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J’ai appelé mes potes de fac afin de comprendre pourquoi je ne leur parlais plus

En gros : parce que plus personne ne prend le temps de communiquer.
1.7.16

Illustration de Sophie Wolfson

Au cours de l'été 2011, cinq amis et moi-même avons quitté notre résidence universitaire afin de rejoindre notre nouvel appartement. La qualité de vie y était agréable, malgré la crasse omniprésente et les quelques rats qui passaient leur temps à se balader dans les couloirs.

Nous avions déniché une vieille télévision équipée d'un lecteur cassettes, que nous avions ramené chez nous afin de mater encore et encore Space Jam – le seul film que nous possédions. La moitié du groupe était composée d'étudiants en musicologie – ils n'hésitaient pas à organiser des concerts chez nous, ce qui était toujours plaisant. Bien entendu, Londres étant ce qu'elle est, notre appart a fini par être démoli pour laisser place à des lofts aux loyers exorbitants, mais nos souvenirs n'ont pas disparu – tout comme notre amitié.

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Du moins, c'est ce que nous pensions. Le problème c'est qu'aujourd'hui, alors que nous avons tous plus ou moins 25 ans, je réalise que nous nous parlons de moins à moins. Une étude, sans doute extrêmement critiquable au point de vue méthodologique, prétend qu'entre 25 et 39 ans, un homme perd sept relations « durables », tandis qu'une femme n'en perd « que » 2. C'est peut-être n'importe quoi, mais ça me laisse penser que je suis loin d'être une exception.

Aujourd'hui, je me demande pourquoi je ne discute plus avec des types qui m'ont toujours fait marrer. Qu'est-ce qui a bien pu se passer ? Afin de mieux comprendre cette réalité, j'ai passé un long coup de fil à tous mes anciens potes – je leur ai demandé ce qu'ils faisaient de leur vie en ce moment, et comment ils considéraient notre amitié aujourd'hui, alors que nous sommes tous devenus des adultes.

J'admets que, très souvent, les souvenirs que l'on a d'un moment précis varient fondamentalement d'une personne à l'autre. C'est pour cela que j'ai demandé à mes amis de m'avouer s'ils considéraient notre groupe comme étant très « uni ». « Ouais, bien sûr ! », m'a répondu Tim, aujourd'hui professeur de musique et musicien. « Nous étions très différents, c'est certain, mais l'expérience de vie commune rapproche les gens et les lie à jamais », a ajouté Cameron, qui travaille en ce moment pour une entreprise de gestion d'actifs.

Matt, qui était lui aussi étudiant en musicologie, travaille dans un magasin de saxophones, situé dans le centre de Londres. Il se souvient d'une soirée mémorable au cours de laquelle j'avais cuisiné un curry si épicé que nous avions dû nous ruer dans la douche. Nous avions passé des heures à boire des bières en écoutant du Bruce Springsteen, afin de faire redescendre notre température corporelle. Avec du recul, je me dis que c'est l'un des moments les plus marquants de ma vie – et il en va de même pour Matt. Comment les choses ont-elles pu évoluer dans ce sens-là ?

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L'âge adulte a forcément joué un rôle. Mes potes ont déménagé aux quatre coins de l'Angleterre, tandis que j'ai pris la direction de Toronto il y a un an. Ça a nettement réduit les possibilités de les recroiser. De plus, pour des musiciens tels que Tim et Aviv, le travail les oblige à être tout le temps sur la route. Trouver un moment propice afin de pouvoir s'appeler n'est pas une sinécure.

Après avoir longuement écouté mes amis, j'ai compris que l'une des évolutions majeures de l'âge adulte était l'influence de nos jobs sur nos relations amicales. Comme me l'a précisé Matt : « En bossant, tu te fais obligatoirement des amis avec qui il est très facile d'aller boire un pot à la sortie du bureau – ce qui n'est pas le cas de tes potes de fac. »

La technologie était censée sonner le glas de la disparition de nos amis d'enfance. Facebook devait nous maintenir en contact avec tous les gens rencontrés au cours de notre vie. Pourtant, tout ce que permettent les réseaux sociaux, c'est de dissimuler notre égoïsme sous des torrents d'émojis hypocrites. Comme me l'a avoué Sean : « Dans certains cas, il est très facile de se renseigner sur ce que font tes amis, de manière passive, sans jamais lever le petit doigt et prendre la peine de les contacter. »

Pour ce que ça vaut, certaines de mes amitiés ont pris de la valeur grâce aux réseaux sociaux. Le mal est peut-être ailleurs : le médium n'est pas le coupable, mais un simple révélateur de cette course effrénée de l'humanité en direction d'un objectif qu'il n'atteindra jamais. Ce manque supposé de « temps », cette impression de devoir le maximiser – tout cela explique pourquoi, en vieillissant, vous ne prenez plus la peine de passer un coup de fil à vos potes.

« J'ai fait des efforts afin de rester en contact, beaucoup plus que tu n'en as fait toi, mais quand tu as déménagé à l'étranger, on a renoncé tous les deux, m'a dit Tim. J'imagine que c'est naturel, en fait. Rester en contact est très difficile, d'autant plus que tu te contentes de demander ce que devient l'autre. Ça ne paraît pas si important que ça. »

Une telle conversation m'a clairement fait culpabiliser. J'avais l'impression de ne pas avoir fait assez d'effort, d'avoir été le mec distant pendant pas mal d'années. Pourtant, dans le cadre de cet article, j'ai eu la chance de passer du temps au téléphone avec des potes, et de réfléchir à pourquoi mes relations amicales avaient tendance à disparaître.

Et Matt de conclure cet article : « J'ai une conviction. Si nous étions amenés à nous croiser demain, rien n'aurait changé. Les amitiés les plus durables sont celles qui ne nécessitent aucun effort. Ça a été le cas pour nous. Quand la vie s'en mêle, les souvenirs sont assez forts pour vous faire patienter jusqu'à ce que votre relation reprenne là où elle s'était arrêtée. »

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