus complète sur le corps féminin », soutient Fabrice Flageul, accompagnant sexuel au sein de l’Appas, auprès des personnes en situation de handicap. Cet homme de 54 ans qui mise sur une aide psycho-corporelle, « constate la souffrance, la détresse et l’envie de ces femmes ». « Je ne vois pas pourquoi elles n’auraient pas droit de payer pour du sexe, alors que les hommes ne se posent pas de question », insiste-t-il.

« J’avais besoin d’être rassurée en tant que femme » – Adeline, 32 ans

Pour ces femmes, les prestations délivrées par des professionnels sonnent parfois comme une thérapie, et les aident à reprendre confiance en elles. Charlotte, l’une des clientes de Fabrice Flageul, a été victime d’un accident de voiture qui l’a diminuée pendant plus d’un an. Le chemin vers la réconciliation avec son corps n’a pas été simple. Cette femme n’a rencontré Fabrice qu’une seule fois, le temps d’un week-end, en février dernier, pour 300 euros. Tous les deux se sont rejoints pour dîner, avant de retrouver la chambre d’hôtel que Charlotte avait réservée. Après une séance de massage écourtée, « c’est vite devenu sexuel », raconte-t-elle. Le lendemain, Fabrice et Charlotte ont passé la journée ensemble, sexe et massages au programme. « C’était très agréable parce qu’il a su me mettre à l’aise, ça fait partie de son travail. C’est toujours très flatteur d’avoir un homme qui t’apprécie. Je ne m’imaginais pas plaire un minimum à quelqu’un en dehors de mon mari, avec qui c’est acquis depuis longtemps. C’est pas pareil quand ça vient de l’extérieur, se réjouit-elle. Et puis, le fait que ce soit un professionnel me garantit un travail bien fini. » L’époux de Charlotte l’encourage à tenter de nouveau l’expérience. « Il m’a dit "Vas-y, reste une semaine si tu veux" », sourit-elle.

De son côté, Adeline, 32 ans, est atteinte du syndrome Ehlers-Danlos. Lorsqu’elle a été diagnostiquée en 2012, la jeune femme a perdu son mec et son poste de médiatrice dans un collège, avant de sombrer dans la dépression. « À un moment donné j’ai eu besoin, comme toutes les femmes, d’un peu de tendresse. J’avais surtout besoin d’être rassurée en tant que femme », explique-t-elle. Pour cette accompagnée qui a également été violée par son grand-père à l’âge de 5 ans, la recherche d’une sexualité épanouie est loin d’être un long fleuve tranquille. « La première fois avec Fabrice, c’était catastrophique. Je ne faisais que de pleurer. Il a été adorable, à me dire des choses que toutes les femmes veulent entendre », se souvient-elle. Aujourd’hui, la gorge nouée, elle remercie Fabrice d’avoir « réveillé la femme qu’[elle] pouvai[t] être » et de l’avoir aidée à réaliser que « les hommes ne sont pas tous des salauds branchés que sur le cul ». Quant à Pascale, elle jubile d’« entendre que malgré [ses] complexes, [son] corps peut susciter du plaisir chez l’autre ». « Il ne prend pas de Viagra ! », s’amuse-t-elle. Et d’ajouter : « Il m’a libérée des chaînes que ces agressions sexuelles avaient installées entre mon corps et ma sexualité légitime. » Fabrice Flageul a foi en l’avenir : « Je suis sûr que de plus en plus de gens feront cette démarche d’aider les personnes en demande. »

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