Drogue

« Certains feraient n’importe quoi pour un fix » : des inconvénients d’être dealeuse

Des femmes nous ont parlé de leurs clients masculins sordides, de notions élémentaires de chimie, et du fait de dealer tout en étant mère.
28.11.16
Illustration : Robin Eisenberg

Cet article a été initialement publié sur Broadly.

La femme dealeuse de drogue est une figure insaisissable. Il y a six ans, après avoir emménagé à New York (et avant que je ne devienne chiante à mourir), j'achetais souvent des substances illicites à un mec qui se déplaçait dans une petite Honda noire. Parfois, sa petite amie était avec lui, assise sur le siège avant, belle et ennuyée. Quand l'été a laissé place à l'automne, elle a commencé à répondre à sa place et à venir aux rendez-vous toute seule. Au printemps, elle s'était bien débrouillée et avait troqué la Honda de son petit ami pour une Porsche – toujours noire. J'étais fière d'elle.

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Les femmes dealeuses sont rares. En réfléchissant à ma propre expérience avec mon dealeur, plus d'une demi-décennie plus tard, j'ai commencé à me demander comment ces femmes gèrent le sexisme de l'industrie, comment elles parviennent à obtenir tout ce qu'elles veulent, et jusqu'où vont leurs connaissances des substances qu'elles vendent.

Nicole est une dealeuse de weed de l'Ohio, qui a délégué la responsabilité de la livraison à son fiancé après avoir eu son premier enfant. Misuzu est une ancienne dealeuse de psychotropes, toujours heureuse de vous apprendre que votre MDMA est en fait de la meth et que votre LSD est en fait du 25i-NBOMe. Rachael, quant à elle, vend des pilules et a été témoin de ce qui peut arriver aux femmes dans le monde de la drogue quand des hommes sont dans les parages. Nous avons discuté de clients masculins sordides, de notions élémentaires de chimie, et du fait de dealer tout en étant mère.

BROADLY : Salut. Tu peux te présenter en quelques mots ?
Nicole : J'ai 22 ans, je vis dans l'Ohio avec mon fiancé et mes deux enfants. Je vends du cannabis.

Comment ça se passe ?
Normalement, je vends juste de la weed, parfois des acides. Mes clients sont des amis proches ou des gens en qui mes amis ont confiance. C'est une activité très exigeante. Les consommateurs chroniques peuvent fumer jusqu'à 30 grammes par semaine. En général, ils n'achètent que par tranche de 3,5 ou 7 grammes. C'est-à-dire qu'une même personne va me contacter plusieurs fois dans la semaine. Il faut ensuite multiplier ça par le nombre de personnes qui achètent régulièrement. Donc oui, c'est une activité assez exigeante.

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Comment as-tu commencé ?
C'est mon demi-frère qui m'a initiée. Il m'a fait essayer [la weed] pour la première fois, et j'ai commencé à l'accompagner quand il allait en vendre ou en acheter. J'avais 13 ans à l'époque. Je suis certaine que s'il n'avait pas été là, j'aurais appris ce métier par moi-même dans mon école, qui était située dans un quartier défavorisé.

En tant que femme, penses-tu être traitée différemment que les hommes qui dealent ?
Je pense que mon expérience est différente de celle d'un homme. Au lycée, beaucoup de fournisseurs essayaient de m'arnaquer quand j'achetais un sachet. Mais je restais sur mes positions, puisque je connaissais très bien les prix. Des clients m'ont traité de salope car je ne faisais pas de compromis. En même temps, certains grossistes me faisaient des prix avantageux. Peut-être qu'ils espéraient quelque chose en retour. Ça n'est jamais arrivé.

Maintenant que je suis fiancée, mon copain ne me laisse plus faire de livraisons. Quelqu'un doit rester avec les enfants, et je refuse de vendre devant eux. C'est donc lui qui s'en occupe maintenant. On ne vend que pour couvrir le coût de notre propre consommation.

Des clients masculins ont-ils déjà levé la main sur toi ?
Non, jamais. En revanche, j'ai déjà été frappée par des grossistes ou leurs potes, quand j'allais acheter ailleurs.

BROADLY : Parle-moi de toi. Qu'est-ce qui t'a poussé à dealer ?
Misuzu : J'ai commencé à 19 ans, après avoir fait pas mal de petits boulots et être arrivée dans une impasse. Je n'avais aucune perspective de promotion, et mon salaire minimum me permettait à peine de nourrir mon hamster – encore moins de me nourrir moi, sans parler de trouver un logement ou d'avoir le moindre loisir. J'en avais marre de voir mon argent et celui de mes collègues aller tout droit dans les poches des supérieurs et de ne jamais voir les bénéfices de mon travail.

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Comment as-tu commencé, et que vends-tu ?
Je ne vends plus de drogue, mais je vendais de l'extrait cristallisé de cannabis, du LSD, de la DMT, des champignons, de la MDMA et de la mescaline. Je vendais souvent dans les festivals et les clubs. J'y allais toujours accompagnée d'un pote ou deux qui gardaient une partie mon stock, histoire que je ne m'attire pas d'ennuis. Les filles étaient beaucoup plus à l'aise avec moi. Pour elles, c'était moins glauque que d'aller à la rencontre de dealers masculins qu'elles ne connaissaient pas.

Comment se passaient tes transactions avec les mecs ?
Avec les hommes, les choses deviennent rapidement chiantes. Ils essayaient souvent de me draguer en échange de drogue gratuite ou de rabais – ce qui est ridicule, parce que, évidemment, j'avais beaucoup plus d'argent qu'eux et je n'étais pas désespérée. Je n'étais pas le genre de fille à me soucier des mecs ; je les trouvais assez ennuyeux. J'étais plus concentrée sur ma vie personnelle.

Quelle est selon toi la plus grosse méprise des gens au sujet des produits chimiques ?
J'ai vu beaucoup de gens avoir des idées fausses sur les drogues – ils étaient mal informés, et ça les a tués ou grièvement blessés. À un moment, j'ai eu du mal à vendre de la MDMA ; mes clients étaient tellement habitués à prendre des méthamphétamines que les autres dealers faisaient passer ça pour de la MDMA, si bien qu'ils n'avaient plus confiance en mes produits.

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Le principal problème est que les gens ne comprennent pas que la sérotonine se régénère assez lentement, de sorte que ceux qui essaient de « carburer » à la MDMA à longueur de semaine obtiennent des rendements décroissants et des effets secondaires difficiles. Ils ne comprennent pas qu'il faut de la supplémentation et du repos pour récupérer. Puis il y a les antidépresseurs, qui régulent négativement les neurotransmetteurs et rendent les psychédéliques inefficaces.

L'autre problème est que beaucoup de gens ne comprennent pas l'acide. Il y a beaucoup de 25i-NBOMe qui tourne, car sa production coûte au moins 10 fois moins cher que celle du LSD. La quasi-totalité des « décès » associés au LSD sont en fait attribuables au 25i, qui a des effets secondaires négatifs beaucoup plus graves sur le système circulatoire, et une toxicité bien plus élevée. L'utilisation de kits de test est très importante, de même qu'un dosage confortable et positif pour une expérience appropriée.

BROADLY : Peux-tu te présenter ?
Rachael : J'ai 19 ans et je vis au sud de Minneapolis, dans le Minnesota. Je vends à peu près tous les tranquillisants que je peux trouver – des benzodiazépines et des opiacés/opioïdes. En revanche, je ne dealerai jamais d'héroïne.

Comment as-tu commencé à vendre ?
J'ai commencé à vendre car je sais où trouver les produits à un prix plus bas que celui que les gens paient dans les rues.

Qu'est-ce que tu vends ?
Je vends surtout du Xanax, parce que c'est le produit le moins cher que je peux trouver, et de l'Adderall, parce que mon copain a une ordonnance qu'il n'utilise jamais. Parfois, je vends du clonazépam et de l'oxycodone.

Penses-tu qu'il est plus difficile de dealer pour une femme que pour un homme ?
Je ne pense pas qu'il soit forcément plus difficile de dealer pour une femme que pour un homme, même si j'ai plus souvent eu affaire à des hommes qu'à des femmes. Si les gens veulent des drogues, ils ne se soucient pas de votre sexe, tant que vous leur fournissez ce qu'ils veulent.

As-tu déjà eu affaire à des clients particulièrement lourds ?
Aucun de mes clients ne s'est comporté de façon étrange avec moi, parce qu'ils savent que j'ai leurs drogues. Mais après m'être impliquée un peu plus dans ce business, j'ai eu pas mal d'expériences avec des types un peu glauques. Dans ce milieu, vous rencontrez forcément ce genre de personnes. C'est presque inévitable.

Quels conseils donnerais-tu à une femme qui voudrait se lancer là-dedans ?
Si vous êtes une femme et que vous voulez commencer à vendre, assurez-vous d'avoir des clients avant d'acheter un tas de drogues. Aussi, assurez-vous d'être à l'aise (dans la mesure du possible) avec vos clients. Parce qu'ils peuvent vous ramenez chez vous au milieu de la nuit pour récupérer leur dû, ou vous pouvez aller chez eux. Et en tant que dealeur, vous devez vraiment surveiller vos arrières, parce que parfois, certains feraient n'importe quoi pour un fix.