Crime

Comment les Chinois se débrouillent face à la pollution catastrophique du pays ?

Certains achètent des masques jetables et peu chers, alors que ceux qui ont les moyens déménagent dans des régions plus propres ou voyagent à la campagne pour "se laver les poumons".
28 décembre 2015, 8:50am
Photo via Reuters

Jamais les autorités chinoises n'avaient déclaré une « alerte rouge » pour cause d'extrême pollution dans aucune des villes du pays. Mais ce mois-ci, deux alertes de ce type ont été lancées, entraînant la fermeture des écoles, paralysant les autoroutes et laissant penser à plusieurs experts environnementaux que ces alertes pourraient représenter un tournant décisif dans le pays.

L'alerte la plus récente, émise il y a 10 jours, concernait 4 grandes villes du pays en plus de la capitale Pékin — où la concentration de particules fines dans certains quartiers de la ville a dépassé les 500 microgrammes par mètre cube, mardi dernier. À Tainjing, au sud de Pékin, une alerte rouge a été déclenchée quand les niveaux ont aussi surpassé la barre de 500 microgrammes de PM2.5 (le nom scientifique des particules fines).

Ces particules qui mesurent moins de 2,5 microns de diamètres (d'où l'appellation PM2.5) peuvent être inhalées et se retrouver dans les poumons, puis être absorbées par le sang — contribuant au développement des maladies du coeur, d'attaques cardiaques, d'emphysèmes et de cancer des poumons. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande une exposition maximale de 25 microgrammes par mètre cube sur une période de 24 heures.

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« Les Chinois sont de moins en moins patients avec ces crises, dont l'existence est désormais plus connue, » explique Jennifer Turner, directrice du China Environment Forum au Woodrow Wilson Center. « Le "code rouge" ne sert que de pansement, mais signifie que le gouvernement s'exprime enfin, et dit "Oui, c'est dangereux". »

Alors que les alertes rouge sont levées et que de l'air plus propre souffle dans la capitale et les autres grandes villes chinoises, une nouvelle question émerge : si cette dangereuse pollution de l'air est amenée à faire partie de leur vie quotidienne, que peuvent faire les Chinois pour se protéger ?

« Aujourd'hui, dès que les gens se réveillent ils regardent sur une application la qualité de l'air, » explique Alex Wang, un professeur de droit à UCLA qui travaille sur la pollution environnementale en Chine. « Puis, ils décident s'ils gardent leurs enfants à l'intérieur, s'ils les sortent dehors pour jouer, leur mettent un masque ou s'ils déclenchent le filtre à air de leur maison. »

Berkeley Earth, une association de chercheurs spécialisée sur le changement climatique et les émissions de gaz à effet de serres, estime que la pollution de l'air en Chine contribue à la mort de 1,6 million de personnes chaque année.

« Il est clair qu'une crise sanitaire d'envergure de personnes qui meurent prématurément se développe. On observe aussi que le nombre d'individus atteints d'asthme chronique progresse, » explique Jennifer Turner. « Il y a aussi l'impact à long terme de tout cela sur les poumons des enfants — des poumons en mauvais état entraînent d'autres graves soucis de santé. »

Zhou Yang, une assistante de recherche au China Environment Forum du Woodrow Wilson Center à Washington, DC — et originaire de Chengdu en Chine — a été surprise de découvrir récemment que des bouteilles d'air propre étaient vendues en Chine.

« J'ai vu dans les journaux ce matin qu'une entreprise avait importé de leur air propre depuis le Canada — ils viennent de lancer leur produit sur le marché chinois, » explique Yang. « Ils ont été en rupture de stock immédiatement. »

Les journaux faisaient référence à Vitaly Air, une entreprise lancée en 2014. Pour le moment, les bouteilles sont vendues par une ou par deux pour des prix variant entre 14,60 euros et 42 euros. Suite à l'alerte rouge de la semaine dernière, la demande pour ces bouteilles a explosé. Un de fondateurs de la compagnie, a confié au Telegraph que leur premier envoi de 500 bouteilles avait été vendu en 4 jours, et qu'un conteneur de 4 000 bouteilles est actuellement en route vers la Chine.

Si Yang ne pense pas que des bouteilles d'air propre soit une solution à long terme de la crise que traverse la Chine, elle encourage néanmoins ses parents à acheter de meilleurs masques — comme le modèle 3M-N95 — qui permettent de bloquer les particules fines. Mais ces masques ne sont pas confortables, et ses parents préfèrent les masques jetables que l'on voit habituellement.

Ces masques ne sont pas bien efficaces contre les particules les plus dangereuses — Yang explique qu'ils bloquent seulement 28,3 pour cent des particules fines — mais restent abordables. C'est notamment ce qui explique, selon elle, le fait qu'ils soient autant utilisés.

« Le 3M-N95 coûte plus de 100 yuans, soit 15 euros, et les gens ne pensent pas que cela vaille le coup de mettre autant d'argent dans un masque, » explique Yang. Ces masques peuvent bloquer près de 85 pour cent des particules fines.

Si les masques sont devenus l'outil par défaut pour se protéger de la pollution de l'air, les filtres à air sont devenus indispensables dans les immeubles résidentiels et de bureaux. Mais ces filtres sont bien plus chers que des masques — il faut compter entre 140 et 280 euros pour un bon filtre.

Ainsi, la capacité des Chinois à se protéger contre les dangers de la pollution de l'air dépend surtout de leur niveau de vie d'après Wang, le professeur de droit de UCLA. Mieux gagner sa vie permet certes d'acheter de meilleurs masques et des filtres à air, mais aussi de s'installer dans des zones moins polluées.

« Si vous avez les moyens, vous pouvez déménager, mais la plupart des gens n'ont pas cette option, » explique Wang. « Il y a un problème de justice environnementale — ceux qui ont les moyens peuvent échapper au danger. »

Mais, il ajoute qu'il y a des limites à la protection : « C'est difficile même pour les plus riches d'échapper à la pollution de l'air. »

Malgré le développement des filtres à air, les experts environnementaux estiment que la qualité de l'air à l'intérieur est pire qu'à l'extérieur dans de nombreux endroits en Chine. Ainsi, certains peuvent avoir le sentiment d'être en sécurité grâce à leur filtre à air — le filtre gardant de dangereuses toxines à l'intérieur de chez eux.

« Quand les gens entrent à l'intérieur, ils s'exposent à d'autres toxines qui ne reçoivent pas l'attention qu'elles mériteraient, » explique Lucia Green-Weiskel, une experte en politique environnementale pour l'Innovation Center for Energy and Transportation à Pékin. « Les immeubles deviennent des cylindres d'air en stagnation, et ne filtrent pas vers l'extérieur les toxines qui se trouvent déjà dans l'environnement. »

Green-Weiskel avait pour habitude de voyager fréquemment vers la Chine pour son travail. mais depuis qu'elle a deux enfants, elle ne veut pas mettre en danger leurs poumons. « Il y a 5 ans, j'aurais amené mes bébés à Pékin — sans hésiter, » explique Green-Weiskel. « Maintenant, je ne peux pas imposer ça à mes enfants. »

À Chengdu, les parents de Yang n'ont pas beaucoup d'options pour combattre la pollution. Ils ont des filtres à air chez eux et portent le masque simple lors de leurs déplacements au travail. Les hauts niveaux de brouillard de pollution les empêchent de faire leur balade habituelle d'après diner, mais ils ont la chance d'avoir une voiture — un privilège qu'ont peu de Chinois.

« Maintenant, pendant le week-end, ils préfèrent aller à la campagne, dans la nature, » explique Yang. « Comme on dit en Chine, pour "laver ses poumons" ».

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