Le MFC 1871, antifasciste jusqu'aux crampons
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Le MFC 1871, antifasciste jusqu'aux crampons

Drapeaux rouges et noirs sur l'écusson, le Ménilmontant FC ne cache pas sa couleur politique. Créé en 2014, le petit club parisien brise les codes du football.
14.2.17

« Siamo tutti antifascisti ! ». Sous la pluie, la neige, voire les deux à la fois les supporters du MFC 1871 se réchauffent en chantant. En cette froide après-midi d'hiver, les joueurs les plus antifascistes du district de Seine-Saint Denis affrontent le Club Athlétique Romainvillois. Malgré la météo, une cinquantaine de supporters ont fait le déplacement jusqu'à Bobigny. Amassés dans la petite tribune du stade La Motte, leurs chants donnent de la force aux joueurs rouges et noir. Ils arracheront finalement le nul après s'être fait dominer 2 à 0 pendant toute la première mi-temps.

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Comme souvent, la rencontre est l'occasion de revendiquer des messages qui dépassent le cadre sportif. Entre les drapeaux "Refugees welcome" et ceux en soutien aux peuples amérindiens, une immense banderole "Saturnin, ton sourire brillera à jamais" est déployée. « C'est un ami du club récemment décédé. Son investissement a beaucoup compté », glisse un supporter. Après une minute de silence dans le crépitement des fumigènes, le match commence. L'ambiance est électrique.

Depuis sa création, le MFC 1871 s'est fait remarquer par son fonctionnement unique et ses matchs aux allures de manifestations. C'est d'ailleurs au retour de l'une d'entre elles que l'idée d'un club antifasciste voit le jour en 2014 : « Au-delà de l'antiracisme déjà véhiculé dans le sport, nous avions à cœur de partager des principes antisexistes, antihomophobe et contre toutes les discriminations présentes dans le monde du foot », explique Julie, membre active du groupe depuis ses origines.

De la lutte contre les victimes des violences policières en passant par le soutien au peuple palestinien, le club intègre des luttes sociales contemporaines dans l'univers du ballon rond. Dernier exemple marquant : un match amical en l'honneur d'Adama Traoré, où étaient présents les membres de la famille du jeune homme décédé en juillet 2016. Plus qu'un espace de rencontre pour les militants, le club devient une caisse de résonance des idées antifascistes. Un moyen de revendiquer des valeurs politiques, mais aussi d'en appliquer.

Démocratie et horizontalité

Au MFC, pas de chef ni d'autorité. Question organisation, joueurs et supporters répondent à un principe strict d'horizontalité. « Toutes les décisions sont votées en assemblée ouverte à tous. Chaque voix à la même valeur quelle que soit votre position dans le club. C'est un moyen de faire participer le plus de monde tout en avançant ensemble », insiste Julie, la capuche trempée par la pluie d'hiver. Des animations en tribune jusqu'à la couleur des maillots, l'esprit démocratique est poussé à son paroxysme. Une société sans chef, à l'image de l'idéal libertaire défendu par le club.

Anticapitaliste, le MFC 1871 est financièrement « autogéré » en partie grâce à la vente de T-shirts, de bonnets et d'écharpes. A 10 € par mois, le tarif des cotisations permet d'intégrer les plus précaires. « Si quelqu'un n'a pas les moyens, on s'adapte », précise Julie. Mais si le fonctionnement du club fait sa force, sa mise en pratique n'en reste pas moins délicate. « Dès le départ, nous avons fait le choix d'évoluer dans le championnat officiel, avec ses contraintes », se souvient Julie. « Des clubs antifascistes existent déjà, comme celui du Football du peuple à Montpellier. Mais nous avons préféré jouer dans un championnat institutionnel pour que notre projet touche le plus de personnes », poursuit-elle.

Aussi anarchiste que son drapeau noir le rappelle, le MFC a du définir un "président" et un "capitaine". « Mais c'est juste pour cocher une case dans les statuts officiels », rassure Sami, qui occupe les deux postes à la fois. « En réunion, ma voix n'a pas plus de poids que les autres. C'est vrai que je dois assumer ce rôle dans les échanges avec la fédération. Mais dans le fond, ça ne change rien », explique-t-il. Une contrainte que le club relativise, contrairement au nouveau changement important : le recrutement d'un entraîneur.

Quand la réalité rattrape les utopies

Pendant ses deux premières saisons, les joueurs du Ménilmontant Football Club se sont entraînés eux-mêmes. Du choix des exercices jusqu'à la sélection des titulaires, chaque décision était votée collectivement. « Ça a fonctionné pendant 2 ans, mais les joueurs ont ensuite décidé collectivement d'être encadrés par un entraîneur », justifie Sami.

Dès son arrivée, le nouveau coach annonce la couleur : « Lors de mon discours, j'ai insisté pour continuer de prendre les décisions collectivement », se souvient Akye, qui dirige également le label de rap BBoyKosian à coté de son activité au club. Loin de se considérer comme « un entraîneur intouchable », il insiste sur la « nécessité du dialogue » malgré ses nouvelles responsabilités. « L'avantage de l'autogestion, c'est que les joueurs étaient déjà très solidaires et complices. Mais comme dans n'importe quelle équipe, il y avait des phénomènes d'affinité pour la sélection des joueurs. Il a fallu prendre des décisions parfois difficiles, mais jamais de façon autoritaire », explique-t-il.

Pour Julie comme Sami, l'arrivée d'un entraîneur ne représente pas un « renoncement ». Récemment admis en 3ème ligue du district de Seine-Saint-Denis après sa victoire la saison dernière, le club affronte un niveau de jeu plus exigeant. Face à cette contrainte nouvelle, il s'adapte tant bien que mal en restant droit dans ses principes. Un phénomène qui pourrait bien se compliquer si le club continue son ascension.

Football politique contre politique du football

A l'instar des consignes du gouvernement durant l'Euro 2016, football et politique forment un couple tumultueux. Loin de cette compétition où il était explicitement demandé de "ne pas tenir de propos politiques au sein et aux abords du stade", le championnat français reste flou sur le sujet. Si l'article 521 du règlement de la Ligue de football professionnel interdit l'accès au stade aux personnes "en possession de banderoles, insignes, badges, tracts ou tout autre support dont l'objet est d'être vus par des tiers à des fins politiques, idéologiques, philosophiques, injurieuses ou commerciales ou présentant notamment un caractère raciste ou xénophobe", son application est plus délicate.

« Les messages politiques sanctionnés sont généralement ceux qui tombent sous le coup de la loi, comme les insultes racistes. Il n'est pas toujours facile d'attester le caractère politique d'un message. Le flou en la matière donne une grande liberté d'appréciation », explique Jean-Jacques Bertrand, avocat spécialiste du football.

Pour le MFC 1871, pas question de renoncer à son projet politique. Le rêve de rejoindre la Ligue 1 est encore loin, mais le capitaine prévient d'emblée : « Si nos valeurs nous empêchent de nous élever dans la compétition, je préfère rester à un bas niveau. Dans le cas contraire, nous n'avons pas de problème à enfreindre des lois qui nous paraissent incohérentes ».

A ce jour, le MFC n'a jamais été sanctionné pour son investissement politique. Convoqué à deux reprises devant la fédération pour des problèmes liés aux fumigènes ou à des bagarres, Samy veille à conserver l'état d'esprit militant du club dans un cadre légal. Un moyen de défendre le potentiel politique du football face à la vision aseptisée des institutions.

La lutte sociale à coup de crampons

N'en déplaise à la Fédération Française de Football, ce sport et la politique ont souvent partagé leur route. A l'instar du MFC 1871, les clubs antifascistes existent déjà dans toute l'Europe et même ailleurs, à l'image du FC Lampedusa en Italie, du FC Sankt Pauli à Hambourg ou du Hapoël Tel-Aviv FC en Israël. A l'occasion d'un tournoi organisé en juin 2016 en hommage à Clément Méric par le MFC 1871, des équipes antifascistes se sont d'ailleurs affrontées sur la pelouse parisienne. L'occasion de véhiculer des valeurs politiques et sociales communes, loin de l'esprit compétitif du ballon rond.

Au-delà de la sphère antifasciste, cette vision d'un football porteur de valeurs politiques est aussi présente. Parmi les clubs les plus emblématiques, la Democracia Corinthiana au Brésil fait figure de modèle. Emmené par le charismatique Socrates, souvent qualifié de "Che Guevara du football", le club s'est illustré dans sa lutte contre la dictature brésilienne. Son fonctionnement était assez unique : chaque décision était votée par l'ensemble des membres du club. Dans un pays étouffé par la dictature, ce fonctionnement "autogéré" a marqué l'histoire du football comme celle des luttes sociales.

Soutien scolaire et équipe féminine

Sur les terrains de foot comme en dehors, le militantisme du MFC ne se résume pas aux slogans. En partenariat avec l'Action Antifasciste Paris Banlieue, le club organise des collectes de vêtements à destination des réfugiés. Le club s'est également mobilisé plusieurs fois au tribunal en soutien à ses joueurs sans-papiers menacés d'expulsion. Un engagement qui aurait éventuellement pu poser problème. « Théoriquement non, ce genre d'action n'étant pas interdit. Mais la fédération peut user d'un prétexte qui fait office de boîte de pandore : "l'atteinte à l'image du football". Le reste est à l'appréciation des institutions », explique l'avocat Jean-Jacques Bertrand. Loin de se laisser impressionner, le MFC 1871 compte poursuivre son investissement sur le terrain comme en dehors. Pour s'implanter durablement dans le quartier et créer du lien social, il garde en tête une multitude de projets comme le soutien scolaire aux plus démunis.

Sur le plan sportif, créer une équipe féminine reste un des principaux objectifs. Le club recrute régulièrement des joueurs en fonction de leur investissement sur le terrain. A l'heure où le football se déleste de sa charge politique, le MFC insiste pour que ce genre d'initiative fleurisse dans toute la France. Pour favoriser la création de clubs autogérés, Samy n'a pas de recette magique. Il se contente juste d'un conseil lourd de sens pour le capitaine : « Crois en ce que tu fais ».