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Culture

American Sniper est le seul DVD que vous devriez éviter à tout prix ce mois-ci

En revanche pour ceux qui veulent voir des trucs bien, il y a The Smell of Us, 40 Tueurs et Le Cri du sorcier.
09 juillet 2015, 5:00am

Antonin et Étienne sont les fondateurs et présentateurs du Cinéma est mort, la meilleure émission de cinéma sur les radios françaises, diffusée sur Canal B. Ils parleront chaque mois sur VICE.com des sorties DVD et Blu-Ray qu'ils adorent et des sorties DVD et Blu-Ray qu'c'est pas la peine.

AMERICAN SNIPER
Réalisateur : Clint Eastwood
Éditeur : Warner, sortie le 30 juin 2015

Évidemment, le vrai DVD à éviter à tout prix en juin était probablement Taken 3, mais n'ayant pas vu les deux premiers on avait peur de rien comprendre donc, une fois encore, parlons du meilleur pire film – ou l'inverse, on sait plus – ayant eu le plus de retentissement public et/ou critique : American Sniper, de notre ex-cinéaste préféré Clint Eastwood.

Trichons encore plus, en admettant que le film se regarde plutôt bien comparé aux purges qu'étaient J.Edgar, Invictus, L'Échange ou Au-delà. En revanche c'est tout de même moins bien que son avant-dernier, Jersey Boys. Ce film bizarre était d'ailleurs tellement peu eastwoodien dans ses thématiques et sa manière que c'est la première fois que la critique française passait sous un relatif silence une sortie de celui qui occupe pourtant la confortable place de « dernier des classiques explorant les fantômes de l'Amérique ».

Il y a beaucoup plus de flotte pour les moulins des critiques auteuristes dans American Sniper (le héros malgré lui, les fêlures de l'Amérique, un personnage qui s'efface peu à peu derrière l'image qu'il renvoie), et une forme visuelle aussi olympique que dans le précédent, mais dans un registre redevenu classique. Jersey Boys était en effet d'un maniérisme si scorsesien que c'est à se demander si on ne découvrira pas d'ici une quelques années qu'il pouvait arriver à Eastwood de promouvoir officieusement son réalisateur de seconde équipe.

Question que l'on peut aussi se poser devant les scènes de bagarre viriles d'American Sniper, mais le génie réside aussi dans la capacité à bien s'entourer – notamment de mecs qui te vantent les vertus d'un bon ralenti en CGI bien dégueulasse pour ton climax.

Mais ce qui est le plus emmerdant dans cette ode ambiguë à l'héroïsme américain, c'est que ça tourne tout de même un peu à vide tout en pétant un peu plus haut que son cul, double mouvement qui a toutefois le mérite d'être assez athlétique. Pour la prétention, on citera juste la référence assumée à Voyage au bout de l'enfer sous la forme d'une petite biche comme métaphore de l'instinct guerrier américain, et pour l'aspect très convenu, son scénario structuré comme un film de superhéros. Un bonhomme se cherche, endosse tout d'abord le costume du cow-boy, mais n'arrive pas à faire jouir correctement sa copine, qui va voir ailleurs. Il change donc de costume pour celui de marine, se trouve une meuf peu après s'être découvert un super pouvoir (il tire fichtrement juste). Il devient rapidement une figure héroïque, mais sa vie privée en pâtit (comme Bruce Wayne). D'autant qu'il est en butte à sa Némésis, un taliban sniper et yamakazi de surcroît qui tire aussi bien que lui. Mais il finira tout de même par le dézinguer grâce à une balle filmée au ralenti.

En fait American Sniper joue sur pas mal de tableaux : l'histoire vraie, le spectacle, le récit édifiant, le récit démystificateur, le film patriote, le film antimilitariste. De quoi satisfaire tout le monde, sans réellement contenter quiconque.

BREEZY/UN FRISSON DANS LA NUIT
Réalisateur : Clint Eastwood
Éditeur : Universal, sortie le 2 juin 2015

Clint Eastwood a dû attendre un bon paquet de temps pour se débarrasser de l'étiquette de gros facho auprès du public « cultivé », et pourtant il y aura mis du sien. Faut dire que l'étiquette, c'est un peu son thème fétiche. Son œuvre regorge de personnages essayant de quitter le rôle où ils se sont enfermés de gré ou de force. C'est le cas du Wiliam Munny dans Impitoyable, des héros fabriqués de La Mémoire de nos pères, mais aussi de la femme au foyer de Sur la route de Madison. Un Frisson dans la nuit, son premier film en tant que réalisateur – qui met en scène un disc-jockey aux prises d'une fan érotomane – peut très bien se regarder, en plus de l'excellent thriller qu'il est, comme une déclaration d'intention de l'œuvre à venir. Deux années auparavant, le pervers Les Proies de Don Siegel, le mettait aussi en scène victime de l'appétit sexuel d'une communauté de bonnes sœurs. Il fallait sûrement que Clint passe par là pour bien amorcer le virage le plus important de sa carrière. Non, il ne capitaliserait pas sur son statut d'icône sexy. C'est ce qui se niche derrière les images trop évidentes, et la violence induite par celles-ci qui l'intéresseraient désormais.

Un des corollaires de cette obsession aura été de toujours mettre en scène les – alors – infilmés de l'Amérique : les Noirs, les homosexuels, les losers, les femmes et les vieux. Coup double pour Breezy, son troisième film et méconnu film, bien que l'un de ses plus beaux. Il raconte l'histoire d'amour entre une hippie à sandales et un vieux aussi fortuné que désabusé. Eastwood, en bonne icône masochiste, n'espérait probablement à l'époque qu'une chose, être assez vieux pour le rôle, mais sa quarantaine naissante n'était alors pas suffisante. C'est donc à William Holden qu'a échu le privilège probablement peu envié d'incarner le vieux beau dont s'entiche la jeune fan de Joan Baez.

Sorti entre L'homme des hautes plaines et Magnum Force le film n'a eu aucun retentissement et je me demande bien comment on a bien pu comprendre à l'époque les raisons pour lesquelles Dirty Harry s'est fendu d'un film si tendre. Il représente en tout cas une des plus belles facettes d'Eastwood, celle qui nous manque maintenant qu'il a la plus perverse étiquette collée aux basques, celle du réalisateur à Oscars doublée du chouchou de la critique française.

40 TUEURS
Réalisateur : Samuel Fuller
Éditeur : Sidonis Calysta, sortie le 1er juin 2015

Il fut un temps où l'on pouvait faire tenir en 75 minutes un mélodrame, une saga familiale, un film d'action, un film politique, un thriller sexy, un monument de subversion et un cow-boy qui chante – et réussir sur tous les plans. C'était la grande époque de la série B américaine et Samuel Fuller fut l'un de ses prophètes. Des films à l'économie d'abord financière : il s'agit de budgets pour des films destinés à faire la première partie des films A plus prestigieux. Mais d'autre part et surtout, à l'économie de mise en scène et de scénario : comment raconter beaucoup avec peu de moyens et peu de temps. Voir ces films aujourd'hui permet de relativiser la réussite d'un bon paquet de films ou d'épisodes de série super dispendieux, qui ne racontent et montrent parfois pas grand-chose en énormément de temps. Le moindre film américain met désormais plus de deux heures à ne rien montrer.

40 tueurs est l'un des westerns les plus fiévreux et fous jamais réalisés. Pas loin d'un Johnny Guitar avec qui il partage d'ailleurs un personnage de femme dominatrice, ici Barbara Stanwick à la tête de 40 bonhommes sévèrement outillés et totalement à ses pieds. Toutes les relations amoureuses dépeintes sont fortement teintées de sadomasochisme, et la frontalité avec laquelle Fuller accumule les allusions salaces sur la dimension phallique des différentes armes à feu est toujours payante aujourd'hui. C'est à la fois drôle, tout à fait grossier et complètement sexy. Sidonis nous offre une splendide copie Blu-Ray du film, et si on y perd les très bons bonus de la précédente édition DVD chez Carlotta, on y gagne une belle présentation du film par le cinéaste français Yves Boisset, qui explique très bien à quel point ce film baroque et crépusculaire annonce le western italien.

Seule concession de ce film furieux, un épilogue imposé par le studio pour ne pas finir sur la fin voulue par Fuller – qu'on ne spoilera pas, tant elle est démente. Un Gotlib admiratif s'en ait d'ailleurs déjà chargé dans une des meilleures planches de ses Rubriques à Brac.

THE SMELL OF US
Réalisateur : Larry Clark
Éditeur : Jour2fête, sortie le 1er juin 2015

On croyait Larry Clark un peu perdu pour la cause, un cinéaste nouveau riche ressassant les motifs qui ont fait sa gloire underground puis officielle, mais aussi une bonne part de l'esthétique publicitaire trasho-chic contemporaine. J'avais plutôt bien aimé Wassup Rockers, mais sa césure centrale marquant le passage du documentaire à la fiction, toute séduisante qu'elle était, laissait tout de même un sale arrière-goût de pur cinéma de dispositif pour galerie d'art ; d'autant que Larry Clark en profitait pour un peu grossièrement taper dans le coude de son spectateur en tirant sur l'ambulance d'une Amérique bushiste bien accrochée à ses principes et à son calibre 12. Si on ajoute à ça les 20 péniblement regardés premières minutes de son précédent film Marfa Girl, pas grand-chose ne laissait augurer du choc que fut pour moi The Smell of Us, film où Larry Clark rebat complètement les cartes de son Cinéma.

Du tournage a priori catastrophique du film à Paris (grève des acteurs, changement de dernière minute, réalisateur cramé) est né un film d'une liberté folle à la logique beaucoup plus poétique que narrative. Le cinéaste semble avoir préféré faire rimer quelques motifs et scènes, plus que d'explorer le potentiel dramaturgique d'un scénario dont on se serait probablement allègrement foutu de toute façon ; les histoires d'adolescents étant en général assez chiantes.

Car si on trouve dans The Smell of us tout le talent de Larry Clark pour filmer au plus près des corps adolescents qu'il prend un pervers plaisir à caster depuis ses débuts, la complaisance érotico-trash dans laquelle son Cinéma s'enfonçait est ici contrebalancée par une mise en abîme qui redonne enfin à son Cinéma un aspect dérangeant et irrécupérable.

Car dans The Smell of Us, les personnages principaux sont finalement les adultes, largués, adipeux toxicos, contemplant la chair fraîche sur roulettes, l'enviant, la désirant, la craignant. Les adultes sont ceux qui regardent, les jeunes font eux profession d'être regardés. ils sont d'ailleurs filmés quasiment comme des créatures fantastiques, et leur inscription sur le territoire parisien se fait presque sur le mode de l'invasion zombie. Le désir fétichiste de Larry Clark, principal carburant de son œuvre photographique et cinématographique, explose ici au grand jour, et devient son sujet même. Lui-même donne d'ailleurs de sa personne en léchant les pieds de son acteur principal durant de longues minutes assez insoutenables, mais, grand prince, en laisse un peu pour d'autres personnages. À ce titre, Dominique Frot, dans le rôle de la mère du perso principal, offre au film sa plus belle scène, sa plus dérangeante aussi.

Amis du cinéma d'auteur plein de pudeur et d'humanisme bon teint, passez donc votre chemin.

LE CRI DU SORCIER
Réalisateur : Jerzy Skolimowski
Éditeur : Elephant, sortie le 2 juin 2015

Bien heureusement le cinéma anglais ne se limite pas à Ken Loach et toutes les horreurs sociales qui pullulent depuis que Thatcher a remis de l'ordre chez eux. De Hitchcock à Peter Watkins, beaucoup de cinéastes ont fui ce pays qui ne sait pas faire à manger, mais des étrangers ont préféré son climat à la chaleur des chars russes qui envahissaient leur espace vital. C'est le cas de Jerzy Skolimowski qui dans les années 1970 y a fait son plus beau film, et même l'un des plus beaux films du monde selon Jean-Pierre Dionnet, l'un de nos superhéros nationaux, qui présente Le Cri du Sorcier, l'histoire d'un homme dont on ne racontera pas l'histoire parce que c'est bien d'avoir la surprise.

Mais on peut quand même dire que Jerzy s'est entouré de certains des meilleurs acteurs anglais du monde qui n'ont jamais eu la gloire qu'ils méritaient : Tim Curry, l'inoubliable homme de main dans Alarme Fatale, John Hurt (qui apporte au film sa classe et sa dégaine d'héroïnomane) et l'inquiétant Alan Bates. J'avais envie de parler d'Alan Bates, qui fait peur autant qu'il séduit, quand j'ai découvert avec plaisir qu'un autre de ses films sortait lui aussi en DVD chez Sidonis, un de ses films où il partage l'affiche avec le plus sauvage et le plus terrifiant d'entre tous, Oliver Reed, ce grand homme aux cuites légendaires. C'est Love, le plus beau film de Ken Russell (le plus fou dans sa filmographie et peut-être dans l'histoire du Cinéma restant à jamais Les Diables). C'est aussi, avec Lady Chatterley de Pascale Ferran, la plus belle adaptation de D.H. Lawrence, et la preuve qu'il y a eu, à une époque, du cinéma en Angleterre.

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