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LE NUMÉRO DES AVANT-POSTES DU CRIME DE MASSE

Les mutants sont parmi nous

J'ai fait la connaissance d'Alain Della Negra et Kaori Kinoshita après une projection de The Cat, the Reverend and the Slave, leur premier long métrage documentaire tout juste sorti en DVD. On y découvrait le quotidien des êtres insolites qui peuplent...
21.7.11

Les disciples du chamane Loup Blanc en plein recueillement

J’ai fait la connaissance d’Alain Della Negra et Kaori Kinoshita après une projection de

The Cat, the Reverend and the Slave

, leur premier long métrage documentaire tout juste sorti en DVD. On y découvrait le quotidien des êtres insolites qui peuplent

Second Life

 : furries, transgenres SM ou prêcheurs virtuels. Le deuxième volet, actuellement en préparation, se penche sur la figure du mutant. «

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Nous sommes partis à la rencontre d’une autre figure de l’avenir,

explique Alain Della Negra,

un homme conscient des limites d’un monde soumis aux logiques matérialistes, productivistes et rationnelles. Ces êtres ont développé une hypersensibilité à des forces invisibles, de nouvelles sensations auxquelles correspondent des formes inédites de solitude ou de communauté. Leur sentiment, c’est que l’humanité est au bord du précipice et qu’elle amorce une phase de transition vers une ère nouvelle. C’est ce qui nous a poussés à les rencontrer.

 »

Parmi les mutants côtoyés par Alain et Kaori, Aldric est un informaticien originaire de la banlieue parisienne parti vivre dans les Cévennes. C’est sur un forum de l’écrivain de science-fiction Anton Parks qu’il percute sur les messages d’un couple de Dieux autoproclamés. De leur échange virtuel qui va durer deux ans, Aldric finit par tirer un bouquin de 6 000 pages. Alain me sort de sa bibliothèque un pavé édité à compte d’auteur :

Les Tentacules de Raphan, ouvrage extraterrestre dévoilé. « Il l’a édité à cent exemplaires,

précise Alain

. Ça coûte 80 euros. Après tous ces échanges, il est convaincu que ce sont vraiment des Dieux et que ces entités extraterrestres sont à l’origine de notre monde.

 » Sa quête de vérité enchante Alain et Kaori : «

Aldric n’a rien d’un naïf, c’est un ex-archéologue et un grand érudit. Il nous a démontré que ce sont des reptiliens-illuminati qui ont créé le monde et qu’ils s’incarnent dans des êtres humains au-dessus de tout soupçon.

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 » En allant sur le site

lestentaculesderaphan.com

, je m’aperçois qu’il existe tout un tas de nerds convaincus par ce fourbi mystique complètement pété où s’entrecroisent des références à des choses comme

V, Da Vinci Code, Le Seigneur des anneaux

, Paulo Coelho, Gurdjieff, Wilhelm Reich, Lovecraft, les Templiers, Nostradamus et la Bible : au final, ça ferait presque penser à du Joyce. Selon les rumeurs, les Dieux habiteraient aux alentours du mont Bugarach, destination prisée de tous les amateurs d’ésotérisme, d’ufologie et de conspirationnisme. Bugarach est l’un des rares sites terrestres qui survivra au cataclysme prévu par le calendrier maya pour fin 2012, selon d’obscures prédictions.

Simultanément, Alain et Kaori ont suivi le géomancien Marko Pogacnik dans ses pérégrinations à travers le monde. Marko Pogacnik dit communiquer avec les êtres élémentaires : les lutins, les elfes, les nymphes, tous ces esprits invisibles de la nature. Né en 1944, cet ancien artiste conceptuel s’est peu à peu éloigné du circuit artistique pour « guérir la Terre » grâce à des « cosmogrammes » conçus à partir d’assemblages circulaires de pierres. C’est lors d’un voyage en Irlande, en 1991, que lui apparaît pour la première fois un être élémentaire, une entité invisible qui incarne l’intelligence cachée de la nature. «

 Les êtres élémentaires lui indiquent que certains paysages sont déréglés,

explique Alain.

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Pour les re-régler, il fait venir des semi-remorques remplis de rochers qu’il dispose à divers endroits de la planète pour faire ce qu’il appelle une “acupuncture de la Terre”. C’est un peu comme du feng shui à grande échelle.

 »

Chez les Arcs-en-ciel, même les fruits et légumes sont triés par couleur !

Dans leur tour de France des chéper, Alain et Kaori ont également sympathisé avec les Guerriers de l’Arc-en-ciel, une communauté utopique qui vit dans une forêt des Cévennes. Cette poignée de pacifistes âgés de 16 à 30 ans se réfère à une prophétie apocalyptique des indiens hopis. Les Arcs-en-ciel se sont inventés un mode de vie étrange qui s’articule entièrement autour des couleurs. Ils s’habillent en bleu, rouge, mauve, orange, dorment dans une cabane assortie et mangent des aliments de la même couleur. Ils changent de couleur selon leurs envies, certains tous les mois, d’autres plusieurs fois par jour. Alain me montre quelques rushes du tournage tout en les commentant : «

Tu vois, ils ont renoncé à tout, ils ont cramé toutes leurs possessions. Ils ont juste conservé leur passeport. Parfois, ils descendent au marché du village glaner quelques aliments, mais ils privilégient surtout la cueillette. Ils connaissent tous les arbres fruitiers abandonnés de la région et font preuve d’un grand sens pratique.

 » Pour autant, ils ne revendiquent aucune affinité particulière avec d’autres communautés du même type, comme les néo-situ de Tiqqun. «

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Ils se méfient de toute récupération politique,

ajoute Alain,

même si on a pu les voir récemment dans les manifs contre l’exploitation du gaz de schiste. Une fois, José Bové les a virés d’un cortège, ça faisait pas sérieux ces mecs colorés.

 »

De fil en aiguille, Alain et Kaori ont fait la rencontre d’un chamane dénommé Loup Blanc. Cet homme d’une soixantaine d’années s’est senti investi de facultés psychiques et spirituelles dès l’âge de 7 ans et n’en a jamais démordu. Au fil du temps, il s’est plongé dans les rites amérindiens et s’est découvert une vocation de leader spirituel. Curieux mélange de

showman

clinquant et de chef sioux, cet ancien banlieusard grande gueule ne se déplace jamais sans sa garde rapprochée, les McGregors, des gens qui semblent puiser leur inspiration spirituelle dans

Highlander

. Lors de ses séances thérapeutiques, Loup Blanc révèle à ses disciples l’animal-totem qui est en eux ; l’autosuggestion semble fonctionner à merveille. Alain me montre les images d’un médecin qui donne une consultation dans son cabinet. Dans la séquence suivante, Loup Blanc lui fait quelques passes magnétiques. Plus tard, le médecin se met à pousser des cris de mouette et déploie ses bras comme s’il était en train de voler. Loup Blanc organise aussi des sauteries chamaniques au Pérou durant lesquelles les participants se mettent en transe au son d’un tambour tribal et s’abandonnent aux joies du délire collectif. Observateurs autant que participants, Alain et Kaori ont été témoins de scènes particulièrement étranges : «

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 Certains hurlent, rient, d’autres endossent le rôle d’animaux. Lorsque Loup Blanc propose à une personne de marcher avec ses chaussures, celle-ci perd immédiatement le contrôle de ses pas. Ces hommes et ces femmes qui ­entrent en possession et le déferlement d’irrationalisme qui les inonde, ça rappelle les corps extatiques que Jean Rouch ­filmait dans

Les Maîtres fous. » En voyant les images, j’avais plutôt l’impression d’assister à une séance d’exorcisme dans un camp de vacances albanais. Plus tard, Alain m’a fait écouter quelques extraits des chansons pondues par Loup Blanc : un genre d’instru hip-hop sur lequel le chamane

himself

« chante » des hymnes à la Terre. Je ne sais pas bien pourquoi, mais ce truc m’a fait penser au groupe Made in Paris à un moment.

«

On est un peu en retard par rapport à eux, conclut Alain, même si on est assez barrés nous aussi. On pourrait presque dire qu’ils nous ont “adoptés” dans leur communauté, tout comme nous de notre côté.

 » Qu’on y adhère ou non, ces courants néo-chamaniques sont un prototype de l’humanité à venir. C’est en tout cas la thèse du film d’Alain et Kaori, qui devrait être finalisé dans les prochains mois. Si l’on n’est pas aspirés dans un trou noir d’ici là, on essaiera d’aller le voir au mont Bugarach entre rescapés de l’apocalypse.

Le cortège des redoutables McGregors

Voilà ce à quoi ressemblent les cabanes des Arcs-en-ciel

Une cérémonie chamanique dans l’Allier avec Loup Blanc en MC messie

Pogacnik, l’homme qui perçoit les entités invisibles, en pleine extase mystique